Femme jouisseuse, fille victime : l’avortement, ou le corps féminin comme lieu de lutte idéologique

Note : l’article ci-après traitera notamment « des femmes », plus rarement des personnes munies d’un utérus. Ce choix se justifie d’une part par le fait que l’idéologie anti-avortement est effectivement une idéologie misogyne (la question des minorités de genre et des personnes trans étant complètement occultée par celle-ci), d’autre part par des facilités de lecture à l’égard de lecteurices non spécialistes. Toutefois, je garde à l’esprit – et j’espère, mes lecteurices avec moi – que l’avortement n’est pas une problématique exclusivement féminine : les difficultés supplémentaires des personnes non cisgenres ne me sont pas accessibles, toutefois, je vous invite à consulter d’autres sources, comme par exemple celle-ci (témoignages) ou celle-là (inclusivité en milieu médical), pour approfondir la question.

Les trois articles précédents de cette série visaient à répondre, point par point, à l’argumentaire anti-féministe de l’auteur du blog Le verger populaire. La dernière partie de celui-ci (quoiqu’on puisse à peine appeler ça une argumentation, puisqu’il se fonde entièrement sur une citation de Soral et… une vidéo d’un fœtus avorté, bonjour bon goût) concerne « l’avortement : la question épineuse ». Plutôt que de répondre directement à cette bribe d’article, je vais m’efforcer ici de produire un contenu de fond sur l’avortement, ou plus précisément, sur ce que les politiques et idéologies anti-avortement dévoilent et véhiculent d’une morale non plus seulement anti-féministe, mais anti-femmes.

Capture SOral

[Afin d’éviter d’avoir à citer le texte complet, celui-ci apparaît ici sur une capture d’écran du pdf qui m’a été fourni de l’article]

La citation présentée ci-dessus oppose deux visions de l’avortement : la première, qualifiée de progressiste, autorise l’avortement de réparation, une interruption de grossesse motivée par des critères socio-économiques jugés au cas par cas ; la seconde, qualifiée de réactionnaire, autorise l’avortement au seul motif de la liberté de la femme de disposer de son corps. L’auteur, favorable à la vision « progressiste », ne l’est pas à la vision « réactionnaire » : notons d’entrée de jeu l’usage grossier de la langue de bois, puisque la première est celle qui a été le plus largement et le plus précocement appliquée, et la seconde – soit-disant réactionnaire – fait encore l’objet de luttes virulentes et est loin d’être acquise, même dans les pays où elle est admise. Or, la définition de la réaction, selon Wikipedia (l’encyclopédie la mieux documentée, je le rappelle, malgré la mauvaise presse qui lui est encore faite dans l’enseignement), est bel et bien « la politique prônant et mettant en œuvre un retour à une situation passée réelle ou fictive, selon le point de vue, révoquant une série de changements sociaux, moraux, économiques et politiques » : difficile d’être réactionnaire, donc, lorsque la situation pour laquelle on lutte n’a aucune réalité passée, fût-ce idéologique. L’usage du terme, ici, a pour unique fin de renforcer un discours culpabilisateur proféré à l’égard des femmes comme catégorie sociale associée à la reproduction.

La dichotomie présentée, les filles victimes contre les femmes jouisseuses, correspond en effet à une même vision de la féminité dont ces deux conceptions forment les facettes symétriques : il s’agit de la représentation des femmes comme des êtres irresponsables, incapables d’être des actrices rationnelles. Enfant ou criminelle, « la femme » appelle ainsi à une régulation extérieure, un contrôle conservateur et paternaliste mené par l’État, comme entité légale, ou par l’Eglise comme entité morale. C’est cette thèse que je défendrai ici, en m’appuyant sur une variété de sources historiques, économiques, sociologiques et politiques portant sur l’avortement, les représentations de la procréation et les batailles idéologiques autour de la reproduction humaine.

Avortement : l’impossible objectivité

Avant toute chose, il s’agit de définir ce qui constitue à proprement parler un avortement. Il se distingue de la fausse-couche, qui peut intervenir à tous les stades de la grossesse, par son aspect volontaire : ce que dans cette introduction nous avons appelé avortement est nommé, médicalement et dans le cadre de la loi française, interruption volontaire de grossesse ou IVG. Une IVG, lorsqu’elle est pratiquée dans un cadre légal et par des médecins spécialistes, prend deux formes : l’IVG médicamenteuse, pratiquée dans les premières semaines de la grossesse et effectuée le plus souvent en autonomie par la personne enceinte, consiste en une prise de médicaments provoquant l’expulsion de l’embryon ; l’IVG chirurgicale, le plus souvent réalisée par aspiration, consiste à introduire dans l’utérus une canule vaginale par laquelle l’embryon ou le fœtus (stade atteint après huit semaines de gestation) est aspiré. De nombreuses méthodes « artisanales » existent et font chaque année près de 50 000 victimes parmi les personnes qui y ont recours, selon le Haut Conseil à l’Égalité entre Hommes et Femmes qui estime que la moitié des avortements dans le monde sont non-médicalisés.

La légalisation de l’avortement est justifiée, en premier lieu et indépendamment des cadres moraux qui en précisent les contours, par le taux alarmant de mortalité suscité par les avortements clandestins : en outre, comme le fait remarquer J. de Clerck dans un article de 1974 intitulé « Le problème de l’avortement », « Les faits démontrent que jamais une législation répressive n’a réussi à contraindre une femme, qui se trouvait en état de grossesse non désirée, à mener celle-ci à son terme normal. »1 (De Clerck, 1974 §23). Puisqu’il est impossible d’empêcher des avortements d’avoir lieu, la seule décision rationnelle qu’un Etat-providence puisse prendre est de légaliser l’avortement et de rendre celui-ci libre et gratuit.

Pour autant, la raison s’arrête ici, puisque les critères régissant la possibilité ou l’impossibilité d’un avortement, le seuil légal de gestation pour lequel celui-ci est autorisé, et les conditions d’accès ne peuvent être simplement déduites du bon sens. Il est un fait, particulièrement inconfortable pour une analyse scientifique et qu’il nous faut malgré tout prendre en compte : à ce stade et sans doute irrémédiablement, il n’existe aucun critère objectif permettant de légiférer sur l’avortement. Les disparités légales dans les pays qui le permettent sont éloquentes : ainsi, si en France, la durée maximale pour recourir à un avortement est de douze semaines de grossesse, ce délai est presque doublé en Espagne (vingt-deux semaines). Il se base sur différents critères : la perception de la grossesse, donc de l’avortement, est en effet largement fondée sur des représentations de ce qu’est un être humain – question épineuse s’il en est.

De Clerck, dans l’article cité plus haut qui fait état de la situation en Belgique concernant l’avortement (alors illégal), cite la Secrétaire générale de l’Association nationale (française) pour l’étude de l’avortement, Me Anne-Marie Dourlen-Rollier, qui décrit lors d’un colloque en 1971 trois catégories de prise de position (De Clerck, 1974 §27). « La première, fondée sur la protection des droits du fœtus, affirme que les hommes et la société ont une obligation absolue de respecter la vie de l’embryon, qui est déjà un être humain. » : l’Église catholique, dominante en Europe de l’Ouest, est le fer de lance de cette vision, qui qualifie la vie d’humaine dès la conception et assimile par conséquent l’avortement au meurtre. Cette conception, fondée sur l’impératif chrétien du secours aux plus faibles, ne manque toutefois pas de contradictions : en effet, au nom de « la vie », celle de la femme enceinte est occultée… La charité catholique est ainsi à deux vitesses, négligeant de prendre en compte la vie, accomplie, de la femme au profit d’une vie potentielle. Par ailleurs, De Clerck souligne la spécificité chrétienne de cette position, ainsi que l’effet « loupe » qu’elle induit sur nos représentations : « Il semble erroné d’affirmer que notre civilisation se caractérise par un recours intensif à l’avortement ; ce qui la caractérise en réalité, c’est une interdiction légale de recourir à des pratiques abortives, qui puise ses origines dans la philosophie chrétienne. En effet, si les religions païennes, juive, boudhiste ou indoue se sont montrée s assez tolérantes à l’égard de l’avortement, l’Eglise, quant à elle, n’a jamais cessé de la condamner expressément, suivie et appuyée en cela par les rois chrétiens. » (De Clerck, 1974 §19). La tension démographique suscitée par les nombreuses guerres menées par le christianisme étatique depuis ses débuts n’est sans doute pas étrangère à cette volonté de mener un maximum de grossesses à leur terme, assurant une reproduction plus rapide de la société.

« La thèse opposée, celle de la liberté, énonce que durant les trois premiers mois de la grossesse, l’embryon n’est encore qu’un tissu faisant partie de la femme, puisqu’il ne peut vivre hors de son utérus » : selon cette conception, actuellement en vigueur en France et défendue par les féministes, tant que l’organogénèse (la différenciation des organes) n’est pas effectuée, l’embryon ou le fœtus ne possède pas de vie dissociée de celui de la personne enceinte, celle-ci peut donc disposer de son corps. Le délai de douze semaines, le plus répandu, correspond ainsi à l’apparition des premiers signes d’activité électroencéphalographique (cérébrale). En Espagne, le critère retenu est beaucoup plus permissif : il s’agit de la viabilité fœtale, soit la durée à partir de laquelle un fœtus est susceptible de survivre ex-utero pour peu qu’il fasse l’objet de soins intensifs (vingt-deux semaines, soit environ six mois).

Enfin, la position intermédiaire considère que « il existe une obligation envers le foetus, mais elle ne constitue pas un devoir absolu » ; ainsi, l’avortement est autorisé dans certains cas définis par la loi afin de préserver l’intégrité physique et morale de la personne enceinte. Cette position, qui peut paraître plus valable parce que mesurée, est cependant, pour moi, la plus arbitraire et la plus dangereuse : en effet, si l’idéologie anti-avortement et les positions pro-avortement ont ceci en commun de proposer un traitement a priori universel de la question, l’autorisation conditionnelle de l’avortement ouvre la voie à toutes sortes de dérives. La décision d’autoriser ou non un avortement incombe ainsi toujours à une personne membre du corps médical ou légal, qui juge, sur des critères socio-économiques, physiques ou psychologiques, du bien-fondé de l’interruption de la grossesse : or, si juger de la santé d’une personne gestante incombe évidemment au personnel médical, il est impossible de déterminer objectivement la possibilité ou non d’élever un enfant, la condition psychologique post-natale en cas de grossesse non désirée, etc. Les avortements et stérilisations forcées des femmes indigènes en Amérique du Sud sont un exemple extrême des dérives eugénistes d’un système basé sur l’évaluation par un tiers dépendant de l’État de la faisabilité des grossesses.

En outre, cette vision correspond à l’idéologie que je dénonce : celle d’une déresponsabilisation des femmes.

De l’infantilisation des femmes

La citation de Soral, mettant en avant l’égoïsme des femmes qui prétendent faire le choix de procréer ou non, est typique d’une infantilisation de celles-ci : assimilées à des enfants, c’est-à-dire des êtres incapables de faire seuls leurs propres choix, les femmes sont ainsi placées sous tutelle morale. Le droit de vote des femmes en France n’a que soixante-quatorze ans, rappelons-le : le temps où les femmes étaient, du point de vue de la citoyenneté, considérées comme incapables de prendre des décisions rationnelles, irresponsables et par conséquent inaptes à peser dans la balance politique, n’est pas si loin. En outre, le thème de l’infantilisation de la femme court depuis l’antiquité en Occident : exclues de la citoyenneté romaine, elles connaissent un gain progressif d’importance politique et religieuse au cours du Moyen Âge, qui est cependant balayé à la Renaissance par la réinstauration du droit romain qui les cantonne au rang de mineures. La Révolution française achève de déposséder les femmes de toute présence politique, renforçant l’étanchéité des sphères publique et privée (domestique).

Cette infantilisation légale est doublée, a fortiori dans la société actuelle, d’une infantilisation des représentations féminines : les critères de beauté sont ainsi, à l’exception des seins (que l’on ne saurait tout de même voir), des critères correspondant à des marqueurs infantiles. Injonction à l’épilation, tabou des règles, préférence pour la minceur, sont autant de signes implicite du refus de la maturation féminine. Même le sexe féminin, dans ses représentations les plus fréquentes (porno, Playboy, etc.) est un sexe infantile, lisse, aux petites lèvres invisibles. Je me souviens m’être sentie mal à l’aise, ado, durant une discussion où une amie affirmait s’épiler intégralement : « un sexe sans poil est un sexe de petite fille, me suis-je dit, et on ne désire pas les petites filles ». Si ce malaise précoce m’a menée à refuser de m’épiler le sexe (et donc, à choisir des maillots de bain longs et amples parce que surtout, les poils ne doivent pas en dépasser !), c’est loin d’être le cas d’une majorité d’adolescentes, l’épilation (au moins des jambes et des aisselles) étant la norme hégémonique en France.

Le caractère hautement problématique des représentations infantiles des femmes (redoublées par une impossibilité sociale de désirer des femmes âgées, voire des femmes plus âgées – que leurs partenaires masculins – tout court comme en témoigne l’acharnement envers Brigitte Macron) n’est toutefois pas le sujet de cet article, qui traite de l’infantilisation morale : le fait, je répète, que les femmes ne sont pas considérées comme aptes à décider pour elles-mêmes.

Or, si chez Soral, cette inaptitude prend la forme d’une régulation de la femme jouisseuse, dont il faut protéger la société – celle-ci ayant en effet perdu « tout sens du devoir » et menaçant donc l’ordre social et moral –, des formes plus insidieuses existent : à commencer par le très répandu, mais non moins paternaliste et déresponsabilisant « tu vas le regretter ». J’évoquais dans un article précédent le mouvement No Kid, qui porte les regrets ressentis par certaines femmes quant au fait d’être mère (pour l’immense majorité d’entre elles, cela ne signifie bien sûr pas un rejet de leurs enfants en tant que tels, mais une prise de conscience de l’impact biographique énorme de la maternité) ; si ce regret-là demeure tabou, le regret lié à l’avortement, lui, est injonctif – et qu’importe le fait que l’avortement, contrairement à l’engendrement, n’aie rien de définitif puisqu’il est toujours possible de retomber enceinte après avoir avorté et ainsi de réaliser un désir d’enfant. « Socialement, la maternité est encore extrêmement prégnante dans la définition du « féminin accompli » et la révolution que représente la dissociation réalisée entre sexualité et procréation grâce à la contraception moderne et au recours possible à l’avortement, reste une révolution largement inachevée » expriment Nathalie Bajos et Michèle Ferrand dans un article intitulé « La condition fœtale n’est pas la condition humaine »2 (Bajos et Ferrand, 2006 §12), consacré à une critique de l’ouvrage La Condition fœtale de Luc Boltanski, qui prend l’avortement comme objet sociologique. Quant à lui, De Clerck soutient que le sentiment de culpabilité lié à l’avortement serait issu, dans la majorité des cas, d’une culpabilisation liée au caractère socialement dérangeant de l’avortement. Dans un contexte d’illégalité, la culpabilisation est exacerbée, et peut causer une souffrance psychologique importante : « Si d’aucuns prétendent que l’avortement laisse à la femme qui s’y soumet un sentiment de culpabilité parfois très vif, d’autres, par contre – et nous songeons ici aux auteurs de la note patronnée par l’U.L.B. –, affirment que ce sentiment est quasi inexistant si la femme peut se faire avorter dans des conditions favorables. Par contre, ajoutent-ils, lorsqu’elle doit recourir à la clandestinité après s’être sentie repoussée au nom de la loi ou au nom d’une idéologie qui n’est pas nécessairement la sienne mais qui imprègne encore nos mœurs, nos coutumes et notre législation, il arrive qu’épuisée et déçue d’avoir rencontré si peu de compréhension pour sortir d’une situation qu’elle est incapable d’accepter, elle finisse par douter d’elle-même et par se sentir coupable. » (De Clerck, 1974 §30). Le blog Je vais bien, merci, qui recueille des témoignages de femmes ayant avorté et qui n’en ressentent pas de souffrance (pour l’immense majorité, l’IVG ne procure en vérité que du soulagement), tente de faire porter la voix, occultée par le discours public culpabilisateur et moralisant, des concernées elles-mêmes… Auxquelles, comme bien souvent, on oublie de poser la question.

Les souffrances liées à l’avortement sont ainsi bien plus fréquemment liées à l’injonction sociale de la maternité et à celle, qui incombe à la femme uniquement et malgré la responsabilité partagée de la procréation, de contrôler sa contraception : qu’importe qu’aucun moyen de contraception ne soit à 100 % fiable, si tu tombes enceinte, c’est de ta faute, et rien que de ta faute. A moins, bien sûr, que tu ne sois victime de ta sexualité : auquel cas, ayant abandonné ton agentivité et ta position de sujet sexuel, même l’Église, à l’occasion, voudra bien t’écouter.

« Les hommes dans tout ça ? ». L’engendrement, un enjeu social

Cette injonction faite aux femmes à contrôler le produit (ou le non produit) de leur sexualité est doublée de l’impossibilité des hommes à le faire, drame masculin universel si on en croit les travaux de l’anthropologue Françoise Héritier : la nécessité pour les hommes de contrôler la reproduction, donc les femmes, atteint son paroxysme avec les dispositifs de contraception modernes qui donnent à celles-ci le choix radical de la procréation. Il n’est ainsi plus possible, pour les hommes, de s’assurer de la production d’un enfant : « avec la contraception moderne et le recours possible à l’avortement, expliquent Bajos et Ferrand, les femmes détiendraient un pouvoir « exorbitant » sur la procréation dont seraient privés les hommes » (Bajos et Ferrand, 2006 §3). Il est pourtant, symétriquement, bien plus facile pour un homme de refuser la paternité et ce à tout moment, que pour une femme… Dans 85 % des familles monoparentales, le parent est la mère, selon une enquête de l’INSEE datant de 2008. De même, « concrètement, ce n’est pas le couple parental qui avorte (même s’il est évident que certains hommes peuvent le percevoir ainsi), pas plus que ce n’est le couple qui accouche, allaite et même élève », insistent les autrices (Bajos et Ferrand, 2006 §9).

En effet, les impératifs de la reproduction demeurent, aujourd’hui encore, l’affaire presque exclusive des femmes : ses conséquences négatives, du moins, ne leur sont pas disputées. « l’avantage procuré par le statut d’époux et de père dans la carrière semble proportionnel au handicap procuré par celui d’épouse et de mère »3 observent Charles Gadéa et Catherine Marry (Gadéa et Marry, 2000 §6) : en effet, les femmes pâtissent des représentations liées à la fonction maternelle – discrimination à l’embauche motivée par le risque d’un congé maternité, les congés « enfant malade » mais aussi perception « altruiste » du fait que la mère a besoin de plus de temps pour ses enfants, etc. Le père, lui, semble déchargé du poids de ses rejetons, qui lui confèrent au contraire un rayonnement : celui-ci, cependant, n’est pas exempt d’une dimension assignatoire, mais relève au contraire de représentations fortement polarisées du masculin et du féminin. Les auteurices citées ci-dessus, dont le papier intitulé « Ces pères qui gagnent » analyse la réussite comparée des hommes et des femmes ingénieur-e-s en fonction du nombre d’enfants, insistent sur l’impact normatif de ces représentations : « La “masculinité normative centrée sur la puissance de l’homme” mise en place au début du XIXe siècle, non seulement dans les représentations mais dans le droit de la famille, transforme la sexualité masculine en gestion d’une sorte de capital, qu’il s’agit de maintenir à l’abri des déperditions et de tout ce qui pourrait affaiblir son pouvoir de reproduction, mais surtout, impérativement, de faire fructifier, ce qui contribue d’autant plus à enfermer les femmes dans leur fonction maternelle. » (Gadéa et Marry, 2000 §29)

L’avortement est ainsi d’autant plus menaçant qu’il met en danger l’impératif masculin de gestion du « capital reproductif » : selon l’analyse de Luc Boltanski rendue par Bajos et Ferrand, cette gestion s’accommode des idéologies successives et en épouse les intérêts. L’avortement procède ainsi d’un « arrangement » concernant « le caractère unique ou remplaçable du fœtus, de son appartenance ou non à l’humanité » (Bajos et Ferrand, 2006 4§) : l’autorité idéologique, l’entité à même de juger de cela, est tour à tour Dieu, la parenté, et l’État industriel, selon Boltanski. Toutefois, Bajos et Ferrand reprochent à celui-ci d’omettre que « les « arrangements » antérieurs perdurent, soit sous forme d’opposition dans les sociétés ayant opté pour la libéralisation (par exemple, la religion catholique punit d’excommunication tout catholique qui participe à un avortement), soit sous forme d’interdit dans d’autres sociétés, du Nord et du Sud. Luc Boltanski ne fait pas non plus la liaison entre les intérêts de l’Église, ceux du patriarcat et ceux de l’état industriel, alors qu’ils sont profondément intriqués et qu’ils ont essentiellement pour point commun la non-reconnaissance du droit des femmes de décider de leur descendance. » (Bajos et Ferrand, 2006 5§) (je souligne).

On en revient toujours là… La procréation est un enjeu majeur de reproduction sociale, à comprendre comme la double production d’individus (de nouveaux membres) et de sujets conformes aux normes du groupe, à même de reproduire à leur tour la société à laquelle ils appartiennent. Les États s’y trompent rarement, et les politiques de régulation ou d’encouragement à la procréation, si elles s’habillent de morale ou de bon sens, sont avant tout pragmatiques : réduire l’impact démographique de populations opprimées dans un but eugéniste (Tibet, Scandinavie, en France à la Réunion, etc.), encourager l’effort de guerre ou la reproduction de main d’œuvre à travers des politiques natalistes (allocations familiales, réductions d’impôts ou abaissement de l’âge de la retraite, etc.)… « Ainsi donc l’avortement peut donner lieu à un conflit entre les intérêts de l’individu et ceux du groupe auquel il appartient, et l’expérience démontre que ce sont généralement ces derniers qui l’emportent. » (De Clerck, 1974 §36)

Se positionner contre un avortement libre pour toutes les personnes qui le souhaitent, c’est ainsi toujours supporter deux choses : d’une part, une conception infantilisante des femmes, comme des personnes irresponsables, incapables de faire leurs propre choix ; d’autre part, une certaine vision de l’ordre social à reproduire.

La banalisation de l’avortement : un fantasme paternaliste

Il me reste un point à adresser : celui, omniprésent dans les discours anti-, de la banalisation. L’article cité plus haut de J. de Clerck, publié en 1974, est sur ce point assez cocasse : « Etant donné l’importance et la publicité que l’on accorde aujourd’hui au problème de l’avortement, ironise-t-il, on serait tenté de croire qu’il existe plus de femmes qui avortent que de femmes qui accouchent. » (De Clerck, 1974 §18). Le problème ne date pas d’hier… Et si on arrêtait un peu, dites ? « La légalisation a quasiment fait disparaître la mortalité et la morbidité féminine associée à l’avortement clandestin […] mais n’a aucunement induit une banalisation de cette pratique et l’avortement n’est que très rarement considéré par les femmes comme un moyen contraceptif. » (Bajos et Ferrand, 2006 §7)

Pour vous expliquer pourquoi, je vais vous raconter une histoire.

[Attention : à partir d’ici, je parle de ma vie, de mon expérience personnelle : celle-ci ne peut par conséquent ni être discutée comme un argument, ni généralisée. Il me semble cependant intéressant d’ancrer les quelques quatre mille mots qui précèdent dans un cas concret que je connais bien : le mien.]

Le droit de ne pas pleurer : s’émanciper de l’injonction

En janvier 2017, il y a un peu plus d’un an, je suis tombée enceinte. Sûre de ma contraception (un stérilet hormonal), je ne me suis d’abord pas inquiétée lorsque mes règles se sont faites attendre, deux jours, trois, cinq. Vigilante à mon propre corps, toutefois (douleurs dorsales plus importantes que d’habitude, infection urinaire pour la première fois de ma vie d’adulte, douleurs aux seins – bref, a shitload of signs), j’ai fait un test de grossesse, au huitième jour de retard de mes règles. Positif. Fou-rire nerveux : ça y est, me suis-je dit, on y est.

Voyez-vous, tomber enceinte me terrifiait profondément. En effet, je n’ai jamais voulu d’enfant, ou plutôt, si j’ai pu me dire un peu évasivement que je pourrais en avoir avec telle ou telle personne à un moment donné, ça n’a jamais fait partie de mon projet de vie à moi, et certainement pas de mon projet de vie d’étudiante passionnée et surinvestie. Pourtant, un doute subsistait en moi : si je tombais enceinte, serais-je capable d’avorter ?

Après avoir pris connaissance du résultat de mon test, j’ai expérimenté quelque chose de très bizarre : j’ai tâché de me contraindre à ressentir ce que je pensais devoir ressentir. Ce n’était pas aussi conscient que ça, bien sûr, mais j’ai essayé de rire, ça sonnait faux ; puis j’ai essayé de pleurer, ça n’a pas fonctionné. J’ai sorti quelques phrases banales, je ne sais plus lesquelles : elles sonnaient faux. Je me souviens, par contre, de l’appel au planning familial – qui me suit du point de vue contraception depuis le début – : « Bonjour, je me suis fait poser un Jaydess chez vous il y a quelques mois, et je viens de faire un test de grossesse, il est positif. » « Ah ben merde », m’a répondu la sage-femme après une seconde interloquée. « C’est pas de chance, ça. Vous pouvez venir quand ? ». J’étais avec l’un de mes amoureux à ce moment-là, celui avec qui je vis aujourd’hui. Il m’a portée au planning en voiture pour aller plus vite. Il était sous le choc, sans doute plus que moi en fait – retrouver sa voiture, démarrer, sortir du créneau… avaient cessé d’être des actions automatiques.

La sage-femme nous reçoit tous les deux. Efficace, sans jugement. Elle me demande tout un tas d’informations – date des dernières règles, etc. Je ne m’en souviens pas. Ma gynéco est là ce jour-là, ça tombe bien : je discute avec elle aussi. Mon choix est clair, de toute façon. Pendant ce temps, mon amoureux prend connaissance de possibilités de contraceptions masculines : « slip chauffant », injections, vasectomie. On a de la chance, un spécialiste de contraception masculine travaille à la clinique Paule de Viguier, à deux pas. (Plus tard, nous abandonnons cependant la piste : trop contraignant par rapport aux contraceptions féminines, plus rodées). La sage-femme me soumet à un premier examen gynécologique, pour vérifier la position de mon stérilet. Elle ne trouve pas les fils. Le docteur C. (ma gynéco) appelle un médecin du voisinage pour une échographie d’urgence. Elle me prescrit une batterie d’analyses, sanguines et urinaires. Je cours, de planning en médecin : deuxième examen gynécologique en quelques heures. Cette fois, une sonde est introduite dans mon vagin pour l’échographie : je suis au-delà de ça. Je flotte quelque part hors de moi-même, ma peur de l’examen, l’expérience un peu traumatique de la pose du stérilet semblent loin – la cause est plus grande : cette fois, ma vie en dépend. Je suis comme vaccinée de ma pudeur, vaccinée, en fait, de l’idée que mon corps m’appartient. Quelque chose a pris racine dans mon corps. Pour l’éliminer, celui-ci doit se faire le champ d’une autre bataille.

Le soir, je téléphone à mon second amoureux (le saviez-vous ? Pour Soral, je suis une femme jouisseuse, au point de ne même pas savoir de qui était sorti le spermatozoïde qui avait bien pu féconder l’ovule impromptu !). Il est en réunion syndicale. Calme, je lui dis : « J’ai quelque chose à te dire, mais avant toute chose, ce n’est vraiment pas grave. » Instantanément, il comprend que je suis enceinte. Non, ce n’est pas grave : mais c’est quelque chose tout de même.

Bref. En une semaine, j’ai couru d’analyse en analyse, vu ma gynéco quatre fois (première visite, visite « pour être sûre », visite pour délivrer le premier médicament, puis le second), j’ai laissé de côté mon amour propre pour devenir un objet médical (le destin de toutes les femmes) : heureusement, j’ai une gynéco formidable et avec qui il est possible de discuter vraiment librement, mais tout de même… A ce stade de mon récit, vous avez déjà, normalement, deux-trois raisons de penser que les femmes ne se font pas avorter pour le plaisir ou pour le confort – quel horrible mot : se faire examiner sous toutes les coutures par des médecins anonymes, est-ce confortable ? Subir de nombreuses prises de sang, est-ce confortable ? Étaler publiquement sa vie, sa vie privée, sa vie sexuelle, le détail de ses douleurs, de ses ressentis, la date des rapports, l’identité des partenaires, est-ce confortable ?

La semaine suivante, j’ai avorté. Chez moi, avec mes colocs, et l’un de mes amoureux : c’était un jeudi – je m’en souviens parce que ça aurait dû être un mercredi, mais ma gynéco a accepté de me délivrer le premier médicament, contre la loi qui impose de le prendre devant elle, afin que je puisse être accompagnée pendant que ça se produit. Elle me répète les consignes : ne pas se lever trop tard, beaucoup petit-déjeuner, prendre en même temps un anti-inflammatoire. Prendre les deux cachets abortifs, orodispersibles, une heure après. S’agiter un peu, rester debout, marcher, pour que ça fasse effet plus vite. Prendre de la codéine si ça fait trop mal, alterner avec les anti-inflammatoires. Le dossier est à l’hôpital proche, il sera détruit après confirmation, mais il est important que les urgences soient au courant de ma situation en cas de complications. Je vais saigner, beaucoup, beaucoup. Des serviettes hygiéniques « nuit », un bon stock.

Le jeudi matin, donc, je fais tout cela. Je n’ai pas fini de consommer le premier cachet que je suis prise de crampes terribles, je grelotte, je transpire à grosses gouttes glacées, j’ai d’horribles nausées. Dans les toilettes, je répands une mer de sang. Je ne vais pas survivre, me dis-je. Ça va mal se passer. Marcher ? Impossible. Je prends tout de même le second cachet, j’ai cette idée qui tourne en arrière-plan, dérangeante : c’est la première fois que je m’empoisonne volontairement. J’ai mal. Pendant deux ou trois heures, je suis recroquevillée sur le canapé, je regarde Sense 8 sur Netflix. Ma coloc m’apporte du thé. Mon amoureux me tient dans ses bras. Je gémis, beaucoup. Je répète que je vais crever.

Je ne suis pas vraiment une chochotte. Je me plains beaucoup, mais j’endure des règles douloureuses depuis plus d’une dizaine d’années, je pratique un sport de combat, je me suis faite tatouer les côtes en bavardant avec le tatoueur parce que ça ne faisait pas si mal que ça, et d’autres. En avortant, d’un embryon de six ou sept semaines, j’ai cru que j’allais crever. Franchement. J’ai cru que j’allais mourir, que la douleur, si ce n’étaient les quantités de sang perdues, me tuerait.

Spoilers : je ne suis pas morte (et, comme on dit, je vais bien, merci). Mais inutile de vous dire que j’ai pas envie de recommencer, même si, je l’affirme haut et fort, je le referai sans hésiter si le cas se présente à nouveau. Même si j’ai mis deux mois et une pilule surdosée qui me bousillait l’humeur pour arrêter de saigner.

Mon IVG, en fait, est plutôt une expérience positive. Tout d’abord, elle m’a fait prendre conscience que je n’avais pas à me sentir coupable, et que ma peur de tomber enceinte était liée à de fausses représentations de ce que ça peut être qu’avorter. J’ai réalisé qu’avorter, ça n’était que l’ultime étape du chemin tortueux de la contraception, celle qui est là au cas où, mais qu’on n’a pas envie d’atteindre : une étape physiquement douloureuse et franchement déplaisante, mais une étape qui existe. Qui est là pour que ce pourcentage d’incertitude lié à la contraception n’ait pas à se solder par une parentalité non désirée. Avorter, pour moi, ça a été franchement émancipateur, en fait : j’ai compris des trucs, et ça a fait du bien à mon féminisme et à ma cohérence personnelle.

C’est pourquoi, sur la suggestion de mon compagnon, j’ai commencé à écrire un GN à ce propos. En fait, ce projet, commencé dès le lendemain de l’annonce de ma gestation, m’a pas mal aidée à mettre des mots sur les choses que je ressentais et sur celles, plus fondamentalement, que je pouvais ressentir, notamment socialement. Ce GN s’appelle Womb, et c’est l’histoire de trois couples qui se rencontrent dans la salle d’attente d’un-e obstétricien-ne pour trois raisons différentes, toutes liées à la procréation. Je ne l’ai jamais fini : mais j’ai envie de le faire, à présent, et je profite de cet article pour vous le promettre. Ce sera le 5 ou le 6 mai, à Toulouse. Si vous êtes intéressé-e-s, dites-le moi ici, je vous tiendrai au courant des inscriptions et des modalités de celle-ci.

Et hop, je retombe sur mes pattes : après quatre articles qui ne traitaient que de féminisme, voici que mon obsession première, le GN, est de retour. Alors, on joue ? 😉

1De Clerck, J. « Le problème de l’avortement », Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 645, no. 19, 1974, pp. 1-28.

2Bajos, Nathalie, et Ferrand, Michèle. « La condition fœtale n’est pas la condition humaine », Travail, genre et sociétés, vol. 15, no. 1, 2006, pp. 176-182.

3Gadéa, Charles, et Catherine Marry. « Les pères qui gagnent. Descendance et réussite professionnelle chez les ingénieurs », Travail, genre et sociétés, vol. 3, no. 1, 2000, pp. 109-135.

Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie III : p*tain de puritains

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part III/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.

[NOTE : Il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il le poste lui-même, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance depuis l’article précédent.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

A chacun son néo-puritain

Répondre à la partie suivante, intitulée « Pourquoi le néo-puritanisme est un féminisme » (p’tite référence à Sartre au passage ? L’existentialisme est un humanisme ?), m’a causé quelque trouble. En effet, quoique le terme soit en apparence limpide – néo-, nouveau, puritain, une personne embarrassée de quelque encombrante morale –, et quoiqu’il soit utilisé comme tel par certains médias, il ne veut, posé ainsi, rien dire. Mon opposant le définit fort courtoisement d’entrée de jeu : « Le néo-puritanisme tel que je le décris est une posture visant à purifier le discours et l’espace public des opinions qui ne vont pas dans le sens de : la revendication de l’ « égalité » de principe entre les minorités et la majorité (soumise à interprétation) et l’abattement des normes sociales (celles-ci découlent toujours de la majorité) ». Il s’agirait donc d’une « purification », terme dont la consonance religieuse me paraît ici primer (l’attitude du débatteur adverse à ce sujet indiquant, avec force stratégies discursives – à commencer par la mention du terme « totem » dans le titre de son article –, qu’il assimile le féminisme à un dogme quasi-religieux), du monde social, visant à en ôter ce qui ne correspond pas à un principe mis en guillemets d’« égalité ». La définition devient carrément évasive lorsqu’il mentionne minorités et majorité : en effet, il entretient une confusion, comme en témoigne la phrase suivante qui adresse le fait que les minorités sont en fait généralement celles qui oppriment, entre minorité numéraire (les « 1 % », les dirigeants, les ministres cultuels, etc.) et minorité sociale. Ainsi, les personnes racisées sont loin d’être minoritaires en nombre : avec des pays occidentaux en perte de vitesse et des pays en développement en plein boom démographique, cette tendance ne fera par ailleurs qu’augmenter. De même, les femmes constituent tout de même une bonne moitié de l’humanité, ce qui n’est pas rien ! Même si le terme de minorité coïncide dans certains cas avec une minorité numérique, comme dans le cas des personnes LGBT, ce qui compte pour qualifier une « minorité » sociale, c’est sa place dans les représentations, les sphères de pouvoir, les normes dominantes : ainsi, est minoritaire un groupe normativement stigmatisé, dénié, ou invisibilisé. L’idéal républicain français, basé sur l’effacement des particularismes, constitue ainsi une norme fort propice à l’invisibilisation des disparités sociales et culturelles.

Toutefois, ne me satisfaisant pas de la seule définition fournie par mon adversaire, j’ai effectué une petite recherche concernant le néo-puritanisme. En français, le terme m’a mené par moult chemins à un certain Thibault Isabel, qui en fait un usage intensif. La démonstration de celui-ci, qui avance que le néo-puritanisme qualifie l’attitude des féministes à l’égard de la sexualité, est la suivante : « Là où les féministes du XXe siècle réclamaient une vie sexuelle émancipée et épanouie, dans le contexte de la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement, les féministes actuelles se retrouvent plongées dans un contexte nouveau (où ces droits sont solidement acquis, sans que le machisme et l’exploitation marchande du corps féminin aient disparu pour autant), ce qui les amène du même coup à stigmatiser la sexualité masculine, voire souterrainement la sexualité tout court. » Passons pour le caractère « solidement acquis » des droits à la contraception et à l’avortement, quand des pays voisins restreignent l’accès à la pilule du lendemain (Belgique) ou remettent en question le droit à l’avortement (Espagne)… Les féministes modernes (qui s’ennuient, peut-être, on n’sait pas) mèneraient donc une croisade contre la sexualité féminine : « Où commence et où finit la frontière subjective et variable selon les personnes entre ce qui est jugé courtois et ce qui est jugé insistant ? Et, en admettant que les remarques mesquines et vulgaires doivent être sanctionnées dans la sphère sexuelle, pourquoi ne le seraient-elles pas avec tout autant de force dans les autres domaines de la vie ? » s’interroge, inquiet, Thibault Isabel. C’est pas faute de dire 1) que les remarques mesquines et vulgaires doivent être sanctionnées dans d’autres domaines (lutte anti-raciste, anti-validisme, etc.) 2) que le consentement, c’est simple comme une tasse de thé.

En anglais, la recherche est plus vaste : Wikipedia assimile ainsi le néo-puritanisme, ou plutôt les néo-puritains (New Puritans), à (je traduis) « la tendance en augmentation des jeunes de classes moyennes à accepter de plus en plus de régulation et d’auto-contrôle de leur vie pour restreindre la « culture de la consommation ». » Il s’agirait ainsi d’une forme d’ascétisme politique, lié aux méfaits du consumérisme et d’un hédonisme insouciant. Un autre blog francophone, acide, livre le sévère pamphlet d’un néo-puritanisme analogue : « Cette idéologie autoritaire de droite utilise les enjeux de santé publique pour faire passer son message. Pour les néo-puritains, l’individu est entièrement responsable de son état de santé. Le fait qu’il y ait une différence de 10 ans entre l’espérance de vie d’un citoyen d’Hochelaga-Maisonneuve et celui de Westmount ne les concernent pas. Si les pauvres mangeaient mieux, ils vivraient plus longtemps, pensent-ils. Autant dire aux habitants des bidonvilles que leurs maisons seraient salubres s’ils respectaient les normes de construction. »

Bref. Un néo-puritain, c’est quelqu’un qui défend des idées susceptibles de limiter la liberté d’autrui pour le bien commun : pour l’extrême-droite, un néo-puritain, c’est donc une féministe ; pour une pensée plus à gauche, un néo-puritain, c’est un privilégié bien-pensant et ignorant des déterminismes sociaux. Sur ces définitions contrastées, tâchons plutôt d’avancer.

Quand le verger populaire comprend (presque) l’intersectionnalité

« La posture néo-puritaine, continue le fruité populiste, identifie tout homme, tout Blanc, et tout hétérosexuel (le fameux « mâle blanc hétéro-cisgenre ») comme un être « privilégié », car ne subissant ni le racisme, ni le sexisme, ni l’homophobie. Or, les quatre personnalités citées (au hasard…) plus haut [Omar Sy, Jacques Attali, Christine Lagarde] ne sont objectivement pas en état de souffrance de ces fléaux, car elles jouissent d’un privilège infiniment plus immense que celui d’être un mâle, un blanc ou un hétéro : celui d’être riche. » C’est vrai. Comme je l’expliquais précédemment, à l’aide de Jules Falquet, les privilèges et les discriminations se combinent, et le privilège conférant le plus de pouvoir est sans doute le privilège de classe, la richesse. Toutefois, l’argument, qui s’appuie ici sur des individus, et il est largement invalidé si l’on pense en termes de catégories sociales : peut-être que le fait d’être noir n’handicape plus Omar Sy, mais le fait qu’il soit un des rares acteurs français noirs connus à l’étranger, voire un de seuls acteurs français noirs tout court, est édifiant. Un article du Figaro intitulé « Les 50 qui comptent dans le cinéma français » mentionne effectivement Omar Sy parmi les dix acteurs « qui comptent », mais il s’agit de la seule personne noire citée, et à l’exception de Jamel Debbouze le seul racisé. Les quarante-huit autres personnalités citées (réalisateurs, producteurs etc.) sont des blancs (ou, rarement, des blanches). L’intersectionnalité ne dit pas « Omar Sy est opprimé parce qu’il est noir » : elle dit plutôt quelque chose comme « le fait qu’Omar Sy soit noir diminuait ses chances de percer dans le cinéma français ». Les arguments ad hominem, s’ils permettent toujours de désigner l’exception (je ne me suis jamais faite agresser dans le métro : dois-je en conclure que les personnes identifiées comme femmes ne se font jamais agresser dans le métro ?), empêchent de prendre du recul et d’obtenir une vision véritablement sociologique d’un phénomène social. C’est la même logique qui me permet de balayer d’un revers de la main les accusations de misandrie et de racisme anti-blanc : s’il est bien sûr possible de tenir des propos agressifs ou désobligeants parce que notre interlocuteur est, par exemple, un homme (confers la blague par laquelle je conclus mon article précédent), cela n’en fera pas une oppression systémique et ce dernier pourra aller se vautrer sur le matelas molletonné de ses privilèges pour se consoler. La femme à qui l’on répète pour la dixième fois de l’année, parce qu’elle a osé exprimer son opinion, de retourner dans la cuisine ou de s’occuper de ses gosses, n’aura sans doute, elle, qu’à effectivement le faire – ou continuer à endurer un flot ininterrompu d’injonctions assignatoires.

Cette erreur d’échelle, sans doute induite par des biais idéologiques de la part de mon détracteur, le mène donc à réaffirmer une nouvelle fois un individualisme exacerbé de la part des féministes, ces néo-puritaines : « Le néo-puritanisme a en effet un rôle pervers : diviser. » Drôle d’affirmation de la part de quelqu’un qui soutient d’éminentes personnalités du Front National, dont le fond de commerce est basé sur le rejet de la différence, le blâme des immigré-e-s et des plus précaires. La prétention à l’universalisme au nom de la seule lutte des classes se fait ainsi en occultant totalement les réalités subalternes… C’est bien pratique de reprocher aux féministes de « dés-unifier » la réalité sociale en lui rendant ses couleurs, quand ce qui compte dans l’idéologie portée par mon interlocuteur est la blanchité et le nationalisme chrétien ! La xénophobie et le refus de la différence inhérent à ces idéologies transparaissent clairement dans un terme que mon adversaire accole aux blancs qui soutiennent les personnes racisées dans leurs luttes, attitude qu’il appelle « ethnomasochisme ». Rien que ça : l’appartenance primordiale à une catégorie sociale empêche-t-elle toute lutte contre les discriminations ? Voilà qui n’est pas très conforme à la prétendue universalité du discours de mon interlocuteur, et confirme le biais profondément machiste et nationaliste de son argumentaire : s’unir, oui, mais entre mecs blancs.

Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie II : les féministes, ces bourgeoises

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part II/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.


[NOTE : Il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il le poste lui-même, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance depuis l’article précédent.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

Toutes les féministes sont-elles des bourgeoises, et, plus important, le socialisme est-il soluble dans la guerre des sexes ? Dans le deuxième épisode de le-feminisme-cest-caca, nous tâcherons de démontrer que l’extraordinaire inventivité du capitalisme néo-libéral quant il s’agit de nous la faire à l’envers n’est pas une raison pour cesser les luttes féministes.

Le salariat féminin, une belle arnaque

Dans la deuxième partie de son argumentation, mon interlocuteur dénonce le fait que l’accession des femmes au travail salarié est une manœuvre pour booster la consommation et précariser encore les classes inférieures (ben ouais, dans une société où les femmes restent au foyer, le salaire des hommes doit pouvoir couvrir l’intégralité des besoins de celui-ci ; dans une société où les femmes bossent au même titre que les hommes, chaque salarié doit donc être payé, non pas assez pour entretenir un foyer, mais un demi foyer – vous la sentez l’arnaque ?). Les femmes des classes populaires, en plus de devoir assurer leur rôle (obligatoire) de mère, les tâches domestiques etc., se retrouvent donc à travailler douze, puis dix, puis huit heures par jour comme leurs maris : c’est ce qu’on appelle la double journée des femmes. De l’autre côté, en revanche, les femmes bourgeoises – les premières à avoir obtenu le droit de vote dans bien des pays, suffrage censitaire quand tu nous tiens – ont tout loisir, elles, de faire effectuer la deuxième moitié de cette double journée par les femmes prolétaires : bonnes, servantes, nourrices, puis femmes de ménage, babysitter, etc. Le texte que je discute ici l’énonce clairement : « dans les faits, [la bourgeoise peut] vivre son émancipation sur le dos d’autres femmes… »1 Ces femmes, par ailleurs, sont bien souvent dominées sur le plan de la classe, de la race, etc. : c’est pourquoi, n’en déplaise à l’analyste, le féminisme intersectionnel est particulièrement important dans la compréhension des phénomènes de domination et l’articulation entre capitalisme, colonialisme et patriarcat. Jules Falquet, théoricienne féministe contemporaine, parle ainsi de « vases communicants » : la classe, comme privilège, « compense » le genre, de sorte qu’une femme riche sera moins harcelée, par exemple, qu’une femme pauvre. C’est ce qui permet à des femmes privilégiées d’écrire un communiqué dénonçant les luttes contre une réalité qu’elles ne connaissent, en fait, pas, puisque leur position sociale les protège – au moins partiellement – de l’exposition au harcèlement et à certaines formes d’oppression sexiste.

La réalité du féminisme blanc et bourgeois de la deuxième vague est ainsi exposée avec justesse par mon adversaire : cependant, sitôt cela fait, il commet à nouveau ce que je lui reproche dans l’intégralité de son texte, à savoir, prendre la parole pour des personnes à qui il n’a jamais demandé leur avis.

Au foyer tou(s)tes !

« Des fruits amers de l’« émancipation » féminine que le féminisme de troisième vague tente de réparer en avançant un à un les concepts de partage des tâches, de charge mentale (pansement pour la double journée), de lutte contre le harcèlement sexuel au travail (pansement pour la prédation hiérarchique), sans jamais (ou si peu) remettre en question le travail de ces femmes, qui préféreraient pouvoir rester à la maison, s’occuper des enfants, du foyer, et grâce à la démocratisation des appareils domestiques (la société de consommation a au moins ça de bon), s’adonner à des activités associatives, culturelles, réellement épanouissantes bien que non lucratives », écrit le paternaliste bienveillant. A cette longue tirade, je répondrai en deux parties.

D’abord, la charge mentale n’est un pansement pour rien : la charge mentale est un concept permettant de rendre compte de l’inégalité des rôles sociaux masculins et féminins dans l’espace domestique. La charge mentale permet de mettre un mot sur le problème, et donc, de le traiter avec une plus grande efficacité. Le but, c’est d’aboutir à l’égale répartition des tâches. C’est… tout, en fait. Ça n’est pas un « pansement » pour la double journée, comme si celle-ci était un bobo (haha, un bobo), c’est un nom, une cause, et donc un moyen de s’emparer efficacement du problème persistant de la double journée. Quant à la lutte contre le harcèlement… Que dire ? Penses-tu, toi l’auteur de ces tristes mots, que les femmes se plaignent du harcèlement juste parce qu’elles ne peuvent pas – ou peuvent moins – être, elles aussi, des prédatrices en haut de l’organigramme ? Penses-tu que nous accepterions les mains au cul, les propos salaces, les propositions sexuelles, le chantage quand nous refusons ces propositions, les regards, les « compliments » et j’en passe, s’il n’existait pas de « prédation hiérarchique » ? Le harcèlement sexuel est un symptôme de l’existence d’une hégémonie masculine dans les secteurs de pouvoir, un symptôme du rôle subalterne des femmes, de leur infériorité sociale et, avant tout, du fait que la sexualité masculine est admise et défendue comme une sexualité prédatrice, animale et à laquelle on ne peut rien refuser. La lutte contre le harcèlement n’est pas un pis-aller : c’est une question de survie pour bien des femmes et plus largement des personnes appartenant à des minorités sexuelles, de genre, de race. Le truc, en effet, c’est que sans cette « prédation », sans l’hégémonie structurelle de l’homme blanc, le harcèlement ne pourrait pas avoir lieu, je te l’accorde : parce que les harceleurs ne seraient pas investis de cette immunité nauséabonde et toute-puissante.

Ensuite, leur as-tu demandé, « aux femmes » ? T’ont-elles dit qu’elles préféreraient pouvoir rester à la maison, et surtout, pourquoi ont-elles dit cela ? Il y a bien sûr des femmes qui préféreraient rester au foyer. Il y en a même un paquet qui le font. Mais la question que pose le féminisme, c’est pourquoi. Désirent-elles rester au foyer parce qu’elles sont habituées à cette idée (éducation), parce que l’espace public leur est hostile (prédation), parce que les emplois qui leur sont réservés sont ingrats (dénigrement), où en ont-elles envie ? On peut choisir d’être femme au foyer, bien sûr : mais on peut, exactement au même titre, choisir d’être homme au foyer. Quand il y aura autant d’hommes que de femmes au foyer, ou autant de femmes que d’hommes qui travaillent dans des conditions acceptables, alors à ce moment-là seulement on pourra dire que le choix d’être un parent ou une personne au foyer est libre de tout déterminisme – ce moment-là, pour moi, c’est celui du salaire universel qui seul permettra un libre et véritable épanouissement des individus, libérés du poids de l’exploitation (ce qui n’équivaut pas au travail comme forme nécessaire de reproduction de la société et des individus). En attendant, cessons de naturaliser la maternité et la féminité, et acceptons de faire face au fait qu’il y a un problème dans la répartition genrée des espaces public et privé, d’où découle celle du travail.

Patriarcat et capitalisme : un monstre à deux têtes

Mon opposant se trompe de problème : en effet, ce qu’il dénoncerait sans le biais anti-féministe de son analyse, ce n’est pas le travail des femmes, c’est le travail salarié dans son ensemble. Il est vrai que le féminisme de la deuxième vague, en dépit de ses aspirations socialistes et universalistes, s’est trouvé pris au piège d’une connivence historique avec l’avènement historique du néolibéralisme, comme le montre la philosophe Nancy Fraser dans un article intitulé « Féminisme, capitalisme et ruses de l’histoire » : c’est pourquoi, à présent, une nouvelle vague déferle pour porter une contestation globale du système, avec comme idée directrice le fait qu’une société post-capitaliste n’est pas possible sans féminisme. Cette idée, largement répandue, s’appuie sur le fait que les sociétés pré-capitalistes et les organisations économiques non monétarisées reposent sur une toute première division du travail, le partage de celui-ci selon le genre2 : par conséquent, une société véritablement égalitaire, conforme aux projets communistes, doit impérativement dépasser la division binaire de la société en genres, afin de ne pas simplement reporter l’oppression salariale sur l’exploitation des femmes. Les révolutionnaires du XXe siècle l’avaient bien compris : l’accord du droit de vote dès 1917 en URSS, ainsi que du droit au divorce, à l’avortement et la socialisation partielle du travail domestique, démontrent cette lucidité du communisme quant à la nécessité d’une société inclusive3.

Que dire, en outre, du prétendu individualisme féministe ? Je suis perplexe : en effet, si tout militantisme porte avec lui sa part de divisions, de courants, de contradictions (chez moi, on appelle ça la démocratie), il est par définition apte à dépasser les individualismes pour parvenir à une lutte collective. Bien entendu, l’étendue de cette lutte est variable, et tous les féminismes ne s’accordent pas entre eux sur tous les sujets : toutefois, l’existence même du féminisme et son dynamisme pérenne témoignent de sa capacité à dépasser les contradictions individuelles. La confusion qui existe dans la pensée de son présent détracteur entre un féminisme blanc et bourgeois et « le » féminisme – pour moi, féminismes se dit mieux au pluriel – est à mon avis liée au manque d’historicisation des luttes : en considérant tous les combats par stricte référence au cadre contemporain, on en oublie ainsi les causes endogènes de chaque mouvement et la réalité matérielle à laquelle ils appartiennent, aboutissant ainsi à subsumer les particularismes idéologiques et les manifestations plurielles sous une seule étiquette discréditée en bloc.

Pour conclure, quoique je sois d’accord avec le cœur de l’analyse socio-économique du débatteur adverse, les conclusions qu’il en tire sont inappropriées au regard de l’oubli de l’histoire des luttes et, plus fondamentalement, d’un négationnisme social qui refuse, comme je l’ai démontré dans l’article précédent, de considérer le genre comme soumis à un vaste ensemble de déterminismes sociaux et de modèles normatifs acquis.

 

Allez, je vous laisse, j’ai faim ! Dans le prochain épisode, nous parlerons de « néo-puritanisme » et peut-être de misandrie, mais j’ai la flemme j’avoue. Tenez, vous connaissez la différence entre les hommes et les champignons ? Quand tu dis « y a des champignons toxiques », t’as pas une amanite phalloïde qui vient te pondre une tribune sur Libé.4 *badumtss*

1Un petit Ctrl+F dans mon article « La banalité du Mâle : les représentations féminines, un enjeu politique » vous permettra de trouver résumée l’analyse de Jules Falquet concernant le cantonnement des femmes dans le care.

2Et je dis bien genre car dans de nombreuses sociétés, à l’image des vierges jurées d’Albanie, les personnes nées avec un sexe féminin ont la possibilité, dans certaines conditions, d’adopter un statut social comparable à celui d’un homme, à condition le plus souvent de rester célibataire (et abstinente, du moins du côté hétérosexuel). Voir par exemple Rebecca Chaouch, « Albanie: La coutume des « vierges sous serment » » [archive], Huffington Post, 26 août 2013 (http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.huffpostmaghreb.com%2F2013%2F08%2F26%2Falbanie-photos-coutume-vi_n_3805644.html)

3J’avoue, c’est un peu pour troller que je mets inclusive ici.

Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie I : le genre, ce démon

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an previously anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part I/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.


[NOTE : Après avoir écrit cet article, il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il poste lui-même le texte, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance ici.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

Hier, date de la journée internationale des droits des femmes, j’ai reçu un mail d’une amie : « je me permets de t’envoyer cette pièce jointe pour en avoir ta version », disait-elle. Attaché, un pdf de neuf pages sobrement intitulé « pourquoi-le-féminisme-cest-caca », rédigé par une de ses connaissances dans le noble but d’expliquer, eh bien, pourquoi le féminisme est à la société ce que la matière fécale est à l’intestin en bonne santé. Voici ma réponse, « ma version », donc, de la fameuse troisième vague du féminisme contemporain qu’il fustige.

Puisqu’il – je ne vous surprends guère, je suppose, si je vous indique son genre, aussi n’ai-je point l’impression de rompre ainsi l’anonymat du récriminateur – ne désire pas que son propre texte apparaisse de façon publique, et quoique celui-ci présente tous les aspects formels d’un texte universitaire – bibliographie, je vous prie –, je m’en vais de prime abord effectuer quelques rappels mobilisés dans son argumentaire.

Un deux trois – féminisme !

En premier lieu, il mentionne la « première vague » féminisme, c’est-à-dire les luttes féministes ayant abouti en Europe au droit de vote (ce qui ne signifie pas, bien sûr, que des revendications de femmes n’aient pas eu lieu auparavant). Il précise qu’il ne s’y oppose pas : il faut dire que le faire serait, en 2018, un tantinet suranné. La « deuxième vague », plus contrastée, dure jusqu’aux années 1980 et concerne des revendications plus globales, ancrées dans une lutte contre le patriarcat et le système capitaliste : s’ensuit une « troisième vague » – celle que notre challenger fustige –, préoccupée par la défense des droits des minorités, en premier lieu raciales, au sein du féminisme. C’est à cette vague de féminisme, qu’on nomme intersectionnel d’après les mots de l’afro-féministe américaine Kimberley Williams Crenshaw, que j’appartiens. L’intersectionnalité, en deux mots, est ce qui permet de penser que des discriminations peuvent se combiner pour aboutir à une discrimination encore plus discriminante (et aussi, c’est discriminant, ok ?! T’as compris ?) : en gros, quand t’es une meuf noire et que ton patron te fait « mais non, je suis pas raciste, t’as vu j’ai pas viré les hommes noirs » et « je suis pas misogyne, regarde, j’emploie des femmes blanches », l’intersectionnalité, ça te sert à lui mettre ton poing métaphysique (ou pas) dans la gueule. L’intérêt de l’intersectionnalité, vous l’avez compris, est de permettre la convergence des luttes et une pensée plus globale et unificatrice des discriminations (et leur pendant inverse, les privilèges) : celles-ci comprennent notamment, en vrac, la race, le genre (notamment s’il n’est pas conforme au passing, donc à l’image que les autres perçoivent de notre genre, ou à notre sexe biologique, ou qu’il n’entre pas dans la binarité H/F), la classe sociale, l’orientation sexuelle, le handicap, l’accès aux ressources culturelles et aux soins, etc. – bref, tous les gradients sociaux qui distinguent les humains entre eux. En tant que blanche, valide, pauvre mais avec un capital culturel important et la possibilité de m’exprimer, bi mais en relation avec des hommes, polyamoureuse mais acceptée, queer mais avec un passing qui, tel le miroir du Rised, renvoie ce que la personne en face veut voir, j’occupe donc une bonne place sur le podium des privilèges. Ceci étant dit, continuons.

Baby don’t misgender me, don’t misgender me, no more

Le premier argument de notre timide combattant concerne, comme de bien entendu, le geeeeeeeeeenre. Après avoir affirmé de façon somme toute hasardeuse – ses guillemets à l’appui – qu’il est favorable à l’égalité de « traitement » des hommes et des femmes (quoique cela puisse bien vouloir dire), c’est bien là où s’arrêtent ses concessions à un féminisme galopant et castrateur. L’argument premier concernant le fait que faudrait pas pousser quand même – meufs ≠ mecs – concerne, cela va sans dire, la bio-lo-gie. Mais oui enfin, vous êtes un peu bêtes non, il suffirait que tout le monde se balade avec le [insérer ici l’organe approprié] à l’air et on serait fixé ! Roh. Passons sur le fait que près de deux enfants sur cent naissent intersexués – c’est-à-dire avec des caractères sexuels « ambigus » – et qu’un pour mille fasse l’objet de chirurgies correctives1 (oui, on parle souvent de couper ce qui dépasse), puisque ce petit passage naturaliste ne dure que quelques mots et cède bien vite, après une incursion dans le royaume des attitudes (genrées), à une audacieuse (« oserai-je… » précise l’auteur, pas fou) allégation concernant les « activités ou métiers d’hommes ou de femmes ». Aucune de ces activités n’est uniquement culturelle, prétend-il. Sa thèse s’abat, péremptoire : « la construction sociale du genre n’est qu’un mythe destiné à nourrir l’idée de l’interchangeabilité des sexes ».

Il parvient ensuite sans plus attendre au « point Butler » de l’argumentation, accusant celle-ci d’avoir lancé la fameuse troisième vague en distinguant radicalement sexe et genre (et ce, bien que le terme de genre soit apparu puis ait été utilisé par les féministes avant l’intervention, certes canonique, de Judith Butler et son Trouble dans le genre, publié en 1990 dans sa première version). Le genre, pour Butler, est performatif – si vous me lisez, vous avez déjà rencontré ce terme, qui désigne la façon dont des énoncés et des discours produisent des effets dans le réel – : ainsi, attribuer un prénom féminin à un bébé produit des effets, en premier lieu le fait de rendre ce bébé reconnaissable par l’environnement social comme, par exemple, « un garçon »2. Pour son détracteur, établir une dichotomie entre sexe et genre constitue en effet une aberration : en effet, quoiqu’il ne rejette pas qu’il existe des différences entre les deux, le fait que le sexe soit le premier déterminisme du genre ne doit pas être écarté. Et c’est bien vrai : en naissant avec un vagin, tu as plus de chances de concevoir un désir d’enfants ou de porter des talons aiguilles.

C’est là où la lecture que fait mon adversaire improvisé pèche à mon sens : quoique la définition qu’il en donne soit juste, les conclusions qu’il en tire ne le sont à mon avis pas. Ainsi, il explique que « pour Butler, le genre n’est qu’un ensemble de performances à connotation sexuée constitutives d’une construction sociale », mais va ensuite un peu vite en besogne en posant comme point de vue des féministes le raisonnement suivant « genre = performance = stéréotype = le mal ». Non, les féministes ne tuent pas des bébés et ne dansent pas nues dans les bois à la pleine lune (enfin pas toutes), pour paraphraser un certain évangéliste américain3, et elles ne rejettent pas non plus la maternité, l’hétérosexualité, le maquillage, l’eau du bain : le genre est un des déterminismes sociaux les plus puissants, et s’il s’agit de s’en rendre compte, il ne s’agit pas de refuser en bloc tout ce qui pourrait nous y rendre conforme. Ce qui est dénoncé par le féminisme, ce n’est pas, par exemple, d’être mère : c’est le fait que les petites filles soient entraînées, dès leur plus jeune âge, à l’être. Je ne vais pas en remettre une couche sur le marketing genré, Noël c’était il y a trois mois (quoi ? Déjà ?) et vous avez toustes en tête la réalité gerbante des rayons de jouets pour gosses. Être mère, pour une femme, c’est une évidence : une évidence sociale – et j’ai beau répéter obstinément depuis que je suis en âge de parler que je n’aurai jamais d’enfant, je m’attends à ce que, mes vingt-cinq ans passés, quelque pauvre hère point trop au point me demande quand est-ce que je vais bien pouvoir me décider à en faire. Qu’est-ce à dire ? Que si tu fais pas gaffe, quand tu nais avec un vagin, un môme finira par sortir de ce dernier, souvent bien avant que tu aies pu te demander quelles seraient les conséquences sur ta vie. Le mouvement No Kid, ou Childfree (littéralement : « libre d’enfant », par opposition à childless qui veut simplement dire « sans enfant »), qui commence avec un bouquin de Corinne Maier que intitulé, eh bien, No Kid et que j’ai croisé pour la première fois dans la bibliothèque parentale (bon travail !), ne cesse de marteler cette réalité : avoir des enfants, c’est pas rien, et c’est possible de le regretter. Et ça, ben, quand t’es née avec un utérus fonctionnel, on oublie souvent de t’en informer. Rares sont les féminismes qui disqualifient comme réactionnaires les personnes qui ont des enfants : en revanche, la troisième vague de féminisme met le doigt sur le fait que le désir d’enfants est une injonction sociale associée à la féminité.

Quant à l’argument suivant de ce texte que je relis péniblement, deux mots : utter bullshit. « si les femmes aiment prendre soin de leur environnement immédiat et être proches des enfants ou des êtres plus faibles4, se tournent majoritairement vers des métiers à forte connotation maternelle, c’est peut-être avant tout parce qu’elles ont un utérus ». BEN OUI.

…Non. En fait non. Non. Non mais… Non. WTF. Je veux dire, les femmes ? Mais genre… Qui ? J’sais pas, tu aimes faire le ménage pendant l’ovulation, toi, au fond ? Tu fais de l’humanitaire pendant ton SPM (syndrôme pré-menstruel) ? Non ? Bon. Ben je crois que l’utérus n’a rien à faire là-dedans. C’est tout pour moi, bonne journée. (« L’argument marcherait pour les kangourous », me signale doctement mon amoureux domestique. Vous faites ce que vous voulez de cette affirmation.) Même rengaine du côté des hommes, ces êtres à la musculature supérieure et au sexe pénétrant (il fait plus chaud là, non ?) : le candide impétrant nous explique qu’il faut voir là toutes les causes de « leur violence et leur goût pour la transgression » (non mais vraiment, la température a augmenté, c’est pas que moi, si ?), saupoudrant le tout d’œdipe freudien afin d’épaissir sa sauce.

Notre joyeux masculiniste (qui sauvegarde pourtant, dans une ultime pirouette, la révulsion à l’égard des tâches physiques, l’amour de l’art et, somme toute, la virilité non conforme en se reportant sur la transgression, laquelle il goûte – mais pas du genre, attention, transgressons dans le droit chemin du Mâle), dans un éclair de lucidité, énonce ensuite le point suivant : « Si le genre n’est qu’une construction sociale (ce que j’affirme être faux), alors il existe des moyens de s’émanciper du déterminisme social et donc, de se « réinventer un genre ». » Oui. Très bon point. …ah c’est pas fini ? Roh. Bon.

Il explique, en effet, que les exemples de transgression de genre qui existent sont « des épiphénomènes » : dans la pensée politique de gauche, on appelle ça des marginalités, et c’est tout le concept du fait d’avoir une identité non conforme – on est renvoyé à la marge, sans possibilité d’expression. Le fait que les transgressions de genre sont moins rares que les conformations au genre n’est rien moins que la preuve qu’il existe des impératifs sociaux liés à l’expression et la construction genrée, et que s’émanciper de ceux-ci requiert de secouer le joug de la société toute entière – avec les risques et les difficultés que cela comporte. L’argument suivant me laisse dubitative, j’avoue : il parle de « la myriade de nuances qui existent en ce qui concerne le déterminisme de genre […], qui fait que les hommes ne sont pas tous au mieux des héros et au pire des bourrins, et que toutes les femmes ne sont pas au mieux des mères et au pire des pétasses ». Oui, jusque là, bravo, tu es féministe. « Pour prouver que les sexes sont bel et bien interchangeables (et que le genre n’est qu’une construction sociale), continue-t-il sans transition, il faudrait qu’à l’échelle d’une société entière, on puisse quantifier au moins un quart des femmes reproduisant des schémas masculins, et inversement ». Ah ? Mais… Pourquoi un quart ? Pourquoi pas la moitié ? Ou 1 % ? Ou toutes ? Mystère. Quoi qu’il en soit, la démonstration est ici branlante, on le voit bien : l’argumentaire féministe consistant grosso modo à dire « on veut pouvoir faire les mêmes choses que les hommes », à bas le plafond de verre, le slut-shaming, les diktats de beauté et toute la clique, affirmer que le fait qu’un quart de patrons ne soient pas des patronnes révèle que le genre est essentiellement l’expression du sexe biologique, c’est mettre la charrue avant les bœufs (ou l’égalité de genre avant sa revendication). La société est construite selon un modèle qui conditionne les femmes à mettre leur famille avant leur carrière, les hommes à faire le contraire : les transgressions sont rares, parce qu’elles sont coûteuses – et j’insiste sur ce fait. Quand, pour un meilleur job, tu risques que tes gamins t’accusent de les délaisser, que tes parents te tournent le dos ou que ta (ben oui, c’est une meuf aussi) babysitter te considère comme une mauvaise mère, ben, faut être carrément déterminée (toi même tu sais, Virginia Johnson). Alors que quand on te regarde avec des grands yeux admiratifs en te disant « je suis fier-e de toi, mon fils » pour la même situation, ça passe de suite mieux.

Libérez, travaillez… Attendez, y a pas une arnaque, là ?5

Occultant le fait que les travaux manuels sont loin d’être les plus valorisés, il avance ensuite que l’idée d’interchangeabilité des sexes est étroitement liée au développement du secteur tertiaire. Or, si en effet, le secteur des services et même, plus largement, le développement du capitalisme – qui permet de penser la force de travail comme totalement abstraite, détachée du sujet travailleur6 – ont contribué à la possibilité d’une division non-sexuée du travail, des travaux d’historien-ne-s montrent que d’une part, la division sexuelle du travail dans le secteur primaire traditionnel est loin d’être de tout repos pour les femmes (plusieurs dictons du Moyen-Âge mettent ainsi en avant l’importance d’avoir une femme robuste, les travaux ruraux ne laissant pas la possibilité à celle-ci de se reposer pendant ou après ses (nombreuses) grossesses et requérant un investissement physique intense), et que d’autre part, le Moyen-Âge permettait aux femmes, sous certaines conditions de consentement du père ou du mari (faut pas déconner), de rejoindre une grande diversité de corps de métier, notamment dans l’artisanat7. Ainsi, si le développement du secteur tertiaire peut en effet être présenté comme un facteur d’émancipation, faire de celui-ci – et donc de la force physique, depuis longtemps cantonnée aux basses strates de la société, le « sexe fort » se gardant bien de l’être s’il peut être au chaud dans un fauteuil ministériel/clérical/etc. – une cause de ce que mon antagoniste nomme « mythe de l’interchangeabilité » est, à mon avis, aller un peu vite en besogne.

Par ailleurs, si celui-ci peut causer « des dissonances cognitives quant à l’identification sexuelle », spoilers : la société binaire et patriarcale cause des dissonances quant à l’identification sexuelle. Point. En effet, si le genre perdait sa puissance assignatoire, sa force et sa violence injonctives, il perdrait du même coup sa capacité à être une source de souffrance et de désorientation. Qu’il cite ensuite un article alarmiste de Slate invitant à considérer le taux de suicide record des personnes trans en mettant l’accent sur les violences subies, les discriminations, le rejet, l’absence de droits, la pauvreté, etc., et en conclue que « ce chiffre incroyablement élevé témoigne du malaise présent dans cette population », est tout bonnement innommable. C’est de la transphobie pure et simple. Je ne parviens à rester froide à la lecture de ce paragraphe nauséabond, parce que c’est absolument horrible de mépris, de condescendance, et de mauvaise foi – en effet, quoiqu’il mentionne que « peu d’éléments attestent d’un quelconque lien entre troubles de l’identité sexuelle et dépression », il se permet, LUI, de le faire, ce lien ! Bordel ! Et après on se demande pourquoi être trans dans notre société est l’une des identités les plus fragiles et les plus occultées. Merde, quoi.

Réponse rapide à de la propagande issue d’un site qui s’intitule Reinformation.tv (I mean, seriously?) et qui prétend que les chirurgies de réassignation sexuelle mènent des personnes trans au suicide : ça tombe bien, il y a quelques jours, je lisais un article médical8 sur le sujet de la réassignation sexuelle, et quoique celle-ci soit bien évidemment à prendre avec le plus grand soin (en même temps, on ne peut pas changer de sexe comme on s’achète une nouvelle chemise, hein), la plupart des personnes (ici, male to female, d’un sexe mâle à un sexe femelle) en conçoivent au contraire un grand soulagement et ressentent une amélioration de leurs conditions de vie. Pour citer de mémoire la youtubeuse Caroline Trottier-Gascon (qui semble depuis avoir supprimé toutes ses vidéos) : « ce n’est qu’un vagin, mais hey, c’est déjà un vagin ».

That’s all, folks!

Voilà pour aujourd’hui. Dans le prochain épisode, nous parlerons de bourgeoisie, et peut-être de droit à l’avortement si vous êtes sages (ou peut-être sera-ce dans l’épisode suivant).

Juste un petit mot pour l’auteur du texte que je débats ici : invoquer le goût de la transgression pour soutenir une idéologie réactionnaire, c’est quand même un peu gonflé, tu ne crois pas ? Ah, la masculinité fragile qui, mise en danger par les féministes et leurs inlassables combats, prétend que celles-ci sont « politiquement correctes » et se glorifie de lutter contre elles… Réfléchissez un moment : le politiquement correct, n’est-ce pas Zemmour et Polony à la télévision, n’est-ce pas plutôt toustes ces chroniqueurs et chroniqueuses, ces nouveaux chiens de garde qui, à la manière paternaliste d’un Enthoven, jappent de joie aux pieds du système ?

1 Fausto-Sterling, Anne, « How sexually dimorphic are we? Review and synthesis », American Journal of Human Biology,‎ mars 2000, p. 151-166.

2A ce sujet, voir le craquage total du juge des affaires familiales de Lorient concernant le fait que des parents aient eu l’outrecuidance d’appeler leur bébé femelle « Liam », ici sur franceinfo.

3« [feminism] is about a socialist, anti-family political movement that encourages women to leave their husbands, kill their children, practice witchcraft, destroy capitalism and become lesbians. » I mean, thank you for that ❤ http://www.nytimes.com/1992/08/26/us/robertson-letter-attacks-feminists.html

4« (et c’est d’autant plus vrai à mesure qu’elles mûrissent selon moi) », ajoute-t-il ici dans un délicieux fumet d’âgisme.

5J’anticipe, par ce titre, sur la partie II, qui traitera des liens entre féminisme et bourgeoisie allégués par Joueur 1.

6DARMANGEAT, Christophe. Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : aux origines de l’oppression des femmes, suivi de Une histoire de famile, Smolny, Paris, 2012.

7SEGALEN, Martine. Mari et femme dans la société paysanne. Flammarion, Paris, 1984.

8Je mets le lien ici parce qu’il est NOT SAFE FOR WORK : il contient des photos et schémas détaillés de vaginoplastie. http://ai.eecs.umich.edu/people/conway/TS/SRS.html

[Introduction] L’imitation, entre subversion et reproduction

Le jeu de rôle grandeur nature s’inscrit, pour reprendre la terminologie discutable de Roger Caillois (Les jeux et les hommes, 1958), entre mimicry et ilinx, entre le masque et le vertige : les deux catégories éponymes de ce blog visent à explorer les limites et les apports de ces notions confrontées au GN.


Résumé : Cet article tente de poser les bases d’une réflexion sur l’imitation afin de pouvoir appliquer cette catégorie au GN dans des analyses à venir.

Abstract : This article attempts to lay the bases of a reflexion about imitation in order to be able to apply this concept to larp in upcoming analysis.


Note : Ordinairement, les références sont en bas de page, parce qu’elles sont peu nombreuses. La bibliographie plus conséquente de cet article m’amène à procéder de façon plus académique, avec des renvois à la bibliographie de fin d’article.

Le jeu de rôle grandeur nature met en œuvre la production, collective et éphémère, d’un monde social partagé. En tant que tel, il est donc soumis aux mêmes contraintes d’intelligibilité et d’intersubjectivité que la réalité dominante, dans laquelle on s’inscrit depuis le berceau, progressivement et largement à notre insu : tout au long de notre vie, nous apprenons ainsi un langage, des postures, des gestes, des normes, des représentations, etc. qui rendent possible la communication et l’inscription réciproque des individus dans le « même » monde (en tout cas dans des mondes qui s’interpénètrent et se partagent). Faire de même en quelques heures, ou jours, n’est donc pas une mince affaire. Pour être intelligible en GN, pour être comprise, chaque personne se doit ainsi de puiser dans le bagage de représentations fourni par la réalité sociale dominante – en d’autres termes, de faire usage de stéréotypes, de lieux communs et de références partagées, qui agissent comme des « briques de sens » à l’aide desquelles le monde social spécifique du GN est bâti.

La manière dont nous puisons dans la réalité sociale dominante pour être compris-es, et ce en GN comme dans la vie quotidienne, est caractérisée par les catégories – proches mais pas identiques – de l’imitation et de la mimésis. Celles-ci sont, par essence, ambiguës : fondées sur la répétition d’un modèle, elles n’excluent cependant pas, semble-t-il, de s’écarter de celui-ci. C’est cette question que cet article introductif tâchera de traiter, d’une façon très académique je le crains (les besoins des réflexions futures imposent un débroussaillage substantiel du problème) : quelle place est laissée à l’invention dans une construction sociale qui ne cesse de se référer à des modèles ?

Quelques mots concernant la mimicry

Roger Caillois, dont l’ouvrage canonique n’en finit pas de dévoiler ses failles en même temps que sa capacité fort commode à constituer un point de départ des théories sociologiques des jeux, prétend répartir ceux-ci en quatre catégories : alea, le hasard, agôn, la compétition sportive, mimicry, le simulacre, et ilinx, le vertige. Si, par exemple, le hasard et le vertige vont bien ensemble (le frisson ressenti au poker lorsqu’on mise sans savoir ce que nos adversaires ont en main en est une illustration), de même que la compétition et le spectacle (pensons simplement au catch), pour Caillois, ilinx et mimicry sont radicalement incompatible. Fichtre. Si vous aussi, vous pensiez qu’en GN, le simulacre se mettait au service du vertige en permettant, via des techniques, décors, costumes, etc., d’atteindre une immersion non seulement physique mais psychologique, détrompez-vous : selon Caillois, vous êtes au bord du délire psychotique. Non sans évolutionnisme nauséabond, en effet, il réserve la conjonction du simulacre et du vertige aux « sociétés primitives » (Caillois, 1958 p. 172) où « [l’homme] incarne alors, temporairement, les puissantes effrayantes, il les mime, il s’identifie à elles et, bientôt aliéné, en proie au délire, il se croit véritablement le dieu dont il s’est d’abord appliqué à prendre l’apparence au moyen d’un déguisement savant ou puéril » (ibid. p. 173). Bon appétit, vous reprendrez bien un peu d’ethnocentrisme avec votre paternalisme occidental ? (Car oui, Caillois divise les sociétés humaines entre sociétés à ludus, le jeu réglé, et sociétés à paidia (en grec, l’enfance), le jeu turbulent, spontané, bref, primitif – mais ce n’est pas le sujet de cet article)

L’intuition erronée de Caillois a toutefois le mérite de nous mettre sur une piste : le rituel, outil par excellence de la reproduction des sociétés, se fonde sur le simulacre, l’artifice, la mise en scène, et le vertige qui les font oublier. Ainsi, une légère prise de recul peut nous amener à généraliser ce phénomène, à savoir : la construction du monde social se base sur la reproduction, inconsciente et vécue comme spontanée, de caractères préexistants. L’imitation et son dépassement sont ainsi au cœur de la construction sociale, comme elles sont, pour moi, au cœur de l’expérience du jeu de rôle grandeur nature. C’est en vertu de cette intuition que j’inaugure ici deux catégories de ce blog, qui sont en même temps des catégories propres – bien qu’imparfaites – à la réflexion sur le jeu, en particulier le GN : mimicry et ilinx.

La mimésis, l’imitation et la nature sociale de l’humain

Imitation et assujettissement

Pour Nélia Dias, « l’imitation est […] un acte intentionnel, présupposant un effort conscient de la part des individus en tant qu’agents. » (Dias, 2005 p. 6) : elle est donc volontaire, ou a minima, consentie. Pourtant, une définition d’Emmanuelle Saada dans le même numéro de la revue Terrain (n°44, mars 2005) semble invalider, quelques pages plus tard, cette conception qui présente l’imitation comme un acte volontaire : « l’imitation est le vecteur de l’intériorisation des influences du milieu », dit-elle (Saada, 2005 p. 22). C’est par l’imitation que l’environnement, essentiellement social (les déterminismes environnementaux comme le climat s’étant toujours révélés peu fructueux dans la tentative d’expliquer les actions humaines), exerce son influence sur l’individu : en imitant, on intériorise les normes, on s’efforce de s’y conformer. Ce n’est pas par hasard si l’imitation est souvent associée à l’enfance, puisque c’est effectivement par ce biais, en reproduisant les gestes et attitudes des adultes qui les entourent, que les enfants apprennent les usages et les codes auxquels iels devront se conformer en grandissant : toutefois, s’il est clair que c’est un des ressorts majeurs de l’apprentissage infantile, il serait faux de penser qu’une fois parvenu-e à l’âge adulte, on se départirait totalement de l’imitation. Le concept bien connu d’habitus, utilisé par le sociologue Pierre Bourdieu pour désigner l’ensemble des dispositions acquises par un individu dans un milieu social, est ainsi divisé entre habitus primaire, le plus fondamental, et secondaires, que l’on acquiert tout au long de sa vie en se familiarisant avec les différents milieux que l’on fréquente. Ainsi, nous développons, entre autres, un habitus spécifique à notre environnement professionnel, qui nous permet de blend in, de nous fondre dans le décor et d’en retirer le maximum de confort et d’efficacité. Si cela inclut, bien sûr, certaines compétences nécessaires, c’est bien plus essentiellement les attitudes, gestes, automatismes, façons de parler etc. qui nous assurent de l’incorporation réussie de l’habitus.

Parce qu’elle est à la fois volontaire et subie, qu’on s’y efforce en même temps qu’on est façonné par nos milieux, l’imitation est caractéristique du double mouvement d’assujettissement et de subjectivation cher à Michel Foucault : en même temps qu’on se construit comme sujet (subjectivation), comme indépendant-e et cause de nos actes, on intériorise les mécanismes de pouvoir dont, s’y soumettant peu à peu, on devient… sujet, au sens d’assujettissement – comme on parle de sujets pour un-e monarque. Cette position ambivalente du sujet, tiraillé entre agentivité et soumission, est essentielle à comprendre à la fois ce qui rend l’imitation propre à assurer la reproduction sociale (quoi de plus tragique d’une petite fille jouant à la dînette ou, pire, à faire le ménage) et à en ébranler la parfaite répétition (la même enfant, qui en jouant, s’écarte délibérément de ce qu’elle a vu faire pour créer son propre monde dans lequel elle fait l’expérience de sa liberté, n’est-elle pas déjà dans une posture d’émancipation ?). Dias, qui s’interroge plus précisément sur l’imitation en contexte colonial, analyse ainsi que « l’imitation est à la fois un processus de reproduction du semblable, impliquant la répétition d’un modèle, et une stratégie de détournement et de subversion pouvant, de ce fait, constituer une menace à l’ordre social » (Dias, 2005 p. 8).

La colonisation est un contexte social et historique propre à mettre en lumière l’assujettissement qui se cache derrière l’imitation : en effet, derrière les injonctions à l’assimilation, c’est tout un processus de légitimation de la domination qui se déploie, établissant une hiérarchie entre les cultures qui place les dominants du côté de ce qui est propre, civilisé, vrai, et les dominé-e-s du côté de l’inapproprié, du primitif, du dégénéré. Interdire le port de certains vêtements, discriminer les personnes présentant des couleurs de peaux, styles vestimentaires ou capillaires, tatouages etc. sont le côté « dur » de l’exercice du pouvoir : le côté « mou », plus pernicieux, encourage, travaille sur l’imaginaire, récompense la conformité. Ainsi, la mode du « lissage brésilien », ou défrisage intensif des cheveux afro, cache une pression sociale écrasante associé à l’idéal blanc et riche de l’apparence, dont l’imitation psychotique de Mickael Jackson est le paroxysme dérangeant.

Oui mais voilà : si l’imitation est le signe de rapports de pouvoirs incorporés – littéralement, dans les corps –, elle contribue par là même à les rendre visibles, comme le fait l’excès de zèle du chanteur susnommé. En outre, si imiter c’est reproduire, ça n’en est pas moins produire : nous allons à présent tenter de mettre en évidence le caractère itératif – répétitif – de l’imitation en lui substituant le concept voisin de mimésis, et ainsi dévoiler sa puissance de subversion.

L’intériorisation du modèle

Pour Gunter Gebauer et Christoph Wulf, auteurs du livre Jeux, rituels, gestes, l’imitation, qui est à comprendre pour eux comme une simple reproduction du même, cède en matière de construction sociale à la mimésis. Celle-ci, qui est toujours conçue comme active (l’agir mimétique, dans lequel le corps occupe une place prépondérante), « n’est pas la simple pratique d’un usage au sens d’une règle qu’on suivrait aveuglément, mais bien le fait de prendre des exemples ou des idéaux comme modèles » (Gebauer et Wulf, 2004 p. 3).

Cette définition comprend plusieurs tiroirs. D’abord, la mimésis est en premier lieu pratique, elle se réalise dans l’action, dans la reproduction d’un « usage », donc d’une pratique antérieure qui préexiste à notre propre agir mimétique. Cependant, parce que la relation de la mimésis à l’usage est sous le mode du modèle ou de l’idéal, elle doit nécessairement être comprise dans une forme de distanciation : un modèle, c’est quelque chose dont on s’inspire, qu’on essaie de reproduire mais sans se leurrer quant au fait que notre œuvre, pour fidèle qu’elle soit, ne sera jamais identique à ce qu’elle s’efforce de reproduire. En fait, « [d]ans l’agir mimétique, l’individu produit son propre monde, mais il se réfère pour cela à un autre monde qui est déjà là – en réalité ou en représentation » (ibid. p. 2) : nous prenons toustes pour référence, dans la construction de notre « monde » propre (notre réalité, composée des éléments syncrétiques que nous avons empruntés ailleurs et de l’inventivité dont nous faisons preuve), un monde commun caractérisé par sa présence en fait (par exemple, les caractères sexués de l’humain) ou en idée (l’assimilation de ces caractères à deux genres naturalisés). Le monde social partagé n’est ainsi rien d’autre qu’un « tronc commun » à nos mondes individuels qui s’entrelacent : le rapport mimétique dépasse donc la relation unilatérale de la copie vers l’original, qui est le propre de l’imitation. A la place, c’est comme une chaîne de ressemblance qui s’établit : chacun-e, s’inspirant du modèle, se l’approprie de sorte que la copie acquière à son tour l’autonomie de l’original – et ainsi de suite. Ce qui nous permet d’identifier des phénomènes comme, non identiques, mais semblables, c’est une « ressemblance de famille », selon les mots que Gebauer et Wulf empruntent au philosophe Ludwig Wittgenstein, auteur du Tractatus logico-philosophicus (1921 – cité dans Gebauer et Wulf, 2004 p. 9) : c’est pourquoi lorsque nous voyons au cinéma la représentation d’une fête religieuse, nous comprenons immédiatement qu’il s’agit de cela même si ça n’a objectivement pas grand-chose à voir avec celles que nous avons pu vivre ou observer – nous sentons, parce que percevons inconsciemment le réseau d’analogies, de références et de représentations impliquées, qu’il s’agit de la même chose.

La subtilité de la mimésis consiste donc en sa capacité à recréer, en chaque point de la toile relationnelle qu’elle tisse, un original, qui s’inspire et s’émancipe du fond diffus du consensus social qui dit « ceci est femme » mais échoue toujours irrémédiablement, qu’importe la violence de son exercice, à fermer les portes de la catégorie. Or, c’est précisément parce que la mimésis consiste en des actes continus de ressemblance, en une chaîne dont chaque maillon diffère légèrement des autres par l’appropriation qui en est faite par le sujet de l’acte mimétique, que le changement est possible.

Itération et subversion : du pareil au mème1 ?

Le mème est l’équivalent social du gène : il s’agit, selon Wikipédia (qui constitue, rappelons-le, l’encyclopédie la plus complète et la plus fiable), d’un « élément culturel reconnaissable répliqué et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus ». Si cette définition présente toujours de façon implicite la notion d’original (un suivi par d’autres), aboutissant à un développement en étoile plutôt que linéaire, elle se rapproche aisément de la mimésis telle que décrite par Gebauer et Wulf : le mème est caractérisé par la réplication, obtenue par imitation, d’un comportement. Nous connaissons ce terme principalement par les Internet memes : le déploiement ultra-rapide de ceux qui réussissent à percer le champ impitoyable de l’avant-garde 9gag-esque (non, ne riez pas) offre de fait une illustration presque métaphorique de ce qui se passe dans le monde social.

Le biologiste Jacques Monod, dans son essai Le Hasard et la Nécessité, prétend dépasser la naïveté des théories finalistes du vivant (caractérisées par l’idée que la fin, par exemple l’être humain, prédétermine les processus qui aboutissent à son développement : c’est l’idée du destin, pré-écrit, de l’individu) sans adhérer non plus à une conception chaotique. A partir d’une phrase qu’il attribue à Démocrite, « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité »2, il avance ainsi que l’évolution est d’abord le fruit du hasard – de la réplication maladroite de gènes qui s’en trouvent altérés –, puis de la nécessité qui sélectionne impitoyablement les événements heureux et malheureux, à la manière de l’audience impassible qui sanctionne d’un « J’aime » l’avenir internautique d’un propos ou d’une image.

L’existence d’animaux comme les crevettes mantes devrait vous convaincre du formidable potentiel d’un tel processus, que l’on qualifie d’itératif parce qu’il est basé sur la répétition : « la mimésis [d’après Platon] agit sur la psyché de façon subconsciente et tend vers une propagation épidémique » (Gebauer et Wulf, 2004 p. 10). Well said, Plato : avec le risque immense de contagion sociale que présente l’agir mimétique que déploient les humains en toutes circonstances, chaque itération déviante, chaque réappropriation trop personnelle risque de déclencher une véritable épidémie de subversion. Le monde social est dans une relation de réciprocité générale avec les sujets qui le peuplent : allez, je le dis – excusez ma légère obsession –, le rapport entre les deux est dialectique. Comprendre le monde social comme un ensemble de processus itératifs basés sur la tendance de l’humain à l’imitation et à ses dérivés mimétiques – inspiration, conformation, caricature… – éclaire, je pense, la façon dont l’individu a prise sur son environnement et, plus fondamentalement, comment évolue une société. De façon performative, en somme : c’est à travers les formes actives que lui donnent les individus et la foi qu’ils prêtent en leur performance qu’un phénomène finit par apparaître comme normal alors qu’il n’est que normatif.

Dévoiler l’arbitraire

Emmanuelle Saada, à laquelle nous avons brièvement fait référence au début de cet article et qui se penche sur l’imitation en contexte colonial (Saada, 2005), défend la thèse d’une « bonne distance », d’un dosage précis de l’imitation qui fait d’elle tantôt un instrument de pouvoir, tantôt de contestation. En effet, l’imitation des colons par les indigènes, lorsqu’elle est trop bien faite, dévoile l’arbitraire des catégories identitaires des dominants : que faire en effet lorsque cet-te indigène primitif-ve que l’on prend de haut parle comme nous, s’habille comme nous, s’avère capable de ces mêmes choses dont nous glorifions notre civilisation supérieure et, en définitive, ne se sépare plus de nous que par la couleur de sa peau ? « L’imitation est à la fois un vecteur essentiel de l’assimilation des indigènes et une menace pour la reproduction des identités européennes outre-mer » (Saada, 2005 p. 29), puisqu’elle conteste la naturalité de celles-ci – qu’elle dévoile que l’identité est performance, n’est qu’une performance – « le résultat éminemment fragile d’une imitation à toujours recommencer et qui suppose l’insertion des individus dans des réseaux serrés et denses d’interaction » (ibid. p. 31) pour être crédible. « [L]’imitation oblige donc l’Européen à une constante performance identitaire » (ibid. p. 30).

Une association d’idées un peu sauvage me fait assimiler le malaise ressenti face à une imitation trop juste à la fameuse « vallée de l’étrange » théorisée par le roboticien Masahiro Mori : les traits humanoïdes d’une machine, qui facilitent d’emblée son appréhension par l’humain, provoquent au contraire un rejet lorsque la ressemblance est trop frappante (si une copie est « parfaite », elle sort bien sûr de la vallée de l’étrange pour être assimilée à la catégorie dominante, ici l’humain). Un robot humanoïde est rassurant : un robot humain est effrayant, puisqu’il interroge les fondements mêmes de ce qui nous définit comme des êtres humains (au passage, je vous conseille Blade Runner 2049, j’ai vraiment aimé). Il en est de même pour les catégories qui régissent la division du monde en classes sociales, races, genres et orientations sexuelles : dominé-e-s, approchez-vous trop des sphères de pouvoir que ceux qui les occupent vous en rejettent avec véhémence car vous perturbez le confort rassurant de l’entre-soi et de l’auto-justification.

D’ailleurs, si l’imitation quand elle est exacte dérange, elle bénéficie également d’un autre ressort de subversion – lorsqu’elle dépasse : la caricature, imitation qui déforme. C’est à travers le genre que m’est apparue dans toute son ampleur la question de la performance identitaire, avec bien entendu Judith Butler que j’ai déjà citée : pas étonnant, donc, que je perçoive dans la question, encore nouvelle pour moi, du drag, tant de perspectives concernant le pouvoir immense de la mimicry dans la remise en question des catégories naturalisées du social. L’anthropologue Esther Newton publie, en 1972, une ethnographie dont je ne peux que déplorer qu’elle n’aille pas plus loin, mais qui ouvre la réflexion : à travers sa fréquentation des female impersonators, que l’on traduirait en français par travestis (même si la traduction inversée donnerait plutôt transvestite, catégorie qui laisse de côté l’appartenance au monde du spectacle) et qu’on nomme plus volontiers drag queen, elle met ainsi de l’eau au moulin de la sempiternelle question « le drag est-il sexiste ou subversif ? »3.

« L’effet du système drag est d’arracher les rôles de sexe4 à ce qui est supposé les déterminer, c’est-à-dire le sexe génital. Les gays savent que les comportements typiques des sexes peuvent être atteints [acquis], contrairement à ce qu’on considère couramment. […] si le comportement assimilé à un rôle de sexe peut être acquis par le « mauvais » sexe, il suit logiquement qu’en réalité il est également acquis, et non inné, chez le « bon » sexe. Les anthropologues disent que le rôle de sexe est appris. Le monde gay, via les drag, dit que le rôle de sexe est une apparence : il est « dehors ». Il peut être manipulé à volonté. »5

Conclusion (ce n’est que le début)

L’imitation (terme que je préfère pour l’heure à mimésis), naturelle à l’humain, est un processus ambigu, entre reproduction sociale et subversion : de même, il me semble que le GN, forme spécifique d’agir mimétique, puisse être l’une ou l’autre. Ainsi, j’essaierai bientôt de me pencher sur mes expériences de jeux et mes discussions afin de prendre la mesure de ce qu’il est, dans le GN nordique du Sud-Ouest de la France surtout, et de ce qu’il peut être. J’ai déjà dit ailleurs qu’on ne pouvait pas faire la révolution avec le (labo)GN : mais il se pourrait que ce soit un bon début, ou du moins, que s’ouvrent avec lui des perspectives de lutte.


Bibliographie

CAILLOIS, R., Les jeux et les hommes : le masque et le vertige, Folio Essais, La Flèche, 1991 [1958].

DIAS, N., « Imitation et Anthropologie », in Terrain, 44, 2005, pp. 5-18 [en ligne]

GEBAUER, G., WULF, C., Jeux, rituels, gestes : les fondements mimétiques de l’action sociale, Anthropos, Paris, 2004.

NEWTON, E., Mother Camp: Female Impersonators in America, The University of Chicago Press, Chicago, 1972.

SAADA, E., « Entre « assimilisation » et « décivilisation » : l’imitation et le projet colonial répluplicain », in Terrain, 44, 2005, pp. 18-38 [en ligne]

SHERMAN, D., « Paradis à vendre : tourisme et imitation en Polynésie Française (1958-1971) », in Terrain, 44, 2005, pp. 39-56 [en ligne]

1 Pardon. Et si vous aussi ça vous met Lolita d’Alizée dans la tête, vous avez le droit de déposer une réclamation.

2 Un nouveau merci à Wikipédia, qui vient de transformer un vague « c’est qui déjà le gars qui a dit… », issu d’un souvenir poussiéreux de philo du lycée, en propos sourcé. Et je ne dis pas ça parce que c’est l’heure de leur appel aux dons.

3 Si vous avez quatre heures, euh, quatre ans à consacrer à cette question, tenez-moi au jus.

4 Je serais plus à l’aise avec une traduction par « genre », plus approprié, mais ce n’est pas le mot qu’utilise l’autrice.

5 Enjoy ma mauvaise traduction. « the effect of the drag system is to wrench the sex roles loose from that which supposedly determines them, that is, genital sex. Gay people know that sex-typed behaviour can be achieved, contrary to what is popularly believed. […] if sex-role behavior can be achieved by the « wrong » sex, it logically follows that it is in reality also achieved, not inherited, by the « right » sex. Anthropologists say that sex-role behavior is learned. The gay world, via drag, says that sex-role behavior is an appearance; it is « outside. » It can be manipulated at will. » (Newton, 1972 p. 103)

Le GN contre la structure – Partie I : hétérotopie et communitas (2/2)

« Le GN contre la structure » est une série d’articles qui vise à questionner les effets sociaux et collectifs du GN, en mettant l’accent sur son caractère subversif.


Résumé : Ce double article parle de GN, de création, de subversion et de communauté. Il fait usage de deux concepts majeurs, l’hétérotopie de Michel Foucault et la communitas de Victor Turner, qu’il tente d’expliciter en les appliquant à une expérience singulière : celle de LaboGN 2017.

Dans ce second article, j’utilise les concepts de liminarité et communitas pour appréhender les modes relationnels spécifiques permis par LaboGN, en m’appuyant notamment sur l’écriture collective d’un jeu. Cette réflexion dépend du précédent développement sur l’hétérotopie foucaldienne.

Abstract : These two articles speak of LARP, creation, subversion and community. They use two major concepts, Michel Foucault’s heterotopia and Victor Turner’s communitas, which they try to clarify by applying them to a specific experiment : LaboGN 2017.

In the second article, I use the concepts of liminality and communitas to apprehend the specific relationality LaboGN allows, notably by refering to my experience of collectively designing a game. This reflexion depends on my previous thinking about Foucault’s heterotopia.


Dans l’épisode précédent, je vous parlais de mon expérience de LaboGN 2017 sous le prisme de l’hétérotopie de Michel Foucault dans un premier article de la catégorie-projet « Le GN contre la structure ». J’y décrivais LaboGN, convention de GN polymorphe a mi-chemin de la colonie de vacances pour adultes, comme un « espace autre », un lieu qui se distingue radicalement de ce que Foucault rassemble sous le terme de culture et auquel je substituerai aujourd’hui le terme de structure. C’est la relation critique que LaboGN, comme lieu et comme intention, entretient avec celle-ci, qui m’amenait à en souligner le caractère hétérotopique, la qualité d’ailleurs véritable et subversif.

Toutefois, puisque le lieu, pour spécifique qu’il soit, importe moins que les relations dont il est le cadre, je voudrais partager ici une expérience singulière : écrire ensemble.

Charnière

Lundi 21 août au matin, je me suis rendue, me conformant au programme qui en annonçait la tenue quotidienne, à l’atelier d’écriture de LaboGN, animé par Pauline. Arrivée tard dans la nuit car mon week-end était occupé à un GN sur lequel j’étais photographe, je découvrais pour la plupart ces visages, nombreux, qui m’entouraient. Je me sentais mal à l’aise, étrangère. La moindre de mes interventions, ma façon de m’asseoir à l’envers, accoudée au dossier de la chaise pour alléger mon dos, mes sourires nerveux, tout en moi me paraissait gauche, artificiel, bizarre – d’une façon qui me semblait ne pas être celle que les gens d’ici, bizarres à leur manière, embrassaient.

Néanmoins, je tenais à être là. C’était pour ainsi dire mon défi, cet atelier : je voulais écrire pendant LaboGN, et, plus encore, je voulais écrire avec quelqu’un-e. Très vite, alors que la parole va de personne en personne le long du cercle – nous sommes une vingtaine – afin de se présenter, je réalise que relever ce défi ne sera pas une mince affaire.

Les « règles » de l’atelier sont simples : ici, nous définissons des thèmes ou des angles d’attaque, nous réfléchissons individuellement, puis collectivement, à des ébauches de jeux, et nous formons des groupes afin de les concrétiser. Certains de ces jeux seront organisés jeudi ou vendredi, le label « Made in LaboGN 2017 » ajouté à la main par Pauline sur le tableau d’affichage. Pour l’heure en ce lundi matin, le premier travail – et non le moindre – consiste en l’établissement de « contraintes » (guides plutôt, très vite contournés), pour orienter l’atelier. Pauline, afin de lancer la série de propositions, en fait quelques unes : le consensus se porte sur celle d’utiliser le lieu dans lequel nous sommes, un lycée catholique installé dans un très vieux bâtiment aux immenses escaliers de pierre, équipé de nombreuses salles et même d’une chapelle – pour idéologiquement dérangeante que soit la présence celle-ci dans un établissement scolaire, elle n’en demeure pas moins un lieu très exploitable en GN. D’autres propositions sont faites sans être adoptées : utiliser les paroles d’une chanson, propose par exemple Cécile. Je propose quant à moi, mue par ce qui semble être mon obsession du moment en matière d’écriture de jeux, que ceux écrits ici soient feel-good, c’est-à-dire qu’ils tentent d’amener les joueur-euses à se sentir bien à la fin : au prix de quelques exclamations effarées – il est vrai que la contrainte est de taille, le malheur étant une source dans laquelle il est bien plus facile de puiser –, elle est acceptée, quoique vite laissée de côté dans le design.

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La dite fresque. Merci à Manu-e pour  la photo.

Nous nous dispersons ensuite afin de puiser de l’inspiration dans les vieux murs de l’établissement, pour ensuite nous retrouver, quelques minutes plus tard, afin de partager en hâte nos idées avant que l’heure ne soit venue de laisser la place à l’atelier suivant. Errant comme les autres, quoique sans trop y croire, je tombe devant l’une des nombreuses fresques peintes sur les murs : au-dessus d’une femme mains sur les hanches, portant son regard haut sur un ailleurs que nous ne pouvons pas voir, une phrase tracée en lettres colorées affirme « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ». Je ne vous le cache pas, cette maxime me donne immédiatement la nausée. Assortie à l’œil inquisiteur du personnage qui l’accompagne, elle dégouline de moralisation inquiétante adoucie de mauvaise poésie : qu’à cela ne tienne, me dis-je, quitte à utiliser le lieu, autant le faire vraiment.

Toutefois, je ne partage pas mon idée, par pudeur, inconfort, défiance. Écoutant celles des autres, je leur reconnais parfois un intérêt narratif, d’autres, rares, piquent ma curiosité par leur originalité, comme celle, qui s’avérera donner mon meilleur GN de la semaine, de prendre pour base l’arrivée des réseaux sociaux pour des gamins des années 901. Mais je ne me rallie à aucune d’elles pas plus que je ne partage la mienne, trop épuisée physiquement et moralement pour me lancer dans cet exercice. En sortant, je rumine, dépitée, ce que je perçois déjà comme un échec.

Heureusement, le soir même, une rencontre inopinée avec Manu-e, qui sur un « tu m’es sympathique, j’aimerais bien discuter avec toi » brise mon isolement, ravive le souhait initial de l’écriture collective et le rend possible. Elle n’a jamais écrit de jeu, elle n’a jamais osé ; sa façon de penser, très directe comme en témoigne l’apostrophe première, m’interpelle. Alors que nous rangeons en hâte nos plateaux pour passer au premier debriefing quotidien, je lui demande si elle veut écrire un jeu avec moi ; elle accepte. Le lendemain, nous nous croisons et, en une heure trente d’un échange soutenu, nous concevons Charnière2.

Mise en abyme du lien social

Charnière, c’est un jeu sur la rencontre, le changement, et la banalité du quotidien. C’est un jeu qui se place à un de ces moments d’entre-deux, où parce que ce qui s’est passé avant semble déjà loin derrière et ce qui se passera après ne peut qu’être espéré ou redouté, mais pas attendu, le présent prend une teneur particulière, une lenteur et une saveur étranges : où, parce qu’iels partagent, chacun­e à leur façon, un moment charnière, un-e vielle-ux professeur-euse, un-e élève de troisième, un-e agent-e de nettoyage et un-e surveillant-e peuvent se retrouver à discuter ensemble d’une phrase peinte sur un mur du collège.

Ces moments, que j’appelle ici charnière, l’anthropologie les nomme liminaires, selon les travaux d’Arnold Van Gennep sur la structure du rituel. La liminarité, ou liminalité (liminality en anglais), qualifie ainsi la période durant laquelle un individu se situe entre deux statuts sociaux, sur le seuil (c’est le sens du latin limen dont est issu le terme) : par exemple, dans les sociétés à initiations, pour lesquelles le passage à l’âge adulte fait l’objet d’une séparation plus ou moins longue avec la mère, l’entre-deux, où l’individu a perdu son statut d’enfant mais n’a pas encore acquis son statut d’homme ou de femme, est une période liminaire. Selon l’anthropologue Victor Turner3, la liminarité va de pair avec une modalité spécifique du lien social : la communitas.

Le terme communitas, emprunté au latin pour se distinguer de celui de communauté ou community, est à proprement parler une anti-structure, c’est-à-dire, pour reprendre le vocabulaire développé dans le précédent article, le négatif de la structure. Si vous l’avez lu, vous savez déjà où je veux en venir : il ne peut y avoir de communitas sans structure, de même qu’une structure sans périodes liminaires, sans charnières où se développe la communitas, est totalitaire et intenable. Toutefois, nous viendrons à ces conclusions plus tard : pour l’heure, il s’agit de comprendre, en premier lieu, ce que Turner appelle structure – et qui fait l’objet, pour l’instant vague, de la série d’articles à laquelle celui-ci participe.

Ici, bien sûr, la structure fait référence à la structure sociale : elle peut ainsi être comprise comme englobant l’ensemble des éléments qui agencent et composent la société (institutions, règles, normes… mais aussi agents individuels et humains) et les relations qu’ils entretiennent entre eux. Turner, dans son livre The Ritual Process : Structure and Anti-Structure sur lequel je me base ici, fait le tour de plusieurs définitions avant d’en recouper les points communs et d’aboutir à l’idée que la structure est « une organisation superorganique [i. e. qui dépasse la simple somme de ses organes, de ses composantes individuelles] de parties et de positions, soumises à des modifications plus ou moins graduelles et qui persiste dans le temps »4. Bref, la structure, c’est – pour revenir au sens premier des mots, mode de définition que j’affectionne – un assemblage organisé d’éléments disparates qui, mis ensembles, produisent le cadre dans lequel les rapports sociaux et les individus sont régulés et distingués. Par exemple, les classes sociales, c’est-à-dire la manière dont les individus sont distribués sur une échelle économique, symbolique, légale ou religieuse, de prestige, d’influence, de droits et devoirs, forment une, sinon la structure sociale dominante. A l’intérieur des classes sociales, cependant, d’autres distinctions peuvent se déployer de façon différenciée et ainsi établir des structures complémentaires ou alternatives, comme les distinctions de race, de genre ou de sexualité5.

Ainsi, qu’est-ce à dire que « la communitas émerge là où la structure sociale ne se trouve pas »6 ? D’abord, que la communitas est un mode d’interaction ou de lien social qui s’affranchit des distinctions structurellement établies – elle est horizontale et a-hiérarchique. Ensuite, qu’elle trouve à se déployer dans les lieux où la structure n’est pas là, soit qu’on l’en ait bannie soit qu’elle les ait délaissés, comme les marges ou les milieux de pauvreté extrême : ainsi, la communitas, caractéristique des moments charnières ou liminaires, l’est aussi des hétérotopies. La boucle est bouclée : LaboGN, hétérotopie critique, est un espace d’aplanissement des différences sociales, ou plutôt de négation de celles-ci puisqu’il n’y a aucun moyen a priori de connaître le statut de personnes rencontrées là – dans les termes de Turner, c’est « un temps et un lieu de retrait des modes ordinaires d’action sociale »7. En conséquence, les liens sociaux qui s’y déploient, libérés du carcan structurel, ont la qualité de la communitas, rendant possible le fait d’écrire un jeu avec une personne dont on ne sait à peu près rien et qu’on ne connaît pas, mais qui est par défaut notre égale. Que Charnière, jeu qui met en scène un dialogue permis seulement par le caractère liminaire de la situation d’énonciation, ait été produit au sein des limites spatiales et temporelles d’une hétérotopie, réalise ainsi une singulière mise en abyme : d’autant plus, en vérité, qu’aucune de ces réflexions ne m’était alors consciente.

Risques et perversions

LaboGN, idéal de vie et de lien social ? Peut-être : mais un idéal n’est jamais que cela – une idée, parfaite, inaccessible et surtout, coupée du réel. Nous avons dit, dans le précédent article, que si LaboGN peut être utopiste, c’est que ce n’est pas une utopie mais une hétérotopie, un lieu autre et non pas un « nulle part ». De même, si la communitas peut s’y déployer, c’est que c’est un moment liminaire, un entre-deux. Dans les deux cas, hétérotopie et communitas, l’expérience singulière qui y est permise dépend de ce dont elles se font la négation : la réalité sociale dominante, qu’on la nomme culture, structure ou autrement. Il n’y a pas d’anti-structure sans structure et, en conséquence, toute communitas qui prétendrait s’émanciper de sa position liminaire retomberait dans l’écueil de la structure, avec la force supplémentaire conférée par la certitude de détenir la réponse aux maux de la société dont elle s’extrait : aussi le totalitarisme est-il une pathologie fréquente de la communitas, qu’elle risque de contracter à chaque fois qu’elle tâche d’étendre les limites spatiales et temporelles de son exercice. Il est possible de, comme Turner, diagnostiquer de la sorte – quoique cela puisse mener à un certain fatalisme – l’échec des communismes : cependant, si je me risque à une analyse plus spécifique de ce fait-là, ce ne sera pas dans ce texte. En outre, le caractère dialectique de la société et du rapport entre utopie et réel, comme évoqué dans le précédent article, donne un caractère performatif à celle-là : si « la société semble être un processus plutôt qu’une chose – un processus dialectique d’alternance entre structure et communitas »8, alors la communitas produit des effets sur la structure.

Néanmoins, un de ces effets, pervers, est bel et bien le renforcement de celle-ci : en offrant des échappatoires temporaires, des soupapes par lesquelles relâcher la pression, les moments de communitas contribuent à soutenir la structure dont ils produisent une émancipation fugace. Si toutes les sociétés ont besoin de ces lieux et ces moments alternatifs ou liminaires, c’est que « la structure totale de l’équation [sociale] dépend de ses signes négatifs autant que des positifs »9. Vaine, l’expérience LaboGN ? Pas tout à fait : critique, elle porte tout de même en elle des germes de changement – mais ceux-ci, tant qu’ils s’inscrivent dans le contexte limité de la communitas, ne sauraient être révolutionnaires10.

 

1Le jeu en question, Personal Branding, écrit par deux Julien et deux Elise, propose en trois actes de suivre huit personnes, de leur sixième à la réunion des anciens élèves en passant par une construction de soi sur les réseaux sociaux entre 25 et 35 ans. Le jeu, dont les personnages reposent sur l’aléatoire, offre d’infinies possibilités et des dynamiques de création de personnages et de relations très intéressantes et efficaces.

3Tous les passages cités dans cet article, sauf mention contraire, sont issus de TURNER, V., The Ritual Process : Structure and Anti-Structure, The Lewis Henry Morgan Lectures, Cornell University Press, New York, 1966.

4La traduction est un exercice complexe et partiellement vain, pour lequel je ne suis en outre pas formée : vous trouverez donc toujours le texte original en bas de page. Ici, dans le texte : « a superorganic arrangement of parts or positions that continues, with modifications more or less gradual, through time. » (Turner, 1966 p. 126)

5Loin de moi l’idée de débattre du « qui de l’œuf ou la poule » de la domination : tous ces modes de hiérarchisation et du social sont également oppressifs et importants, et si je mets en avant la classe en priorité c’est parce que les autres modes de domination sont très largement influencés, il me semble, par la position de l’individu oppressé sur l’échelle des classes (ou, pour être moins caricaturale, les moyens économiques, symboliques, sociaux et culturels dont iel dispose). Ceci étant, j’en débattrai avec plaisir autour d’un thé ou d’un mail.

6« communitas emerges where social structure is not » (Turner, 1966 p. 126)

7« a time and place of withdrawal from normal modes of social action » (Turner, 1966 p. 167)

8« society seems to be a process rather than a thing – a dialectical process with successive phases of structure and communitas » (Turner, 1966 p. 203)

9« The structure of the whole equation depends on its negative as well as positive signs. » (Turner, 1966 p. 201)

10En outre, ne peut passer le seuil que cellui qui se trouve devant la porte : à ce titre, LaboGN, en tant que liminarité spécifique, accueille une population socialement privilégiée – quoiqu’une étude sociologique convienne bien davantage à cet argument – non-représentative du reste de la société.