LARP in Progress

Ma transidentité expliquée à mon père | 2025-03-24

Il y a quelques semaines, mon père m’a dit « J’accepte, c’est la base, mais je ne comprends pas » (par rapport à la transidentité/transitude) ; sur le coup j’ai répondu « moi non plus », et ça n’est pas faux, mais c’est forcément un peu plus compliqué que ça. Voici donc une tentative de réponse, évidemment personnelle, que j’ai envoyée à mes parents. Le prénom de mon père a été changé. Bonne lecture !

Imagine que t’arrives au boulot et que quelqu’un appelle « Patrice ! ». Tu ne vas pas te retourner, parce qu’après tout, tu t’appelles Christian*. Mais la personne insiste : « Patrice ! Eh, Patrice ! ». Au bout d’un moment, tu te retournes, tu croises son regard et bah, c’est visiblement à toi qu’elle parle. Et puis tu rentres du travail, tu t’arrêtes au bistro et rebelote ; rapidement, tu vas comprendre que quand quelqu’un appelle « Patrice », c’est de toi qu’on parle. Tu vas pouvoir traverser des phases différentes : l’amusement, « Ahah, mais qu’est-ce qu’ils ont tous à m’appeler Patrice » ; la curiosité, « Mais pourquoi Patrice ? » ; la colère, « Mais je m’appelle Christian, merde ! » ; la résignation « Bon, c’est Patrice… » ; etc.

Quelque part, être trans c’est un peu ça, sauf qu’en général, on ne t’a même pas laissé le temps d’intégrer que tu t’appelais Christian. Alors quand on t’appelle Patrice, ça te fait bizarre, t’aimes pas trop ça, tu te demandes pourquoi Patrice et pas Dominique ou Robert ou Christine… mais t’as pas vraiment d’argument, tu peux pas sortir ta carte d’identité et dire « moi, c’est Christian ». Et si on te demande « Pourquoi, tu n’aimes pas Patrice ? » tu vas peut-être bégayer de vagues explications, peut-être même que tu as identifié que c’était le prénom d’un aïeul que tu n’aimes pas tant, ou qu’on s’est moqué de toi à la récré à cause d’une célébrité éponyme, ou que c’est un marqueur de classe qui te déplaît… et ces explications sont sans doute vraies, mais elles ne sont que de petits morceaux de quelque chose qui ne s’explique finalement pas tant que ça : Patrice, comme prénom, ça ne te va pas, point.

Moi, niveau prénom c’est un peu particulier puisqu’en fait, ne connaissant que des garçons du nom d’Axel, je percevais justement le prénom que vous m’avez donné comme « un prénom de garçon », et j’aimais vraiment bien ça. Ça me permettait de me distancier des autres filles, de me dire que j’étais « différente », et ça me plaisait vraiment. C’était assez grisant, en fait, et ça rentre dans les choses qui me permettaient de ne pas me sentir tout à fait assimilé·e à la classe des filles. Mais ça marche avec d’autres choses que le prénom – qui n’était là qu’en tant qu’analogie d’ailleurs – : entre autres « les filles ! », ou globalement les trucs qui me renvoyaient à « ma place » (découvrir que mes amis garçons voyaient en moi « une fille » plutôt qu’un ami par exemple). Là aussi, cependant, c’est pareil : on peut pas rationaliser. Dire « être trans, c’est ne pas être comme les autres filles », ce serait simpliste et absurde (et faux). Simplement, en ce qui me concerne, les espaces « féminins » ont été des espaces où se manifestait une dissonance de plus en plus grande à mesure que je grandissais/vieillissais, et qu’il devenait clair que je ne partageais pas la majorité des expériences communes que mes amies rapportaient. Et que la camaraderie propre associée à ces expériences m’était inaccessible. Je me sentais bizarre chez les meufs, parce que j’étais pas une meuf ; et chez les mecs… je me sentais bien, jusqu’à ce qu’on me rappelle que j’étais pas un mec. Je partais perdant…

À côté de ça, y a les expériences qui apportent de la joie ; peut-être qu’un jour, on t’appelle « Christian ! – oh, pardon, Patrice » mais pendant ce bref moment tu t’es dit c’est joli Christian, j’aime bien. C’était ça que je vivais chaque fois qu’une personne m’appelait « Monsieur » par erreur (je me souviens d’ailleurs d’une fois où, attrapant le train à la dernière minute, un contrôleur m’a appelé « Monsieur » et ça t’a perturbé, tu as dit « Mais c’est ma fille », et je n’ai pas compris pourquoi ça te heurtait visiblement alors que de mon côté, ça me faisait plaisir, ne serait-ce que parce que ça me dépaysait – aujourd’hui, je suis habitué·e à ce qu’on m’appelle monsieur et ça m’indiffère). J’aimais savoir que ma démarche, mon allure, était masculine même si mon corps ne l’était pas ; que je parlais comme un homme au milieu des hommes ; que j’avais des capacités intellectuelles valorisées comme « masculines » ; etc.

Mon amie Flo m’a parlé d’une étude où on mettait des électrodes où je ne sais pas quoi à des personnes, et on leur montrait leur propre visage féminisé ou masculinisé. Le cerveau des femmes cis et trans se reconnaissait sur les versions féminisées, pas sur les versions masculinisées ; les hommes cis et trans, l’inverse. C’est sans doute la façon la plus simple et juste d’expliquer la transidentité en fait, en tout cas celle qui mène effectivement à une transition : notre cerveau réagit positivement à certains stimuli, moins à d’autres, et naturellement, on poursuit les stimuli agréables. Fait marquant, lorsque je me suis fait·e opérer, le chirurgien m’a montré une photo avant/après, alors que j’avais encore les bandages : malgré le fait que la photo « après » était littéralement prise sur la table d’opération, avec le petit côté gore qui va avec, c’est la photo « avant » qui m’a fait me dire « beurk ! C’est moi ça ? ». Mon cerveau n’avait jamais intégré mes seins comme faisant partie de moi, donc il reconnaissait plus facilement la photo où ils avaient été enlevés, alors même que je n’avais pas encore eu l’occasion de me voir comme ça. Une personne complexée sur son nez et qui se fait opérer aura sans doute le même genre d’expérience. Lorsque je me voyais dénudé·e dans le miroir, j’avais cette impression vraiment bizarre, que ma tête était collée à mon corps sans y appartenir, parce que mon visage me plaisait bien et me paraissait assez neutre (je n’ai jamais supporté de me maquiller, par contre, ça m’a toujours inspiré un sentiment de rejet très violent), mais mon corps était indéniablement féminin, et ça ne collait pas.

J’ai essayé de m’appliquer à être une fille, vraiment, mais c’était clairement trop dur pour moi, je me sentais juste mal et nulle de ne pas arriver à « faire la fille » correctement. Alors j’ai abandonné, et c’était une super décision !! Aujourd’hui, je chouine parce que j’ai des poils qui poussent n’importe où (on ne peut pas tout avoir), mais j’ai un vrai plaisir à voir mon corps, à le développer, à faire du sport… Et ça, c’est des choses que j’avais pas avant, en fait. Bien sûr, y a l’âge aussi, mais transitionner m’a vraiment permis de m’approprier mon corps, de me réconcilier avec, de me sentir mieux même avec la douleur qui ne m’a pas lâché·e. Transitionner, ça m’a donné du pouvoir sur ma vie, un sentiment d’être aux commandes, de ne plus subir en quelque sorte ; je suis sorti·e de la résignation, et j’ai commencé à dire aux gens d’arrêter de m’appeler Patrice…

Voilà ! C’est mon expérience personnelle, ça n’est pas « la transidentité » (si tant est que ça existe), mais j’espère que ça aide à « comprendre » (même si on n’est pas obligé) : transitionner, ça a l’air « radical » comme ça, mais ça n’est pas différent par nature de tout ce que n’importe qui fait dans sa vie pour poursuivre telle ou telle idée de soi-même, c’est juste plus mal vu de choisir son genre que son métier, sa garde-robe, la taille de son nez ou même ses partenaires amoureux… Plein de choses qui pourtant, participent à l’image qu’on a de soi-même, et si on l’aime (ou pas).

P. S. : Pour le côté « non-binaire », pour moi c’est simplement que la socialisation que j’ai eue en tant que « fille » a eu de l’importance et n’est pas tout à fait passée à côté. Je n’ai clairement pas une majorité d’expériences communes avec les « garçons » non plus, et même si tout le monde vit des choses différentes de façon générale et qu’il ne faut pas trop simplifier, ça fait qu’aujourd’hui, je me sens plus appartenir à une « troisième voie » qu’à un des deux genres officiels, même si je penche clairement du côté du masculin. Mais il n’y a pas que les trans pour tracer cette troisième voie, ou quatrième, ou cinquième…