Cogitations anthropo-GNistes

Réflexion sur les limites

Publié 2022-07-20

Avec ma psy, on travaille beaucoup sur la question des limites. Ça a l’air simple, comme ça : d’abord identifier ses limites, puis les appliquer. Bien sûr, cette seconde partie est plus complexe – peur de décevoir, intimidation, fear of missing out, sentiment de responsabilité, besoin d’être perçu·e comme quelqu’un de fiable, refus de rompre des engagements, attachement au « plan »… Les raisons de ne pas affirmer ses limites sont infinies. Mais au moins, les identifier c’est pas sorcier, non ? Quand quelque chose nous déplaît, nous angoisse, nous blesse ou nous ennuie, on le sait non ?

…non ?

Ben, en fait, non. Identifier ses limites, c’est pas facile. Pour moi, c’est honnêtement un peu un calvaire, et j’avais envie de partager un peu pourquoi.


La première chose, c’est qu’en tant que personne avec un TSA diagnostiqué sur le tard (et les personnes neurodiverses en général s’y reconnaîtront sans doute), j’ai passé toute mon enfance en incapacité d’exprimer, de faire reconnaître et encore moins respecter mes limites.

D’abord, bien sûr, parce que la société s’en fout globalement pas mal de tes états d’âme : tu vas à l’école, point, tant pis si tu pleures ou te tords d’angoisse à l’idée d’y aller. Tu restes assis·e 8h par jour et puis c’est tout. Tu notes ce qu’on te dit de noter et on relève ton cahier pour vérifier qu’il est propre, et ce même si ça veut dire te taper une note de merde du CP à la fin du collège et des appréciations commentant ta graphie douteuse jusqu’à la terminale, parce que visiblement, t’as juste pas les comp’ pour soigner ton écriture, éviter les ratures ou suivre un code couleur.

J’ai eu de la chance, parce que même si mes parents n’avaient pas conscience que j’étais autiste, ils voyaient bien que je fonctionnais pas d’une façon ordinaire et m’ont souvent couvert·e quand j’avais besoin de quitter le lycée en cours de journée ou d’esquiver les sorties scolaires. J’ai eu de la chance, parce que j’étais bon·ne élève, et la capacité à rester tête de classe même quand je n’étais, de fait, pas si souvent en classe m’a protégé·e : un·e bon·ne élève absentéiste, on comprend pas trop mais on excuse, après tout, si la « productivité » suit… Et puis on le sait bien, les « génies » sont des gens torturés. Du coup, le narratif est tout trouvé.

Ensuite, plus subtil, je n’ai pas appris à exprimer mes limites parce qu’on ne m’a pas appris que les choses que je vivais n’étaient pas normales. Un peu comme le « il faut souffrir pour être belle » qu’on intègre quand on est gamine, et au bout d’un moment en grandissant il se passe un truc de type « éveil féministe » dans ton cerveau et tu te dis « attends, quoi ? », et tu es laissé·e avec un genre de nœud gordien du sexisme intériorisé à démêler de façon rétroactive. Par exemple, j’ai compris relativement récemment que prendre les transports en commun n’était pas une expérience éprouvante pour tout le monde. Il m’aura fallu 20, 25 ans pour piger que non, la plupart des gens n’étaient pas fondamentalement en PLS en montant dans un train, et ne s’inquiétaient pas de ne pas être capable de prendre le métro dans l’autre sens en se rendant au taf ou en soirée.


Deuxièmement, je ne sais pas si c’est l’autisme, l’anxiété ou un peu des deux, mais toute nouveauté se présente comme une limite infranchissable. Si j’écoutais mes limites, je ne sortirais jamais de chez moi – et ce alors même qu’être enfermé·e avec moi-même me rend assez littéralement dingue. Si j’écoutais mes « limites » – mon anxiété du moins, qui aime se faire passer pour une limite –, j’irais jamais faire du sport, même si je sais que c’est bon pour moi et que je me sens mieux après, je mangerais des pâtes à la sauce tomate à tous les repas, et je n’aurais même pas adopté un nouveau chaton après que ma chatte adoptée en première année de fac soit morte, alors même qu’à l’heure actuelle je considère Sisu comme le pilier principal de ma santé mentale au quotidien. J’ai donc besoin de dépasser mes « limites » pour, ben… vivre, quoi. Partant de là, difficile de savoir quelles limites sont « dures » et quelles limites sont « molles ».

La semaine dernière, j’aurais dû être à The Bonobo Experience, une retraite/atelier mêlant jeu de rôle et sexualité, dans les Vosges. C’était loin, je ne connaissais personne, y aller était cher. Mais je me suis inscrit·e parce qu’on me l’a proposé (peur de décevoir), et que ça avait l’air hyper intéressant (fear of missing out), et que j’avais un besoin de stimulation/de nouveauté lié à la dépression et un sentiment d’enfermement (more about that in another letter). C’était un move standard dit « d’exploration de map » : comme à l’époque où je jouais à World of Warcraft, quand j’arrive dans une nouvelle région, pouf ! la portion correspondante s’éclaire, j’ai accès à la cartographie du lieu et je gagne de l’expérience. Je fonctionne beaucoup comme ça : je pousse, je craque… mais je survis, et ça va mieux la prochaine fois. J’ai réussi à déménager en Finlande sous anxiolytiques, au prix d’un meltdown en correspondance à l’aéroport et parce que je m’étais fermement engagé·e auprès de diverses personnes. Ça a été dur but hey, I did it, and now I can go back at a relatively low personal cost.

C’est le pari que j’ai fait pour les Bonobos : et puis, j’ai déployé plusieurs stratégies d’auto-soutien pour me rendre capable d’y aller. 1) voyager avec ma voiture perso (et tout ce que ça implique de mobilité et de bordel emportable – pas besoin de choisir un livre, je peux toujours en prendre cinq, et ma couverture lestée, et mon pc, etc.), 2) m’arrêter chez un ami sur le chemin, 3) endosser le rôle social d’anthropologue. Une semaine avant, cependant, et ayant échoué à trouver des covoit’ parmi les participant·e·s, j’ai fait une simulation du coût du voyage… et patatras. Oui, toutes ces précautions nécessaires à ma santé mentale coûtent cher. Trop cher. 300-400€ avec essence et péage (et 8h de route, mais ça c’était prévu). Et voilà, le moindre paramètre déstabilisant s’engouffre et je me retrouve plongé·e dans l’anxiété, le doute. Mon partenaire, chez qui j’étais à ce moment-là, me voyait dysfonctionner et ne comprenais pas : c’est clair que ça te met mal d’y aller, tu annules, c’est tout ! Ça devrait pas être si compliqué. Mais voilà, peur de décevoir, besoin d’être perçu·e comme fiable, attachement au plan prévu – paralysie décisionnelle. J’ai envoyé un message à mon meilleur ami qui m’a dit « tu annules et tu dis que c’est moi qui t’ai dit de le faire ». Clever move, se substituer à ma responsabilité pour me permettre de me sortir de ma paralysie. Au final, c’est mon partenaire qui a pris mon PC et commencé à écrire le mail d’annulation. J’ai quasiment tout re-rédigé mais qu’importe : l’important, c’est le premier pas, me sortir de la paralysie, avancer dans une direction.

Les organisataires ont été hyper soutenants et prévenants bien sûr et m’ont rassuré·e sur le fait qu’annuler une semaine en avance n’était pas d’un gros embarras pour eux, que le problème c’était les gens qui ne se pointaient pas le jour J (duly noted, annuler peu avant > ghoster). Et c’était la bonne décision à prendre : même en ayant libéré presque dix jours, mon été est encore dangereusement plein, et je sais que je vais quand même être amené·e à dépasser mes limites – les plus concrètes, la santé, la fatigue, la douleur.


Ce qui m’amène au troisièmement : il n’y a pas de zone de confort. J’ai des douleurs chroniques, variables en intensité mais toujours présentes, des troubles du sommeil, une sensibilité accrue aux stimuli sociaux et sensoriels qui me rend notablement moins résistant·e que la moyenne. Un événement social, même dont j’ai envie, c’est toujours une semaine de fatigue en perspective par exemple. Alors, quelles sont les limites les plus limites ? Est-ce ma douleur, même si en la priorisant je risque de me priver, par exemple, d’un bon moment à l’extérieur avec des ami·e·s ? Est-ce mon besoin de lien, de connexion, sans lequel je m’étiole ? Est-ce mon sommeil (oui, soyons sérieux·ses, c’est mon sommeil) ?

Tout ça implique un arbitrage permanent. Ça implique que j’échoue régulièrement. Ça implique que j’aie besoin de soin. Et, vous autour de moi, vous qui avez d’autres gens comme moi autour de vous, je vous implore : faites-moi confiance. Oui, je vais me casser la gueule des fois. Oui, je vais me faire mal. Oui, vous allez peut-être devoir me gérer et ça va être désagréable. Je ne peux pas vous y forcer et j’ai honnêtement de la compassion pour ça, je sais que c’est dur et je sais que c’est beaucoup demander, d’ailleurs je ne l’exige jamais (mais suis éternellement reconnaissant·e à ciels qui font cet effort envers moi). Mais j’ai besoin que vous me fassiez confiance. Ne me coupez pas d’exprimer les limites, n’anticipez pas mes décisions, même si vous savez que ça va être galère pour moi de poser mes propres limites. J’ai besoin que vous me fassiez confiance, j’ai besoin de savoir que même si vous êtes ennuyé·e ou saoulé·e à un moment parce que je me suis trompé·e dans l’évaluation de mes limites, vous ne m’en voudrez pas. Et, parfois, j’ai besoin que vous m’aidiez à affirmer mes limites… Mais ça, c’est pour les plus proches d’entre vous – pour les autres, ouvrir grand portes et fenêtre et faire confiance goes a long way. ;)