Les vies multiples du GNiste : le jeu de rôle grandeur nature, œuvre polycéphale

Résumé : comment construit-on l’unité de l’œuvre du jeu de rôle grandeur nature, alors même que les participant-e-s ont toustes des points de vue différents et que les auteurices même ne contrôlent pas la production totale du jeu, de la narration et de ce qui s’y produit ? Comment, en outre, les multiples « moi » incarnés en GN trouvent-ils sens dans la subjectivité des pratiquant-e-s ? Cet article explore certaines pistes pour répondre à ces questions.

Abstract : how is a larp constructed as an œuvre, an artwork, even though all the participants view it from different angles and even the authors don’t control the full production of the game, the narrative, and game events? How do the multiple « ego » embodied during larp find meaning in the practitionneers own subjectivity? This article explores some answers to these questions.


Avertissement : cet article est un exercice universitaire dans le cadre d’un enseignement d’anthropologie intitulé « Formes de vie et modes d’existence ». Il est donc (encore plus) compliqué à lire pour les personnes qui ne sont pas spécialistes d’anthropologie ou de philosophie. Toutefois, n’hésitez pas à jeter un œil si le sujet semble vous intéresser…


« Dans la réalité, donc, aucune identité n’est durable et chacune doit être conçue comme un flux. Elle glisse, fuit, derrière une multitude de masques. »
(Boutin, 1999 p. 123)

Le jeu de rôle grandeur nature (GN), et a fortiori le GN nordique (ou nordic larp, contraction de live-action role-playing game) que j’ai pris pour objet d’étude, est une pratique singulière ; et force est de constater que ses pratiquant-e-s (GNistes) le sont aussi.

En effet, le GN, défini par la Fédération française de jeu de rôle grandeur nature (FédéGN) comme une « rencontre entre des personnes, qui à travers le jeu de personnages, interagissent physiquement, dans un monde fictif. »1, se couple dans la tradition nordique (dont le seul consensus en matière de définition est qu’il impossible d’en forger une qui soit à la fois adéquate et durable) d’une dimension artistique marquée et d’une approche sérieuse du jeu et de ses problématiques, à même d’en faire un média légitime à porter une critique sociale, politique ou artistique. Ce positionnement, souvent revendiqué, mène les adeptes du nordic larp à briguer une reconnaissance académique et artistique ; la tenue annuelle, depuis vingt-et-un ans, d’une convention internationale2 regroupant game designers, joueur-euse-s, curieux-ses et universitaires autour du nordic larp (qui y est né et dont cette convention demeure l’avant-garde), ainsi que la création à l’Université de Tampere (Finlande) d’un laboratoire de recherche transdiciplinaire sur le jeu où le Pr. Jakko Stenros, GNiste, siège en tant que spécialiste des larp studies, attestent notamment de l’entrée discrète du GN dans la vie savante3.

Cette entrée s’accompagne (quoique elle en soit symptôme plutôt que cause) d’une forte réflexivité de la part des GNistes : ainsi, si la question « pourquoi fait-on du GN ? » demeure largement débattue au sein des espaces de réflexion collective (voir à ce sujet la table ronde « Pourquoi on s’inflige ça ? » tenue dans le cadre de LaboGN, une convention francophone dédiée au GN nordique ou expérimental, en 2016) et apparaît difficile même individuellement (ainsi que je l’ai appris au cours d’entretiens individuels), la question des effets du GN sur un itinéraire biographique amène immédiatement des réponses étendues, témoignant de l’importance de la posture réflexive.

Pourtant, cette indéniable réflexivité semble résister à la synthèse : les productions – jeux, textes théoriques, récits, décors, photographies, costumes, accessoires, échanges épistolaires diégétiques, journaux, podcasts, œuvres d’art produites en jeu ou hors jeu… – demeurent irréductibles à une catégorie, un jeu ou une personne, et se réalisent dans un fourmillement permanent dans lequel l’analyse s’égare.

En effet, la volonté de produire une œuvre, autrement dit de donner une forme tangible à sa pensée, découle, pour Hannah Arendt qui s’appuie sur la vie de Socrate (lui-même s’y étant refusé), d’une tentative pour contrôler le flux, le « vent » (wind, Arendt, 1977 p. 174) inarrêtable de la pensée : c’est un effort pour contrer l’extériorité mutuelle du moi (ego) et du monde en ménageant, pour celui-là, une place dans l’ordre des phénomènes. L’« œuvre » réalisée par le jeu de rôle grandeur nature, elle, semble prendre le contre-pied de cet élan unificateur qui transforme la pensée – un phénomène si violent que « si le vent de la pensée […] vous a secoué jusqu’à vous réveiller et rendu parfaitement alerte et vivant, alors vous verrez que vous n’avez plus pour vous raccrocher que des doutes, et que la meilleure chose que nous pouvons en faire est les partager entre nous »4 – en « pensées gelées » (frozen thoughts, Arendt, 1977 p. 175) obligeamment mises à la disposition de qui les voudra : œuvre éphémère et collaborative, issue de la volonté de chacun-e de s’extirper de soi-même pour devenir autre, le GN, au contraire de la littérature, refuse à l’ego créateur une trajectoire unifiée.

Pourtant, la part prise par « l’oeuvre » GNistique dans l’élaboration de la cohérence personnelle, dans la thématisation du moi et sa construction durable, est indéniable. Comment, alors, s’effectue la réconciliation paradoxale d’un monstre polycéphale – à la fois l’œuvre, faite de la juxtaposition d’éléments contemporains et d’agents disparates, et le sujet qui incarne tour à tour des « je » différents ? Pour rendre compte de ces vies multiples, de leur entrelacement et de leur cohérence, nous tâcherons d’observer une démarche inductive en remontant du multiple – le collectif et les modalités d’entrée et de sortie de celui-ci – vers l’un – le sujet narrateur de soi –, avant de se demander si le détour fictionnel n’offre pas, finalement, l’opportunité de dépasser l’illusion monadique de l’identité à soi.

Sur le seuil du collectif : les ateliers comme lieu de passage.

Le GN, comme œuvre et comme processus, se situe à l’articulation d’aspirations individuelles et collectives. De fait, cette tension entre égoïsme et coopération, entre expérience subjective et partagée, peut se rencontrer dans n’importe quel contexte, scientifique, associatif, professionnel, familial, etc. Si on en croit Emmanuel Kant dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, c’est même de cette tension irréductible entre individus au sein du collectif que peut émerger le progrès social : en effet, le besoin qu’ont les humains les uns des autres se combine à la répulsion qu’ils ont à s’allier – c’est « l’insociable sociabilité » – et produit selon Kant une saine compétition censée mener l’humanité vers plus de moralité. Sans verser dans une prédiction eschatologique dont la réalisation, dans un monde post-bombe atomique, est plus que douteuse, nous pouvons toutefois retirer de la démonstration de Kant l’idée que tout contexte collectif implique la rencontre de subjectivités divergentes dont les intérêts, s’ils ne peuvent concorder que fugacement, doivent cependant parvenir à un compromis afin que la société ainsi formée – fût-elle composée d’une poignée d’individus – puisse perdurer. Ces nécessaires négociations entre l’individu et le collectif sont, dans le GN nordique, ritualisées : en effet, si l’entrée dans le cadre du jeu redouble l’articulation précaire des individus d’un changement de statut pragmatique – « ceci est une fiction » – et relationnel, la tenue d’ateliers permet d’en homogénéiser le passage.

Selon l’entrée « Pre-larp Workshop » (ateliers pré-GN) du Nordic Larp Wiki, une base de donnée collaborative consacrée au GN nordique, « des ateliers sont utilisés sur toute la scène nordique comme des outils destinés à informer les joueur/euse-s, développer des relations en jeu, travailler des métatechniques ou simplement fabriquer du matériel et parler du GN à venir »5. Leurs longueur, nombre, et type varient grandement d’un GN à un autre : les ateliers qui serviront ici mon propos sont ceux dont l’objectif est, d’une part, de développer les relations inter-personnages, d’autre part, de travailler l’immersion du joueur ou de la joueuse dans son personnage.

Ainsi, par exemple, le Shadow Island – GN romanesque cette fois, genre emblématique de la scène française qui met l’accent sur des personnages extrêmement fouillés, aux implications relationnelles complexes – est un jeu qui se déroule autour de la réunion annuelle d’une étrange famille pour l’anniversaire de la mort du patriarche ; il propose notamment deux ateliers, qui servent tout à la fois l’intelligibilité du jeu et l’immersion émotionnelle. Le premier, un simple « Te souviens-tu… », consiste à partager avec chaque personnage un souvenir, forgé au préalable sur la base biographique fournie par les organisateurs et organisatrices, afin de donner une épaisseur supplémentaire à des liens inter-personnages déjà approfondis. Le second atelier dont je prendrai ici l’exemple, chronologiquement le deuxième – juste après une brève présentation des personnages –, est « l’atelier des mots » : il invite les joueurs et joueuses à former un cercle, dans lequel chacun s’avance tour à tour afin de recevoir, de chaque autre personne, un mot que leur personnage associe au personnage incarné par la personne qui se situe au centre. Il permet de mettre en avant les sentiments de chaque personnage vis-à-vis des autres, et de « poser l’ambiance » : en effet, la réception passive de qualifications, parfois positifs, parfois franchement insultants – un personnage est qualifié de « misérable », « méprisable »… –, construit d’emblée une charge émotionnelle propre à réduire la distance entre joueur ou joueuse et personnage. Le GN très petit format Entretien avec un tueur – deux heures, un joueur et une joueuse –, qui représente la rencontre, en asile, entre un tueur en série et une psychologue, effectue quant à lui une mise en scène singulière en ateliers : le joueur et la joueuse, destinés à passer une heure trente en face à face, sont pour ceux-ci assis dos à dos. Ce placement singulier manifeste, au contraire d’un lien, la rupture entre les personnages. L’organisateur pose ensuite une série de questions, d’abord au tueur, puis à la psychologue : ces questions sont connues d’avance, et constituent les données publiques que les personnages sont donc susceptibles d’avoir sur l’autre. Aux questions suivantes, il invite à répondre dans sa tête, sans les faire partager : elles ont pour but de commencer à susciter une immersion dans le personnage, en donnant à celui-ci une épaisseur psychologique.

D’autres GN, comme Le Lierre et la Vigne, proposent également des ateliers post-jeu, destinés à faciliter le détachement avec le personnage. Le premier sas de sortie du jeu – après le petit déjeuner qui l’initie – est un « atelier de la pluie », où tout le monde, assis en cercle, imite le passage d’un orage à l’aide de bruitages successifs (frotter ses mains pour signifier une pluie légère, puis tapoter le sol, puis frapper ses cuisses etc.) : apaisant, cet atelier a pour effet de favoriser la concentration de tous et toutes et leur implication dans le collectif. Puis, tour à tour, chaque personne doit répondre à trois questions : « Comment ça va ? », « Qu’est-ce que tu gardes de ton personnage ? » et « Qu’est-ce que tu lui laisses ? ». Si ces ateliers post-GN ne sont pas aussi répandus que les ateliers pré-GN, dans la plupart des cas, un debriefing collectif est a minima organisé pour faciliter le « retour du réel » en permettant aux participants et participantes de partager leurs ressentis et expériences de jeu.

Ces ateliers, pré- et post-jeu, ont tous vocation à prendre en charge les dynamiques d’attachement et de détachement, au collectif comme au personnage. Ce sont des moments de transition entre les normes ordinaires d’interaction et le mode spécifique déterminé par la construction du « cercle magique du jeu », selon la célèbre formule de Joan Huizinga. Ces moments sont liminaires, au sens d’Arnold Van Gennep repris par Victor Turner : ils prennent place sur le seuil de deux contextes sociaux pragmatiquement distincts dont ils nient temporairement les normes et la structure, établissant un mode de sociabilité éphémère et a-hiérarchique que Turner nomme communitas. A l’instar du cadre rituel, un changement de statut intervient bel et bien à l’issue de ces ateliers : les positions réciproques des participants et participantes sont redéfinies, et l’articulation entre le subjectif et le collectif explicitement renégociée.

Narration a posteriori : la construction d’un récit unifié.

Toutefois, si ces techniques favorisent un déroulement homogène du jeu, les différences de perception subjectives ressurgissent lorsqu’il s’agit de fixer l’œuvre par le discours, dans les souvenirs et la narration qui en est faite ; or, la construction d’un récit unifié à partir d’expériences individuelles diverses et de différents points de vue et histoires poursuivies implique un patchwork compliqué. Ainsi, le debriefing initie une phase de « cristallisation » de la narration, où les éléments épars rapportés par les joueurs et joueuses sont mis en commun, croisés, et additionnés dans ce qui constituera plus tard, pour ainsi dire, l’histoire officielle du jeu. Le terme « cristallisation », en littérature, est forgé par Stendhal au sujet du sentiment amoureux : il caractérise « l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections » (Stendhal, 1906 p. 5). J’utilise ici le terme à la fois dans son acception chimique, qui désigne le « phénomène par lequel les parties d’une substance qui était à l’état gazeux ou dissoute dans un liquide se rapprochent les unes des autres, en vertu de leurs propres attractions, pour former un corps solide d’une figure régulière et déterminée » (Dictionnaire de l’Académie Française, huitième édition), et dans l’acception stendhalienne : en effet, au phénomène d’agrégation des ressentis et expériences flottantes pour former un substrat solide s’ajoute la purification graduelle de l’expérience de jeu, qui mène à en exagérer les perfections et gommer les imperfections. Ainsi au retour du GN Legion, qui promettait une expérience extrême au travers d’une marche quotidienne et sans relâche dans la neige, l’armée russe aux trousses, Rachel, qui n’a pas trouvé cela aussi difficile que promis, commente, pragmatique : « Mais dans quelques mois, il ne me restera plus que le positif, et ça aura été un excellent GN. » Elle évoque, comme supports à la cristallisation, la dimension intersubjective des échanges post-GN mais aussi notamment les photos prises durant celui-ci, qui sont de puissants médias d’esthétisation et de communication post-GN. En effet, si les photographies diffusées après un GN sont, certes, le fruit d’un premier travail de documentation, celui-ci se double d’une sélection dont la valeur n’est pas documentaire mais esthétique, voire même publicitaire. Ainsi, lors d’une table-ronde tenue lors de l’édition 2018 de la convention de nordic larp Kuntpunkt à Lund (Suède) consacrée à la documentation du jeu (« Documenting Play (as players) ») et animée par Will Osmond, jeune chercheur en performance philosophique à Londres, Muriel, GNiste française située sur la scène nordique, dénonce vivement le fait que les aspects négatifs des jeux sont occultés, au point de tromper les personnes qui s’y fient pour participer aux sessions suivantes… A la stupéfaction générale, un GNiste ukrainien d’une soixantaine d’années rétorque alors : « we want to make it into History with a positive image. So the negative comments, we delete them » (« nous voulons entrer dans l’Histoire avec une image positive. Donc, les commentaires négatifs, nous les supprimons »).

La cristallisation de l’œuvre GNistique semble par conséquent être un processus mouvementé, voire houleux comme en témoigne le fossé idéologique entre les approches de Muriel et de cet homme : c’est pourquoi la question du but de celle-ci se pose. Ainsi, si la façon dont Will documente le jeu s’apparente à l’auto-fiction – il écrit, quelques mois après, des nouvelles ou romans reprenant le point de vue de son personnage pour narrer ses aventures durant le GN –, c’est que sa fin est académique et artistique ; d’autres, comme le GNiste espagnol Pablo, utilisent l’écriture pour se détacher de leur personnage et fixer pour eux-mêmes l’expérience de jeu (« I need to craft the documents of the memory in a way that is accessible to my future self » – « j’ai besoin de fabriquer les documents de mémoire d’une façon qui soit accessible pour mon moi futur »), dans une optique que Pablo appelle de-roling (« dé-rôler », sortir du rôle).

Nous devinons par là que la construction d’un récit unifié est indissociable du public auquel celui-ci s’adresse ; soi-même, joueurs et joueuses à venir, communauté GNistique, récit historique, société dans son ensemble, etc. Si l’intelligibilité narrative ou mémorielle semble en effet jouer un rôle dans cette construction, d’après les échanges menés autour de la table ronde animée par Will Osmond, la multiplicité des points de vue et des calques narratifs est indépassable : « larp isn’t linear, it’s all over the place, all the time » (« le GN n’est pas linéaire, il est partout, tout le temps »), résume un autre participant, soulignant ainsi la simultanéité des éléments diégétiques et des expériences de jeu. Les récits, puisqu’il ne saurait n’y en avoir qu’un, forment ainsi une constellation de copies d’un événement qui ne peut être le même pour personne, de visions kaléidoscopiques irréductibles à une « identité » – celle des joueurs et joueuses comme celle du récit. Le GN, en toutes choses, semble résister à la pression totalisante de l’œuvre.

Que vive la copie ! La fiction, dépassement de l’injonction identitaire ?

Frédéric Boutin, caractérisant l’œuvre Différence et répétition de Gilles Deleuze, la décrit comme une « unité qui est structure mugissante d’éléments hétéroclites, foisonnement d’histoires racontées simultanément »  (Boutin, 1999 p. 119). Il n’est guère étonnant, sur ces prémices qui forment un écho troublant avec le jeu de rôle grandeur nature, de trouver dans l’œuvre citée l’invitation à « dénier le primat d’un original sur la copie, d’un modèle sur l’image. Et glorifier le règne des simulacres et des reflets » (Deleuze, 1969 p. 92).

En effet, quoique le simulacre et ses parentes – Jean-Marie Schaeffer en cite quelques unes comme l’imitation, la feintise, la simulation et la représentation dans l’introduction de son ouvrage Pourquoi la fiction ? (Schaeffer, 1999 pp. 7-19) – aient mauvaise presse en Occident depuis Platon, dont le fantôme ressurgit périodiquement dans la critique de formes d’art et de fiction jugées dangereuses (jeux de rôle, jeux vidéos, GN même en sont des avatars récents), ces catégories ne résistent pas à l’examen critique. Si copier, imiter, simuler, feindre, reproduire… suppose en effet un phénomène préalable dont on s’inspire, qualifier celui-ci d’original revient à faire abstraction de la structure itérative de l’apprentissage, qui forme une chaîne infinie de modèles et d’images. En effet, imitation et simulacres sont au fondement de la connaissance humaine : « la construction d’une imitation est toujours une façon de connaître la chose imitée, écrit Schaeffer. L’imitation n’est jamais le reflet (passif) de la chose imitée, mais la construction d’un modèle de cette chose, modèle fondé sur une grille sélective de similarités entre imitation et chose imitée. » (Schaeffer, 1999 p. 92).

Penser le modèle, plutôt que l’original, permet d’affaiblir la portée symbolique de celui-ci et de repenser la production de l’œuvre, y compris littéraire, dans une continuité – réfutant ainsi le mythe de sa création ex nihilo et de son originalité – : c’est le parti pris de Gunter Gebauer et Christoph Wulf dans leur ouvrage Jeux, rituels, gestes dans lequel ils distinguent l’imitation, à leur sens simple reproduction du même, de la mimésis. Celle-ci, dans leur acception, est toujours active et se réalise dans l’agir mimétique, qui « n’est pas la simple pratique d’un usage au sens d’une règle qu’on suivrait aveuglément, mais bien le fait de prendre des exemples ou des idéaux comme modèles » (Gebauer et Wulf, 2004 p. 3). Parce que la relation de la mimésis à l’usage est sous le mode du modèle ou de l’idéal, elle doit nécessairement être comprise dans une forme de distanciation : un modèle, c’est quelque chose dont on s’inspire, qu’on essaie de reproduire mais sans se leurrer quant au fait que notre œuvre, pour fidèle qu’elle soit, ne sera jamais identique à ce qu’elle s’efforce de reproduire. Elle substitue la relation unilatérale de la copie qui tend vers l’original à une réinvention constante, une chaîne de références où l’acte mimétique enrichit son modèle et s’en écarte, au moment même où il le prend pour cible.6 La mimésis est toujours une réappropriation et un dépassement, voire une subversion du modèle : en ce sens, la copie qu’exalte Deleuze ébranle l’identique, le même, et offre l’opportunité, à travers les nombreuses manifestations de la mimésis, de dépasser le besoin insistant de réduire l’œuvre et l’artiste à une identité, cohérente et continue.

Si Deleuze prête foi, pour parvenir à cela, au théâtre, le GN, je crois, s’en approche d’autant plus : car qu’est-ce qu’une vie de GNiste, si ce n’est une qui refuse l’imitation comme secondaire et proclame obsolète la tentative arendtienne de fixer l’ego dans la matière ? L’œuvre GNistique, loin d’une tentative sans cesse échouée de réunification du moi, réside dans l’arrachement, la dissociation, l’autre que soi : c’est se faire soi-même comme un autre, refuser l’unification réifiante du moi et se réaliser, au contraire, dans le multiple, l’éclatement du moi qui puise dans l’altérité son émancipation. Peut-être peut-on lire là l’accomplissement du fantasme délirant de Dorian Gray, qui proclame ainsi l’amour qu’il a pour l’actrice Sibyl Vane : « Elle est toutes les grandes héroïnes du monde en une seule personne. Elle est plus qu’une individualité. » (Wilde, 2004 p. 80).


Références :

ARENDT, Hannah. The Life of the Mind. Harcourt, Inc., A Harvest Book, New York, 1977 [1971].

BOUTIN, Frédéric. « « Différence et répétition ». Œuvre de simulacre ». Protée, Vol. 27, No 3, 1999, pp. 119-124.

DELEUZE, Gilles. Différence et Répétition. PUF, Paris, 1969.

GEBAUER, Gunter, WULF, Christoph. Jeux, rituels, gestes : les fondements mimétiques de l’action sociale. Anthropos, Paris, 2004.

HUIZINGA, Johan. Homo ludens : essai sur la fonction sociale du jeu. Gallimard, Paris, 1988 [1938].

KANT, Emmanuel. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Gallimard, Paris, 2009 [1784].

SCHAEFFER, Jean-Marie. Pourquoi la fiction ?, Éditions du Seuil, Paris, 1999.

STENDHAL. De l’amour (Édition revue et corrigée, et précédée d’une étude sur les œuvres de Stendhal), Garnier frères, Paris, 1906.

TURNER, Victor. The Ritual Process : Structure and Anti-Structure. The Lewis Henry Morgan Lectures, Cornell University Press, New York, 1966.

WILDE, Oscar. Le portrait de Dorian Gray. Reproduit en version numérique par le collectif Ebooks libres et gratuits, 2004 [1891].

Index des jeux cités (année de la session mentionnée) :

Duverger Nédellec, Sébastien. Shadow Island. France, 2017.

Clairence, Lille. Le Lierre et la Vigne. France, 2017.

Association Rolling. Legion : Siberian Story. République Tchèque, 2018.

Jouando, Julien. Entretien avec un tueur. France, 2017.

2Le Knutpunkt/Knutepunkt/Knudepunkt/Solmukohta selon lequel, des quatre pays nordiques – Scandinavie plus Finlande – est l’hôte.

3Bien que la tradition de GN étudiée par Sébastien KAPP soit bien différente, il est impossible de faire l’impasse, dans l’espace francophone, sur sa thèse L’immersion fictionnelle collaborative soutenue en 2013 à l’Université Libre de Bruxelles (en co-direction EHESS) et qui demeure à ce jour la seule thèse réalisée en sociologie sur le GN.

4« if the wind of thinking […] has shaken you from your sleep and made you fully awake and alive, then you will see that you have nothing to grasp but perplexities, and the best we can do with them is share them with each other » (Arendt, 1977 p. 175) (Je traduis)

5« Workshops has [sic.] been used all over the Nordic larp scene as tools for informing players, developing ingame relations, working with meta-techniques or just building gear and talking about the upcoming larp. » »Pre-larp Workshop, Nordic Larp Wiki. https://nordiclarp.org/wiki/Pre-larp_Workshop [Consulté le 17/05/18]

6Ce paragraphe reprend des éléments de l’article déjà publié sur l’imitation : https://larpinprogress.com/2017/10/16/introduction-limitation-entre-subversion-et-reproduction/

Dégenrer pour déranger : table ronde à BetaLarp 2018 (compte-rendu)

Abstract : This article is a detailed account of a panel which took place in BEtaLarp (Belgium) 2018. We discussed the writing and design strategies larpwrights may use in order to question the notion of gender through larp.


Avertissement : J’ai tenté, dans la mesure du possible, d’identifier les personnes citées dans la discussion, mais cet effort s’est avéré complexe puisque je ne connaissais presque personne avant cette table ronde et que certain-e-s participant-e-s sont arrivé-e-s en cours de route, ou n’ont pas été cadré-e-s par la vidéo quand iels se présentaient. Je m’excuse par avance !

Par ailleurs, cet article est un compte-rendu qui s’appuie sur une retranscription complète de la table ronde par mes soins. Si vous étiez là ou si vous avez écouté la table ronde, vous pourrez passer plus rapidement sur la partie « Discussion », celle-ci consistant essentiellement à articuler les différentes interventions.

J’ai enfin lancé un Tipeee ! Si le cœur vous en dit, c’est par ici 😉 merci !


Le GN est une pratique queer : si vous lisez mon blog ou si vous avez déjà joué à un jeu de Lila Clairence, cette affirmation ne vous surprend plus. Cependant, elle ne va pas de soi, et il ne suffit bien évidemment pas d’écrire un GN pour que celui-ci soit queer, ni même subversif… Reste alors à se demander comment favoriser, à travers le game design, une remise en question des cadres hétéronormatifs et cisnormatifs1 de la société.

En créant ce blog, un des premiers articles que je voulais écrire s’intitulait ainsi, marquant le doute : « Dégenrer le GN, dégenrer le monde ? ». Autrement dit, peut-on influencer la façon dont la société conçoit et impose le genre à travers le jeu de rôle grandeur nature, et surtout, comment ? Rapidement, à travers les lectures dans lesquelles je me suis plongée comme en un Pays des Merveilles (comprendre, un endroit auquel on accède en chutant pendant des heures à travers des étages et des étages de livres alors qu’au départ on cherchait juste un foutu lapin, c’était pas trop dur pourtant ! et où on trouve des choses totalement ouf mais un peu psyché quand même qui nous font questionner notre identité et jusqu’à la réalité, enfin si on y croyait de base), je me suis rendu compte de deux choses : d’abord, qu’il n’y avait aucune chance que je produise cet article en deux semaines ; ensuite que, si je voulais faire quelque chose d’un tant soit peu intéressant et de qualité, j’avais tout intérêt à ne pas le faire seule.

Ainsi, j’ai profité du BEtaLarp, le mois dernier, pour organiser perfidement une table ronde afin de laisser les gens réfléchir à ma place (quelle horrible manipulatrice je fais ! Amener des gens à réfléchir ensemble ! CRIME ANTI-REPUBLICAIN ! aherm, pardon). Cette table ronde, que j’ai intitulée « Dégenrer pour déranger » en référence à un superbe slogan taggé sur les murs de mon université – « Dérangeons-les, dégenrons-nous ! » – est disponible en intégralité ici, si vous n’êtes pas trop rebuté-e-s par l’idée de regarder cinquante minutes de discussions hélas pas toujours audibles. Dans le cas où vous seriez disposé-e-s à écouter les cinquante minutes de discussion, mais pas à supporter le caractère inaudible, je bénéficie également d’un enregistrement personnel de meilleure qualité que je pourrai mettre à votre disposition.

Après avoir effectué un tour de table afin de connaître les noms et pronoms de chacun-e – ceci dans l’objectif d’éviter de mégenrer les personnes présentes, c’est-à-dire d’utiliser pour les évoquer un pronom, comme il, elle ou iel, qui n’est pas conforme à leur genre –, j’ai introduit la table ronde en posant comme problématique « Comment peut-on utiliser le GN pour remettre en question les catégories de genre et les stéréotypes de genre, notamment en tant que game designer, en tant qu’auteur ou autrice de jeu de rôle grandeur nature ? ». En conséquence, j’ai présenté la petite typologie de modes d’écriture des personnages à laquelle j’avais préalablement réfléchi, avant de laisser la parole aux personnes en présence et de ne plus m’exprimer, pour la plus grande joie de la production intellectuelle collective.

Afin de poser les éléments sur lesquels ont reposé la discussion, je vais recourir en premier lieu à une présentation individuelle des possibilités que nous avons construites ensemble (les cinq que j’ai présentées moi-même, puis celles qui ont été ajoutées au fil de la discussion), puis je retournerai sur un format plus discursif pour tirer des conclusions du débat.

Quelques stratégies d’écriture, leurs avantages et inconvénients

Tout d’abord, il convient d’exposer une prémisse de cette interrogation de game design : nous considérons ici des jeux comprenant des personnages pré-tirés et où le genre des joueureuses est sans importance dans le casting.

1) Personnages neutres – « iel »

Variante : « tu ».

Cette stratégie d’écriture consiste à rédiger les fiches personnages à l’aide du pronom neutre « iel », qui permet de ne pas genrer le personnage. La variante « tu » peut également faire l’affaire, pourvu qu’on maintienne le neutre dans l’écriture ! Une participante souligne ainsi le caractère inclusif du pronom « iel » dans le cadre de l’organisation de « jeux de rôle qui sont ouvertement sexuels, avec des actes sexuels explicites » : en effet, explique-t-elle, « si j’utilise pas le « iel » je n’aurai que des hommes ! Le fait d’utiliser ce pronom-là, ça permet aux femmes de se rendre compte que ce style de jeux peut leur être destiné aussi. »

Points positifs : évite à la fois des problèmes d’identification avec le joueur et la joueuse et le risque d’une écriture inconsciemment stéréotypée (ne pas décider le genre du personnage avant de l’écrire évite ainsi certaines facilités, comme les intrigues liées à la maternité pour les femmes, par exemple).

Points négatifs : la neutralité en genre du personnage ne sollicite pas de questionnement sur le genre de la part de la joueureuse, qui tendra ainsi plus facilement à attribuer son propre genre à son personnage.

2) Féminin neutre – « elle » réversible

Le féminin neutre est la réciproque du masculin neutre : les personnages sont ainsi écrits par défaut avec le pronom « elle ».

Exemple : La cigarette d’après l’amour, de Leïla Têteau-Surel. « Vous vous connaissez mal. Cependant, il y a une véritable attirance entre vous. Vous venez de faire du sexe ensemble pour la première fois. Vous avez repris votre souffle, puis l’une de vous s’est levée pour fumer une cigarette à la fenêtre tandis que l’autre est restée allongée. Une pause muette qui rétablit la distance abolie pendant le sexe. Un temps. Une volute de fumée s’échappe du cendrier où la cigarette vient d’être écrasée. L’une de vous va briser le silence. »

Points positifs : le féminin neutre permet de sortir du masculin neutre, et peut ainsi susciter un trouble ou une interrogation de la part des joueureuses.

Points négatifs : un personnage écrit au féminin mais dont le genre est « réversible » sera plus probablement, comme ceux écrits au « iel », incarné conformément au genre de la joueureuse.

3) Masculin neutre – « il » réversible

Le masculin neutre est la norme linguistique. Il consiste à genrer un personnage dont on ne connaît pas le genre au masculin.

4) « Genderswap » (ou bigenre) – 2+ écritures/personnage

Il s’agit de l’option la plus lourde en terme de design. En effet, elle consiste à écrire le même personnage une fois avec le pronom « il », une fois avec le pronom « elle », de sorte à pouvoir fournir à la joueureuse une fiche personnage correspondant au genre qu’iel souhaite interpréter.

Exemple : Womb, de moi-même quand j’aurai fini de l’écrire. « Aujourd’hui, Tir a 28 ans et travaille dans l’événementiel. Il s’occupe notamment de l’organisation de spectacles militants et de soirées à l’attention des milieux LGBTQ+» // « Aujourd’hui, Lucie a 28 ans et travaille dans l’événementiel. Elle s’occupe notamment de l’organisation de spectacles militants et de soirées à l’attention des milieux LGBTQ+. »

Points positifs : permet de nuancer les enjeux de genre dans l’écriture sans les imposer aux joueurs et joueuses.

Points négatifs : peut être très lourd en termes de design, notamment en cas de liens inter-personnages nombreux. Se prête plus à un jeu en arborescence, aux « backgrounds » brefs et pourvu de textes inter-scènes de faible longueur.

Question : « Du coup, est-ce qu’on considère que ça change quelque chose dans le personnage, ou pas ? »

Le parti pris personnel que j’ai fait en commençant l’écriture du GN « nordique » à scènes dont j’ai cité un très bref extrait ci-dessus est de ne pas changer le personnage en profondeur, mais de simplement recontextualiser ceux-ci. Ainsi, Womb est un jeu sur la procréation et l’avortement, qui confronte dans une salle d’attente un couple de jeunes hétéros tombé enceint par accident et qui se questionne sur la possibilité d’une vie de famille, un couple de « vieux » hétéros entre qui rien ne va et qui ne veulent pas d’un enfant à eux, bien qu’elle en ait de son côté, et un couple qui souhaite recourir à une procréation médicalement assistée. C’est ce dernier couple de personnages pour lequel le game design prévoit plusieurs configurations : en l’occurrence, un couple hétéro formé d’un homme trans et d’une femme cis (pour cisgenre, c’est-à-dire dont l’identification de genre correspond au genre d’assignation, au « sexe » inscrit à l’état civil), un couple de lesbiennes cis et un couple de gay cis. Je n’ai changé ni leur caractère, ni leur parcours biographique, mais simplement fait des ajustements : dans un cas, l’itinéraire biographique qui les a rapprochés est le coming-out en tant qu’homme du premier personnage, dans l’autre, c’est le coming-out concernant son homosexualité. De même, la méthode de procréation médicalement assistée requise pour un couple lesbien ou hétéro où la femme possède un utérus est l’insémination artificielle avec donneur, tandis que pour le couple gay, le recours nécessaire sera la gestation pour autrui. Ces changements dans l’écriture des personnages vise à les rendre plus pertinents, et peuvent avoir des répercussions sur le déroulement de l’histoire : toutefois, ce ne sont pas des changements « de fond », et à mes yeux ce sont les mêmes personnages. Le dédoublement (voire, en l’occurrence, le triplement) des fiches personnages ne donne ainsi pas lieu à une véritable multiplication des personnages, simplement des possibilités d’incarnation pour les joueurs et joueuses.

Encore une fois cependant, il s’agit d’une stratégie ponctuelle et personnelle, cela n’en fait pas un canon du game design !

5) Imposer le genre des personnages

Variante : sessions inversées.

Une option que j’apprécie beaucoup consiste à imposer le genre des personnages, mais à considérer que le genre des joueurs et joueuses demeure indifférent. Ainsi, un homme qui s’identifie comme tel et est reconnu ainsi peut être amené à jouer une femme et être considéré, en jeu, comme telle. Une variante consiste à proposer des sessions inversées, où tous les personnages masculins sont joués par des femmes et tous les personnages féminins par des hommes. Toutefois, un participant à la table ronde souligne l’invisibilisation des personnes non-binaires dans ce genre de procédés, qui se voient contraintes à s’assigner un genre pour qu’il puisse être « renversé » dans le casting.

Exemple : Mad About The Boy, un jeu de Tor Kjetil Edland, Margrete Raaum et Trine Lise Lindahl. Ce GN, entièrement féminin, a cependant été joué en sessions mixtes, où les joueurs jouaient des femmes. « Mad about the Boy is a larp about survivors of a global disaster that killed more than half of humanity. An inexplicable disease killed all the men in mere minutes. The surviving women are facing not only the enormous task of rebuilding society, but also the possible extinction of humanity. »

Points positifs : L’intérêt, à mon sens, est que cela incite à sortir de sa zone de confort en termes de genre. En effet, le genre du personnage étant imposé, la possibilité émerge pour les joueureuses d’incarner un genre qui n’est pas le leur, et ce faisant, d’en dévoiler l’arbitraire ou le caractère construit. Cette configuration permet également de faire l’expérience de discriminations ou de privilèges que l’on n’expérimente pas dans la vie quotidienne.

Points négatifs : Le risque est que le genre ne soit pas suffisamment « ressenti » par lea joueureuse, que cellui-ci ne parvienne pas à rentrer dans le personnage à cause d’une éventuelle dissonance ou qu’iel tombe dans les stéréotypes. Pour limiter ces biais, des ateliers pré-jeu sont nécessaires. Ainsi, Nathalie avertit : « En tant que fille, moi je suis embêtée quand on me donne une fiche où je suis un garçon, où je n’ai pas le choix, en fait. Pour moi, en tant qu’expérience de joueuse, a minima j’aimerais bien qu’on me donne le choix entre un prénom fille, un prénom garçon. »

6) Univers agenre

Romain propose, s’inscrivant dans la fiction d’anticipation, de considérer le cas où le genre n’existe proprement pas. En effet, souligne-t-il, « souvent, quand on écrit un scénario en genre neutre, c’est pour dire « le genre existe mais ce n’est pas le propos du scénario » » : supprimer la notion de genre, ou rendre les personnages tout à fait agenres, est un pas supplémentaire qu’il est possible de franchir. Toutefois, sa mention du GN belge futuriste CLΩNES soulève aussitôt une volée de protestations. En effet, même si l’intention de jeu de CLΩNES, qui situe l’action dans un futur où la reproduction sexuée n’est plus possible et où la catégorie de genre semble en conséquence obsolète, est bel et bien de proposer un univers agenre, il semblerait que lorsqu’on chasse le genre par la porte, il ne se gêne pas pour revenir par la fenêtre…

En revanche, Muriel remarque que les jeux abstraits ou surréalistes, souvent réalisés en blackbox, sont propices à l’incarnation de personnages agenres : « les ateliers qu’on fait sur ce type de jeux sont basés sur le fait de créer totalement un langage corporel et comme ce sont des jeux abstraits, les personnages sont souvent définis par des attitudes, par des émotions, n’ont pas de nom de famille, de caractéristiques… » Elle cite en exemple le jeu scandinave White Death, qui met en scène de façon métaphorique l’échec d’une condition humaine marquée par la souffrance : le jeu, joué entièrement en blackbox, est ainsi séparé entre les Humains, marqués par une condition physique entravée, des mouvements lourds et laborieux, et les Transparents, entités au contraire légères et éthérées qu’ils rejoignent dans la mort qui les délivre de leur souffrance humaine. Ainsi, le genre est totalement extérieur au propos du jeu, qui l’exclut donc du game design au profit d’autres types de différenciations.

Exemple : White Death, un jeu danois de Nina Runa Essendrop et Simon Steen Hansen. « The players are guided through feelings like anger, frustration, sorrow, and fear – and the feelings of peace and closeness which follow the characters’ gentle deaths. »

7) Plus de deux genres

Une approche plus troublante, et donc plus intéressante concernant le genre, ne serait-elle pas de multiplier les genres possibles en cassant la binarité issue de la conception occidentale de deux sexes biologiques complémentaires ? C’est encore Romain qui, s’appuyant sur le roman d’Isaac Asimov Les Dieux eux-mêmes2 où une espèce extraterrestre se divise en trois sexes biologiques, obligeant ainsi à repenser la binarité, s’interroge : « Comment, en fait, pourrait-on mettre en exergue nos comportements humains, les mettre en « métaphores » par rapport à ce genre de choses ? Est-ce que le GN permet cette méthode d’imagination ? ». Dario, culturaliste, souligne néanmoins : « C’est pas nécessaire d’aller chercher dans les romans d’Asimov, y a des cultures sur la planète qui de façon naturelle, ont jusqu’à cinq genres. Ce n’est pas de la science-fiction : pour moi y a des cultures qui sont plus évoluées dans l’histoire, et qui ont reconnu plus de deux genres. »

Plus tard, Furène pousse encore plus loin la réflexion sur la démultiplication des genres en proposant deux modes de jeux, ayant d’une part pour cœur l’altération ou la fluctuation psychique, de l’autre les modifications physiques : ainsi, elle imagine « incarner une enveloppe corporelle qui aurait plusieurs personnalités, avec plusieurs genres différents », puis suggère la possibilité d’« un jeu transhumaniste où en plus de changer son enveloppe corporelle, on peut changer son identité de genre, au niveau psychologique ». En effet, ces pistes de game design permettent de mettre l’accent sur le versant psychologique du genre : « ce n’est pas seulement l’expression de genre, » conclut-elle en effet.

Exemple : Harem Son Saat, de Muriel Algayres. « Harem Son Saat met en scène des personnages genrés, et divisés en trois groupes clairement identifiés (féminin, masculin, neutre), dont les rapports de pouvoir sont centraux dans le développement de la narration. »

Discussion : des stratégies proportionnées

La discussion concernant l’élaboration et l’utilisation de ces stratégies a vite abouti à une évidence : elles sont toutes valables… Encore faut-il savoir pourquoi on les utilise. J’ai tenté ici d’ordonner les différents éléments selon un plan qui n’est pas celui, chronologique, de la discussion, mais me paraît servir l’exposition du propos.

Genrer, oui, mais pas pour rien

En discutant autour de ces typologies d’écriture, nous avons vite identifié un problème majeur, qui touche la plupart des écritures de jeux puisqu’il est également omniprésent dans la vie ordinaire : le genre est un donné de base, apparemment irréductible, de notre expérience du monde. Ainsi, il nous est difficile de concevoir un personnage qui n’a de genre, de même qu’il peut arriver de s’interroger sur le genre de son interlocteurice ou d’une personne croisée dans la rue. Pourtant, si la question du genre a effectivement une importance dans le langage – en français, nous sommes bien obligé-e-s d’utiliser un pronom –, force est de constater que les mécanismes d’assignation (par lesquels on attribue arbitrairement un genre à quelqu’un, sans le lui demander) vont bien au-delà du simple pronom, mais transportent avec eux de nombreux biais et injonctions genrées. Pour cela, peut-être, le GN a-t-il un rôle à jouer : en neutralisant le genre – littéralement, le rendant neutre, mais également inoffensif –, l’écriture de personnages peut ainsi manifester que le genre n’a ni à être binaire, ni à être central dans la compréhension des rapports sociaux. « Si le jeu le permet, autant le faire en genre neutre ! », s’écrie Muriel : si le choix est fait d’attribuer un genre aux personnages, celui-ci doit être pertinent dans l’écriture des personnages, par exemple si l’intention de jeu est de mettre en lumière des discriminations liées au genre. Le genre, donnée apparemment banale et « naturelle » dans la narration, prend ainsi une valeur supplémentaire qui le soumet au principe du « fusil de Tcheckhov » : « Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. » (Anton Tchekhov, source : Wikipedia). Il est un élément à part entière du design de jeu, qui doit être écarté si celui-ci n’en a pas besoin, ou au contraire travaillé, questionné ou augmenté quand il est nécessaire.

Devant les propositions d’intégrer des genres supplémentaires, Evie nous avertit néanmoins de ne pas aller trop vite en besogne : « avant même de se projeter dans des questions de nouveaux genres et d’interprétation, si déjà les GN stéréotypés classiques pouvaient essayer de ne pas séparer les rôles et de faire des filles guerrières et des mecs prostitués, ça pourrait être vachement mieux. » Dans cette optique, cependant, il apparaît que faire l’effort d’écrire des personnages non genrés peut être une façon, pour l’orga, d’éviter certaines facilités. Revenant sur la typologie proposée, Alexandre explique : « si je regarde avec une vision de joueur, les points 1) 2) 3) […] ne vont pas me paraître très importants parce qu’en tant que joueur, dans tous les cas je vais choisir pour moi le masculin, le « il », et au final de mon point de vue ça ne va rien changer. Du point de vue de l’écriture par contre, si je prends la vision de l’orga derrière, là ça peut éventuellement changer le stéréotype que j’aurais inconsciemment tendance à mettre dans mon personnage. »

Dégenrer, pour les joueureuses ou pour les orgas ? Les deux, donc : mais différemment.

Dégenrer les personnages ou déranger l’univers : une question d’intention

« Je trouve que ça a beaucoup plus d’impact de dire que ton jeu se déroule en féminin neutre imposé à tout le monde, expose Raphaël. Pour moi c’est une sous-partie, finalement, c’est dans le jeu qu’il faut que les règles soient précisées. » Là encore, Evie nuance, racontant son expérience d’une matriarchie en GN où le langage était entièrement au féminin neutre renforcé par un travail de fond sur les insultes, les expressions, etc. Elle souligne le rapport d’extériorité entretenu avec la langue utilisée, alors que lorsque le trouble dans le genre3 concerne son propre personnage,le rapport d’intériorité le rend plus prégnant : « C’était intéressant parce que ça permet de requestionner plein de trucs qui sont naturels dans notre univers, et du coup on se dit « ben non, si on est en matriarchie on le formulerait plutôt comme ça ». Mais […] on subissait la contrainte de l’univers et on brodait avec. Je pense que quand c’est ton personnage et que tu dois t’envisager en tant que sujet d’un autre genre, c’est une expérience plus intime et donc, je pense, plus profonde, que juste être dans un univers qui utilise un type de langage différent de celui qui est habituel. »

Pour Alexandre, ces deux démarches correspondent à deux logiques distinctes, également intéressantes mais dont les enjeux et les stratégies divergent. « J’ai l’impression qu’il y a deux dimensions dans la problématique : savoir si on peut, finalement, dégenrer la fiction, ou dégenrer le jeu en tant que rapport social, » avance-t-il. Ainsi, avant même de passer à l’écriture, il s’agit de définir clairement l’intention derrière celle-ci : veut-on déconstruire la fiction du jeu, ou les rapports sociaux de genre ? « Les exemples 1) 2) 3) c’est « comment faire en sorte que le back [background, histoire du personnage] ne soit pas une injonction au genre pour la personne qui le lit ». Par contre pour l’exemple 5), c’est « comment faire en sorte que le back évoque l’univers de jeu dans lequel on va évoluer », ce qui est différent. » Il souligne, à raison, que le genre d’écriture des personnages a pour but de refléter l’univers : une écriture genrée, voire sexiste, peut ainsi tout à fait soutenir un jeu féministe mais situé dans un contexte d’oppression patriarcale. Il prend pour exemple la série américaine The Handmaid’s Tale, adaptée du roman La servante écarlate de Margaret Atwood, où une condition féminine particulièrement réifiée et opprimée sert la critique féministe. « Je crois qu’il faut identifier, au fond, la fonction narrative de l’écriture, conclut-il. Elle est un peu différente de la fonction inclusive du background. » En d’autres termes, impossible de faire l’impasse sur la trop souvent délaissée note d’intention.

Le contrat joueureuses/orgas au cœur du game design

En effet, plusieurs participant-e-s à la table ronde mettent en avant la nécessité du volontariat des joueureuses, notamment dans le cas où des rôles ne correspondant pas à leur genre leur seraient proposés. Un avis partagé par toustes, qui mettent en avant l’importance d’un contrat de confiance qui passe par la clarté des intentions de jeu et des stratégies d’écriture, ainsi que le libre choix des joueureuses. « De toute manière, pour tous les jeux qui impliquent des caractéristiques genrées ou qui impliquent une notion d’oppression, c’est très important sur la communication et l’inscription des joueurs de faire en sorte que ce soit quelque chose de toujours volontaire, » indique Muriel. Alexandre, pragmatique, renchérit : « l’important c’est, dans la lettre d’intention au départ, de déterminer le parti pris du genre, par rapport à l’univers et par rapport à l’écriture. Ça doit être dit clairement dans la note d’intention, avant même le traitement et l’écriture des personnages. »

Si cette mise au point sécurise les joueureuses, c’est également, bien sûr, un moyen pour les organisateurices d’éviter de se retrouver face à des personnes qui ne respectent pas le contrat de jeu, faute que celui-ci ait été clairement exposé : gagnant-gagnant, donc ! L’écriture des personnages, la construction de l’univers, et bien sûr les ateliers qui les soutiennent sont autant d’« outils narratifs » (selon les mots justes d’Alexandre) dont il faut user proportionnellement.

Concernant le fait d’incarner un genre différent du sien, une fois le consentement des joueureuses obtenu et l’univers posé, les ateliers constituent un outil incontournable afin d’éviter à la fois les malaises individuels liés à la difficulté de l’incarnation et ceux, collectifs, liés à une incarnation trop stéréotypée qui serait, en définitive, sexiste. « Sur le Mad About The Boy, raconte Muriel, un truc très bien était que les hommes qui jouaient des femmes, on leur disait de ne pas parler avec une voix de fausset, mais simplement de parler un peu plus bas, un peu plus doucement, et de faire attention à leur langage corporel, donc pas de jouer des femmes, mais d’adapter leur niveau de voix et d’occupation de l’espace à ce qui serait attendu du genre féminin. » Il ne s’agit pas d’imiter le comportement que l’on imagine d’une femme, mais d’intégrer un certain nombre de codes liés à l’oppression et qui régissent la manière dont les femmes peuvent s’inscrire dans l’espace social. Par ailleurs, ces ateliers ont une fonction pédagogique forte, puisque leurs effets peuvent perdurer grâce à la prise de conscience qu’ils génère : « ça permet là aussi, continue Muriel, de déconstruire certaines choses, certains automatismes qu’on a quand on a été élevé dans un rôle genré, certaines attitudes intériorisées qui font partie de ces marqueurs de genre. » Une déconstruction qui, pour elle, atteint son apogée dans les sessions inversées, où les participant-e-s sont toustes confronté-e-s à la même difficulté et où on observe, conséquemment, une solidarité accrue : « ça a été un jeu vraiment extraordinaire parce qu’il y avait une vraie solidarité entre participants pour soutenir ces fictions-là. »

« Ces fictions-là » : quelles sont-elles ? Ici, le genre… Et en définitive, les rapports sociaux ordinaires. De quoi donner de solides arguments en faveur de l’utilisation du GN comme un formidable outil de déconstruction ou un moyen de, dans les termes d’Alexandre, « conscientiser un peu » notre inscription sociale et les facteurs comportementaux qui la soutiennent.

Personnages, univers, ateliers : des outils au service de la narration

Pour conclure ce compte-rendu, non sans une dose de fainéantise, par une longue paraphrase de la conclusion que j’ai déroulée sur place à l’aide des notes prises pendant les discussions, nous pouvons dire que les stratégies de design, celles que j’avais mentionnées et celles qu’on a pu élaborer par la suite, sont toujours partie prenante de l’intention de jeu : il s’agit donc de les expliciter dans une note ou lettre d’intention. Celle-ci, quoique nécessaire sur tous types de jeux, est d’autant plus essentielle quand il s’agit d’aborder des thèmes, comme le genre ou tout autre facteur d’oppression, qui peuvent mettre les joueureuses mal à l’aise. Pour s’assurer du consentement de celleux-ci, il est souvent crucial, par ailleurs, de redoubler la lettre par des questionnaires d’inscription détaillés et un casting soigné, afin que nul ne se retrouve avec un rôle de genre auquel iel n’a pas consenti.

Les fiches personnages, et en général les personnages, appartiennent pleinement à l’élaboration de l’univers et la construction des rapports sociaux en jeu : ce sont, comme le sont les ateliers, les règles, les décors ou tout autre élément, des outils narratifs. En effet, lorsqu’on organise un GN, on veut raconter une histoire, montrer des choses, ou globalement construire une fiction porteuse de différentes intentions au service desquelles des moyens proportionnés doivent être mis en place. Les trois premières stratégies, concernant la neutralisation du genre, seraient ainsi plus adaptées aux fictions où le genre n’est pas pertinent, ou répondre à un désir de détacher le background des personnages des injonctions de genre ; les stratégies suivantes, du genderswap à l’adjonction de genres supplémentaires, en passant par la distinction entre le genre de la joueuse et celui du personnage et la suppression totale du genre, sont en revanche plus pertinentes dans une optique de déconstruction des rapports sociaux de genre tels qu’ils sont établis dans la réalité ordinaire. En outre, il ne faut pas oublier cette maxime, qui ressort des discussions : ne pas genrer pour rien. J’ajoute moi-même le principe du fusil de Tchekhov qui, quoique dissonant dans un contexte où on ne parle pas d’un objet ou d’une intrigue mais d’une caractéristique interne des personnages, me paraît tout de même pertinent en ce qu’il fait tomber le genre de son piédestal de « caractéristique essentielle » pour le reclasser dans la catégorie des outils narratifs. Par ailleurs, les perspectives ouvertes sur les fictions d’anticipation et les fictions psychologiques laissent entrevoir d’autres possibilités d’accompagner la déconstruction des catégories sociales de l’oppression : pour que vive le GN queer et militant.

1Je voulais faire une définition moi-même mais en fait je vais me contenter de traduire l’entrée « cisnormativity » du Wiktionary : la cisnormativité désigne « Le présupposé que tous les humains sont cisgenres, i.e. ont une identité de genre conforme au sexe qu’on leur a attribué à la naissance. » J’étendrais la définition à toutes les représentations associées aux genres (surtout féminin et masculin) et aux modes d’apparaître prescrits par la société.

2Dans un article intitulé « The Portrayal of Gender in Isaac Asimov’s Novel The Gods Themselves », P.V. GEETHA LAKSHMI PATNAIK et M. PRAVEENA notent que « The reader is encouraged to move beyond polarized sexual/gender roles to develop the traits or qualities that one generally neglects to develop in order to be more androgynous and complete ». Toutefois, la position subversive de l’œuvre doit à mon sens être nuancée par le fait que le « sexe ultime » (the Hard Ones), issu de la fusion des trois sexes biologiques (the Soft Ones), est genré au masculin et que le seul des trois sexes, le Rationnel, le Parental et l’Emotionnelle, à être genré au féminin est celui auquel sont dévolues les missions de care, l’empathie et l’affectivité. Que la fonction parentale soit affectée à un genre « masculin » qui fait office de matrice ne me convainc pas : j’y vois plutôt là l’aboutissement d’un patriarcat total, dans lequel même la fonction génésique est finalement dévolue à un genre masculin qui – l’Emotionnelle fournissant l’énergie nécessaire à la fusion – aboutit à la production d’un masculin transcendantal, the Hard Ones. Ceci étant dit, cette critique est issue d’à peu près dix minutes de feuilletage d’article et d’une inconnaissance totale de l’œuvre, à prendre donc avec des pincettes !

3Vous l’avez ?

Le GN contre la structure – Partie I : hétérotopie et communitas (2/2)

« Le GN contre la structure » est une série d’articles qui vise à questionner les effets sociaux et collectifs du GN, en mettant l’accent sur son caractère subversif.


Résumé : Ce double article parle de GN, de création, de subversion et de communauté. Il fait usage de deux concepts majeurs, l’hétérotopie de Michel Foucault et la communitas de Victor Turner, qu’il tente d’expliciter en les appliquant à une expérience singulière : celle de LaboGN 2017.

Dans ce second article, j’utilise les concepts de liminarité et communitas pour appréhender les modes relationnels spécifiques permis par LaboGN, en m’appuyant notamment sur l’écriture collective d’un jeu. Cette réflexion dépend du précédent développement sur l’hétérotopie foucaldienne.

Abstract : These two articles speak of LARP, creation, subversion and community. They use two major concepts, Michel Foucault’s heterotopia and Victor Turner’s communitas, which they try to clarify by applying them to a specific experiment : LaboGN 2017.

In the second article, I use the concepts of liminality and communitas to apprehend the specific relationality LaboGN allows, notably by refering to my experience of collectively designing a game. This reflexion depends on my previous thinking about Foucault’s heterotopia.


Dans l’épisode précédent, je vous parlais de mon expérience de LaboGN 2017 sous le prisme de l’hétérotopie de Michel Foucault dans un premier article de la catégorie-projet « Le GN contre la structure ». J’y décrivais LaboGN, convention de GN polymorphe a mi-chemin de la colonie de vacances pour adultes, comme un « espace autre », un lieu qui se distingue radicalement de ce que Foucault rassemble sous le terme de culture et auquel je substituerai aujourd’hui le terme de structure. C’est la relation critique que LaboGN, comme lieu et comme intention, entretient avec celle-ci, qui m’amenait à en souligner le caractère hétérotopique, la qualité d’ailleurs véritable et subversif.

Toutefois, puisque le lieu, pour spécifique qu’il soit, importe moins que les relations dont il est le cadre, je voudrais partager ici une expérience singulière : écrire ensemble.

Charnière

Lundi 21 août au matin, je me suis rendue, me conformant au programme qui en annonçait la tenue quotidienne, à l’atelier d’écriture de LaboGN, animé par Pauline. Arrivée tard dans la nuit car mon week-end était occupé à un GN sur lequel j’étais photographe, je découvrais pour la plupart ces visages, nombreux, qui m’entouraient. Je me sentais mal à l’aise, étrangère. La moindre de mes interventions, ma façon de m’asseoir à l’envers, accoudée au dossier de la chaise pour alléger mon dos, mes sourires nerveux, tout en moi me paraissait gauche, artificiel, bizarre – d’une façon qui me semblait ne pas être celle que les gens d’ici, bizarres à leur manière, embrassaient.

Néanmoins, je tenais à être là. C’était pour ainsi dire mon défi, cet atelier : je voulais écrire pendant LaboGN, et, plus encore, je voulais écrire avec quelqu’un-e. Très vite, alors que la parole va de personne en personne le long du cercle – nous sommes une vingtaine – afin de se présenter, je réalise que relever ce défi ne sera pas une mince affaire.

Les « règles » de l’atelier sont simples : ici, nous définissons des thèmes ou des angles d’attaque, nous réfléchissons individuellement, puis collectivement, à des ébauches de jeux, et nous formons des groupes afin de les concrétiser. Certains de ces jeux seront organisés jeudi ou vendredi, le label « Made in LaboGN 2017 » ajouté à la main par Pauline sur le tableau d’affichage. Pour l’heure en ce lundi matin, le premier travail – et non le moindre – consiste en l’établissement de « contraintes » (guides plutôt, très vite contournés), pour orienter l’atelier. Pauline, afin de lancer la série de propositions, en fait quelques unes : le consensus se porte sur celle d’utiliser le lieu dans lequel nous sommes, un lycée catholique installé dans un très vieux bâtiment aux immenses escaliers de pierre, équipé de nombreuses salles et même d’une chapelle – pour idéologiquement dérangeante que soit la présence celle-ci dans un établissement scolaire, elle n’en demeure pas moins un lieu très exploitable en GN. D’autres propositions sont faites sans être adoptées : utiliser les paroles d’une chanson, propose par exemple Cécile. Je propose quant à moi, mue par ce qui semble être mon obsession du moment en matière d’écriture de jeux, que ceux écrits ici soient feel-good, c’est-à-dire qu’ils tentent d’amener les joueur-euses à se sentir bien à la fin : au prix de quelques exclamations effarées – il est vrai que la contrainte est de taille, le malheur étant une source dans laquelle il est bien plus facile de puiser –, elle est acceptée, quoique vite laissée de côté dans le design.

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La dite fresque. Merci à Manu-e pour  la photo.

Nous nous dispersons ensuite afin de puiser de l’inspiration dans les vieux murs de l’établissement, pour ensuite nous retrouver, quelques minutes plus tard, afin de partager en hâte nos idées avant que l’heure ne soit venue de laisser la place à l’atelier suivant. Errant comme les autres, quoique sans trop y croire, je tombe devant l’une des nombreuses fresques peintes sur les murs : au-dessus d’une femme mains sur les hanches, portant son regard haut sur un ailleurs que nous ne pouvons pas voir, une phrase tracée en lettres colorées affirme « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ». Je ne vous le cache pas, cette maxime me donne immédiatement la nausée. Assortie à l’œil inquisiteur du personnage qui l’accompagne, elle dégouline de moralisation inquiétante adoucie de mauvaise poésie : qu’à cela ne tienne, me dis-je, quitte à utiliser le lieu, autant le faire vraiment.

Toutefois, je ne partage pas mon idée, par pudeur, inconfort, défiance. Écoutant celles des autres, je leur reconnais parfois un intérêt narratif, d’autres, rares, piquent ma curiosité par leur originalité, comme celle, qui s’avérera donner mon meilleur GN de la semaine, de prendre pour base l’arrivée des réseaux sociaux pour des gamins des années 901. Mais je ne me rallie à aucune d’elles pas plus que je ne partage la mienne, trop épuisée physiquement et moralement pour me lancer dans cet exercice. En sortant, je rumine, dépitée, ce que je perçois déjà comme un échec.

Heureusement, le soir même, une rencontre inopinée avec Manu-e, qui sur un « tu m’es sympathique, j’aimerais bien discuter avec toi » brise mon isolement, ravive le souhait initial de l’écriture collective et le rend possible. Elle n’a jamais écrit de jeu, elle n’a jamais osé ; sa façon de penser, très directe comme en témoigne l’apostrophe première, m’interpelle. Alors que nous rangeons en hâte nos plateaux pour passer au premier debriefing quotidien, je lui demande si elle veut écrire un jeu avec moi ; elle accepte. Le lendemain, nous nous croisons et, en une heure trente d’un échange soutenu, nous concevons Charnière2.

Mise en abyme du lien social

Charnière, c’est un jeu sur la rencontre, le changement, et la banalité du quotidien. C’est un jeu qui se place à un de ces moments d’entre-deux, où parce que ce qui s’est passé avant semble déjà loin derrière et ce qui se passera après ne peut qu’être espéré ou redouté, mais pas attendu, le présent prend une teneur particulière, une lenteur et une saveur étranges : où, parce qu’iels partagent, chacun­e à leur façon, un moment charnière, un-e vielle-ux professeur-euse, un-e élève de troisième, un-e agent-e de nettoyage et un-e surveillant-e peuvent se retrouver à discuter ensemble d’une phrase peinte sur un mur du collège.

Ces moments, que j’appelle ici charnière, l’anthropologie les nomme liminaires, selon les travaux d’Arnold Van Gennep sur la structure du rituel. La liminarité, ou liminalité (liminality en anglais), qualifie ainsi la période durant laquelle un individu se situe entre deux statuts sociaux, sur le seuil (c’est le sens du latin limen dont est issu le terme) : par exemple, dans les sociétés à initiations, pour lesquelles le passage à l’âge adulte fait l’objet d’une séparation plus ou moins longue avec la mère, l’entre-deux, où l’individu a perdu son statut d’enfant mais n’a pas encore acquis son statut d’homme ou de femme, est une période liminaire. Selon l’anthropologue Victor Turner3, la liminarité va de pair avec une modalité spécifique du lien social : la communitas.

Le terme communitas, emprunté au latin pour se distinguer de celui de communauté ou community, est à proprement parler une anti-structure, c’est-à-dire, pour reprendre le vocabulaire développé dans le précédent article, le négatif de la structure. Si vous l’avez lu, vous savez déjà où je veux en venir : il ne peut y avoir de communitas sans structure, de même qu’une structure sans périodes liminaires, sans charnières où se développe la communitas, est totalitaire et intenable. Toutefois, nous viendrons à ces conclusions plus tard : pour l’heure, il s’agit de comprendre, en premier lieu, ce que Turner appelle structure – et qui fait l’objet, pour l’instant vague, de la série d’articles à laquelle celui-ci participe.

Ici, bien sûr, la structure fait référence à la structure sociale : elle peut ainsi être comprise comme englobant l’ensemble des éléments qui agencent et composent la société (institutions, règles, normes… mais aussi agents individuels et humains) et les relations qu’ils entretiennent entre eux. Turner, dans son livre The Ritual Process : Structure and Anti-Structure sur lequel je me base ici, fait le tour de plusieurs définitions avant d’en recouper les points communs et d’aboutir à l’idée que la structure est « une organisation superorganique [i. e. qui dépasse la simple somme de ses organes, de ses composantes individuelles] de parties et de positions, soumises à des modifications plus ou moins graduelles et qui persiste dans le temps »4. Bref, la structure, c’est – pour revenir au sens premier des mots, mode de définition que j’affectionne – un assemblage organisé d’éléments disparates qui, mis ensembles, produisent le cadre dans lequel les rapports sociaux et les individus sont régulés et distingués. Par exemple, les classes sociales, c’est-à-dire la manière dont les individus sont distribués sur une échelle économique, symbolique, légale ou religieuse, de prestige, d’influence, de droits et devoirs, forment une, sinon la structure sociale dominante. A l’intérieur des classes sociales, cependant, d’autres distinctions peuvent se déployer de façon différenciée et ainsi établir des structures complémentaires ou alternatives, comme les distinctions de race, de genre ou de sexualité5.

Ainsi, qu’est-ce à dire que « la communitas émerge là où la structure sociale ne se trouve pas »6 ? D’abord, que la communitas est un mode d’interaction ou de lien social qui s’affranchit des distinctions structurellement établies – elle est horizontale et a-hiérarchique. Ensuite, qu’elle trouve à se déployer dans les lieux où la structure n’est pas là, soit qu’on l’en ait bannie soit qu’elle les ait délaissés, comme les marges ou les milieux de pauvreté extrême : ainsi, la communitas, caractéristique des moments charnières ou liminaires, l’est aussi des hétérotopies. La boucle est bouclée : LaboGN, hétérotopie critique, est un espace d’aplanissement des différences sociales, ou plutôt de négation de celles-ci puisqu’il n’y a aucun moyen a priori de connaître le statut de personnes rencontrées là – dans les termes de Turner, c’est « un temps et un lieu de retrait des modes ordinaires d’action sociale »7. En conséquence, les liens sociaux qui s’y déploient, libérés du carcan structurel, ont la qualité de la communitas, rendant possible le fait d’écrire un jeu avec une personne dont on ne sait à peu près rien et qu’on ne connaît pas, mais qui est par défaut notre égale. Que Charnière, jeu qui met en scène un dialogue permis seulement par le caractère liminaire de la situation d’énonciation, ait été produit au sein des limites spatiales et temporelles d’une hétérotopie, réalise ainsi une singulière mise en abyme : d’autant plus, en vérité, qu’aucune de ces réflexions ne m’était alors consciente.

Risques et perversions

LaboGN, idéal de vie et de lien social ? Peut-être : mais un idéal n’est jamais que cela – une idée, parfaite, inaccessible et surtout, coupée du réel. Nous avons dit, dans le précédent article, que si LaboGN peut être utopiste, c’est que ce n’est pas une utopie mais une hétérotopie, un lieu autre et non pas un « nulle part ». De même, si la communitas peut s’y déployer, c’est que c’est un moment liminaire, un entre-deux. Dans les deux cas, hétérotopie et communitas, l’expérience singulière qui y est permise dépend de ce dont elles se font la négation : la réalité sociale dominante, qu’on la nomme culture, structure ou autrement. Il n’y a pas d’anti-structure sans structure et, en conséquence, toute communitas qui prétendrait s’émanciper de sa position liminaire retomberait dans l’écueil de la structure, avec la force supplémentaire conférée par la certitude de détenir la réponse aux maux de la société dont elle s’extrait : aussi le totalitarisme est-il une pathologie fréquente de la communitas, qu’elle risque de contracter à chaque fois qu’elle tâche d’étendre les limites spatiales et temporelles de son exercice. Il est possible de, comme Turner, diagnostiquer de la sorte – quoique cela puisse mener à un certain fatalisme – l’échec des communismes : cependant, si je me risque à une analyse plus spécifique de ce fait-là, ce ne sera pas dans ce texte. En outre, le caractère dialectique de la société et du rapport entre utopie et réel, comme évoqué dans le précédent article, donne un caractère performatif à celle-là : si « la société semble être un processus plutôt qu’une chose – un processus dialectique d’alternance entre structure et communitas »8, alors la communitas produit des effets sur la structure.

Néanmoins, un de ces effets, pervers, est bel et bien le renforcement de celle-ci : en offrant des échappatoires temporaires, des soupapes par lesquelles relâcher la pression, les moments de communitas contribuent à soutenir la structure dont ils produisent une émancipation fugace. Si toutes les sociétés ont besoin de ces lieux et ces moments alternatifs ou liminaires, c’est que « la structure totale de l’équation [sociale] dépend de ses signes négatifs autant que des positifs »9. Vaine, l’expérience LaboGN ? Pas tout à fait : critique, elle porte tout de même en elle des germes de changement – mais ceux-ci, tant qu’ils s’inscrivent dans le contexte limité de la communitas, ne sauraient être révolutionnaires10.

 

1Le jeu en question, Personal Branding, écrit par deux Julien et deux Elise, propose en trois actes de suivre huit personnes, de leur sixième à la réunion des anciens élèves en passant par une construction de soi sur les réseaux sociaux entre 25 et 35 ans. Le jeu, dont les personnages reposent sur l’aléatoire, offre d’infinies possibilités et des dynamiques de création de personnages et de relations très intéressantes et efficaces.

3Tous les passages cités dans cet article, sauf mention contraire, sont issus de TURNER, V., The Ritual Process : Structure and Anti-Structure, The Lewis Henry Morgan Lectures, Cornell University Press, New York, 1966.

4La traduction est un exercice complexe et partiellement vain, pour lequel je ne suis en outre pas formée : vous trouverez donc toujours le texte original en bas de page. Ici, dans le texte : « a superorganic arrangement of parts or positions that continues, with modifications more or less gradual, through time. » (Turner, 1966 p. 126)

5Loin de moi l’idée de débattre du « qui de l’œuf ou la poule » de la domination : tous ces modes de hiérarchisation et du social sont également oppressifs et importants, et si je mets en avant la classe en priorité c’est parce que les autres modes de domination sont très largement influencés, il me semble, par la position de l’individu oppressé sur l’échelle des classes (ou, pour être moins caricaturale, les moyens économiques, symboliques, sociaux et culturels dont iel dispose). Ceci étant, j’en débattrai avec plaisir autour d’un thé ou d’un mail.

6« communitas emerges where social structure is not » (Turner, 1966 p. 126)

7« a time and place of withdrawal from normal modes of social action » (Turner, 1966 p. 167)

8« society seems to be a process rather than a thing – a dialectical process with successive phases of structure and communitas » (Turner, 1966 p. 203)

9« The structure of the whole equation depends on its negative as well as positive signs. » (Turner, 1966 p. 201)

10En outre, ne peut passer le seuil que cellui qui se trouve devant la porte : à ce titre, LaboGN, en tant que liminarité spécifique, accueille une population socialement privilégiée – quoiqu’une étude sociologique convienne bien davantage à cet argument – non-représentative du reste de la société.