Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie III : p*tain de puritains

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part III/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.

[NOTE : Il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il le poste lui-même, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance depuis l’article précédent.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

A chacun son néo-puritain

Répondre à la partie suivante, intitulée « Pourquoi le néo-puritanisme est un féminisme » (p’tite référence à Sartre au passage ? L’existentialisme est un humanisme ?), m’a causé quelque trouble. En effet, quoique le terme soit en apparence limpide – néo-, nouveau, puritain, une personne embarrassée de quelque encombrante morale –, et quoiqu’il soit utilisé comme tel par certains médias, il ne veut, posé ainsi, rien dire. Mon opposant le définit fort courtoisement d’entrée de jeu : « Le néo-puritanisme tel que je le décris est une posture visant à purifier le discours et l’espace public des opinions qui ne vont pas dans le sens de : la revendication de l’ « égalité » de principe entre les minorités et la majorité (soumise à interprétation) et l’abattement des normes sociales (celles-ci découlent toujours de la majorité) ». Il s’agirait donc d’une « purification », terme dont la consonance religieuse me paraît ici primer (l’attitude du débatteur adverse à ce sujet indiquant, avec force stratégies discursives – à commencer par la mention du terme « totem » dans le titre de son article –, qu’il assimile le féminisme à un dogme quasi-religieux), du monde social, visant à en ôter ce qui ne correspond pas à un principe mis en guillemets d’« égalité ». La définition devient carrément évasive lorsqu’il mentionne minorités et majorité : en effet, il entretient une confusion, comme en témoigne la phrase suivante qui adresse le fait que les minorités sont en fait généralement celles qui oppriment, entre minorité numéraire (les « 1 % », les dirigeants, les ministres cultuels, etc.) et minorité sociale. Ainsi, les personnes racisées sont loin d’être minoritaires en nombre : avec des pays occidentaux en perte de vitesse et des pays en développement en plein boom démographique, cette tendance ne fera par ailleurs qu’augmenter. De même, les femmes constituent tout de même une bonne moitié de l’humanité, ce qui n’est pas rien ! Même si le terme de minorité coïncide dans certains cas avec une minorité numérique, comme dans le cas des personnes LGBT, ce qui compte pour qualifier une « minorité » sociale, c’est sa place dans les représentations, les sphères de pouvoir, les normes dominantes : ainsi, est minoritaire un groupe normativement stigmatisé, dénié, ou invisibilisé. L’idéal républicain français, basé sur l’effacement des particularismes, constitue ainsi une norme fort propice à l’invisibilisation des disparités sociales et culturelles.

Toutefois, ne me satisfaisant pas de la seule définition fournie par mon adversaire, j’ai effectué une petite recherche concernant le néo-puritanisme. En français, le terme m’a mené par moult chemins à un certain Thibault Isabel, qui en fait un usage intensif. La démonstration de celui-ci, qui avance que le néo-puritanisme qualifie l’attitude des féministes à l’égard de la sexualité, est la suivante : « Là où les féministes du XXe siècle réclamaient une vie sexuelle émancipée et épanouie, dans le contexte de la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement, les féministes actuelles se retrouvent plongées dans un contexte nouveau (où ces droits sont solidement acquis, sans que le machisme et l’exploitation marchande du corps féminin aient disparu pour autant), ce qui les amène du même coup à stigmatiser la sexualité masculine, voire souterrainement la sexualité tout court. » Passons pour le caractère « solidement acquis » des droits à la contraception et à l’avortement, quand des pays voisins restreignent l’accès à la pilule du lendemain (Belgique) ou remettent en question le droit à l’avortement (Espagne)… Les féministes modernes (qui s’ennuient, peut-être, on n’sait pas) mèneraient donc une croisade contre la sexualité féminine : « Où commence et où finit la frontière subjective et variable selon les personnes entre ce qui est jugé courtois et ce qui est jugé insistant ? Et, en admettant que les remarques mesquines et vulgaires doivent être sanctionnées dans la sphère sexuelle, pourquoi ne le seraient-elles pas avec tout autant de force dans les autres domaines de la vie ? » s’interroge, inquiet, Thibault Isabel. C’est pas faute de dire 1) que les remarques mesquines et vulgaires doivent être sanctionnées dans d’autres domaines (lutte anti-raciste, anti-validisme, etc.) 2) que le consentement, c’est simple comme une tasse de thé.

En anglais, la recherche est plus vaste : Wikipedia assimile ainsi le néo-puritanisme, ou plutôt les néo-puritains (New Puritans), à (je traduis) « la tendance en augmentation des jeunes de classes moyennes à accepter de plus en plus de régulation et d’auto-contrôle de leur vie pour restreindre la « culture de la consommation ». » Il s’agirait ainsi d’une forme d’ascétisme politique, lié aux méfaits du consumérisme et d’un hédonisme insouciant. Un autre blog francophone, acide, livre le sévère pamphlet d’un néo-puritanisme analogue : « Cette idéologie autoritaire de droite utilise les enjeux de santé publique pour faire passer son message. Pour les néo-puritains, l’individu est entièrement responsable de son état de santé. Le fait qu’il y ait une différence de 10 ans entre l’espérance de vie d’un citoyen d’Hochelaga-Maisonneuve et celui de Westmount ne les concernent pas. Si les pauvres mangeaient mieux, ils vivraient plus longtemps, pensent-ils. Autant dire aux habitants des bidonvilles que leurs maisons seraient salubres s’ils respectaient les normes de construction. »

Bref. Un néo-puritain, c’est quelqu’un qui défend des idées susceptibles de limiter la liberté d’autrui pour le bien commun : pour l’extrême-droite, un néo-puritain, c’est donc une féministe ; pour une pensée plus à gauche, un néo-puritain, c’est un privilégié bien-pensant et ignorant des déterminismes sociaux. Sur ces définitions contrastées, tâchons plutôt d’avancer.

Quand le verger populaire comprend (presque) l’intersectionnalité

« La posture néo-puritaine, continue le fruité populiste, identifie tout homme, tout Blanc, et tout hétérosexuel (le fameux « mâle blanc hétéro-cisgenre ») comme un être « privilégié », car ne subissant ni le racisme, ni le sexisme, ni l’homophobie. Or, les quatre personnalités citées (au hasard…) plus haut [Omar Sy, Jacques Attali, Christine Lagarde] ne sont objectivement pas en état de souffrance de ces fléaux, car elles jouissent d’un privilège infiniment plus immense que celui d’être un mâle, un blanc ou un hétéro : celui d’être riche. » C’est vrai. Comme je l’expliquais précédemment, à l’aide de Jules Falquet, les privilèges et les discriminations se combinent, et le privilège conférant le plus de pouvoir est sans doute le privilège de classe, la richesse. Toutefois, l’argument, qui s’appuie ici sur des individus, et il est largement invalidé si l’on pense en termes de catégories sociales : peut-être que le fait d’être noir n’handicape plus Omar Sy, mais le fait qu’il soit un des rares acteurs français noirs connus à l’étranger, voire un de seuls acteurs français noirs tout court, est édifiant. Un article du Figaro intitulé « Les 50 qui comptent dans le cinéma français » mentionne effectivement Omar Sy parmi les dix acteurs « qui comptent », mais il s’agit de la seule personne noire citée, et à l’exception de Jamel Debbouze le seul racisé. Les quarante-huit autres personnalités citées (réalisateurs, producteurs etc.) sont des blancs (ou, rarement, des blanches). L’intersectionnalité ne dit pas « Omar Sy est opprimé parce qu’il est noir » : elle dit plutôt quelque chose comme « le fait qu’Omar Sy soit noir diminuait ses chances de percer dans le cinéma français ». Les arguments ad hominem, s’ils permettent toujours de désigner l’exception (je ne me suis jamais faite agresser dans le métro : dois-je en conclure que les personnes identifiées comme femmes ne se font jamais agresser dans le métro ?), empêchent de prendre du recul et d’obtenir une vision véritablement sociologique d’un phénomène social. C’est la même logique qui me permet de balayer d’un revers de la main les accusations de misandrie et de racisme anti-blanc : s’il est bien sûr possible de tenir des propos agressifs ou désobligeants parce que notre interlocuteur est, par exemple, un homme (confers la blague par laquelle je conclus mon article précédent), cela n’en fera pas une oppression systémique et ce dernier pourra aller se vautrer sur le matelas molletonné de ses privilèges pour se consoler. La femme à qui l’on répète pour la dixième fois de l’année, parce qu’elle a osé exprimer son opinion, de retourner dans la cuisine ou de s’occuper de ses gosses, n’aura sans doute, elle, qu’à effectivement le faire – ou continuer à endurer un flot ininterrompu d’injonctions assignatoires.

Cette erreur d’échelle, sans doute induite par des biais idéologiques de la part de mon détracteur, le mène donc à réaffirmer une nouvelle fois un individualisme exacerbé de la part des féministes, ces néo-puritaines : « Le néo-puritanisme a en effet un rôle pervers : diviser. » Drôle d’affirmation de la part de quelqu’un qui soutient d’éminentes personnalités du Front National, dont le fond de commerce est basé sur le rejet de la différence, le blâme des immigré-e-s et des plus précaires. La prétention à l’universalisme au nom de la seule lutte des classes se fait ainsi en occultant totalement les réalités subalternes… C’est bien pratique de reprocher aux féministes de « dés-unifier » la réalité sociale en lui rendant ses couleurs, quand ce qui compte dans l’idéologie portée par mon interlocuteur est la blanchité et le nationalisme chrétien ! La xénophobie et le refus de la différence inhérent à ces idéologies transparaissent clairement dans un terme que mon adversaire accole aux blancs qui soutiennent les personnes racisées dans leurs luttes, attitude qu’il appelle « ethnomasochisme ». Rien que ça : l’appartenance primordiale à une catégorie sociale empêche-t-elle toute lutte contre les discriminations ? Voilà qui n’est pas très conforme à la prétendue universalité du discours de mon interlocuteur, et confirme le biais profondément machiste et nationaliste de son argumentaire : s’unir, oui, mais entre mecs blancs.

Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie II : les féministes, ces bourgeoises

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part II/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.


[NOTE : Il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il le poste lui-même, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance depuis l’article précédent.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

Toutes les féministes sont-elles des bourgeoises, et, plus important, le socialisme est-il soluble dans la guerre des sexes ? Dans le deuxième épisode de le-feminisme-cest-caca, nous tâcherons de démontrer que l’extraordinaire inventivité du capitalisme néo-libéral quant il s’agit de nous la faire à l’envers n’est pas une raison pour cesser les luttes féministes.

Le salariat féminin, une belle arnaque

Dans la deuxième partie de son argumentation, mon interlocuteur dénonce le fait que l’accession des femmes au travail salarié est une manœuvre pour booster la consommation et précariser encore les classes inférieures (ben ouais, dans une société où les femmes restent au foyer, le salaire des hommes doit pouvoir couvrir l’intégralité des besoins de celui-ci ; dans une société où les femmes bossent au même titre que les hommes, chaque salarié doit donc être payé, non pas assez pour entretenir un foyer, mais un demi foyer – vous la sentez l’arnaque ?). Les femmes des classes populaires, en plus de devoir assurer leur rôle (obligatoire) de mère, les tâches domestiques etc., se retrouvent donc à travailler douze, puis dix, puis huit heures par jour comme leurs maris : c’est ce qu’on appelle la double journée des femmes. De l’autre côté, en revanche, les femmes bourgeoises – les premières à avoir obtenu le droit de vote dans bien des pays, suffrage censitaire quand tu nous tiens – ont tout loisir, elles, de faire effectuer la deuxième moitié de cette double journée par les femmes prolétaires : bonnes, servantes, nourrices, puis femmes de ménage, babysitter, etc. Le texte que je discute ici l’énonce clairement : « dans les faits, [la bourgeoise peut] vivre son émancipation sur le dos d’autres femmes… »1 Ces femmes, par ailleurs, sont bien souvent dominées sur le plan de la classe, de la race, etc. : c’est pourquoi, n’en déplaise à l’analyste, le féminisme intersectionnel est particulièrement important dans la compréhension des phénomènes de domination et l’articulation entre capitalisme, colonialisme et patriarcat. Jules Falquet, théoricienne féministe contemporaine, parle ainsi de « vases communicants » : la classe, comme privilège, « compense » le genre, de sorte qu’une femme riche sera moins harcelée, par exemple, qu’une femme pauvre. C’est ce qui permet à des femmes privilégiées d’écrire un communiqué dénonçant les luttes contre une réalité qu’elles ne connaissent, en fait, pas, puisque leur position sociale les protège – au moins partiellement – de l’exposition au harcèlement et à certaines formes d’oppression sexiste.

La réalité du féminisme blanc et bourgeois de la deuxième vague est ainsi exposée avec justesse par mon adversaire : cependant, sitôt cela fait, il commet à nouveau ce que je lui reproche dans l’intégralité de son texte, à savoir, prendre la parole pour des personnes à qui il n’a jamais demandé leur avis.

Au foyer tou(s)tes !

« Des fruits amers de l’« émancipation » féminine que le féminisme de troisième vague tente de réparer en avançant un à un les concepts de partage des tâches, de charge mentale (pansement pour la double journée), de lutte contre le harcèlement sexuel au travail (pansement pour la prédation hiérarchique), sans jamais (ou si peu) remettre en question le travail de ces femmes, qui préféreraient pouvoir rester à la maison, s’occuper des enfants, du foyer, et grâce à la démocratisation des appareils domestiques (la société de consommation a au moins ça de bon), s’adonner à des activités associatives, culturelles, réellement épanouissantes bien que non lucratives », écrit le paternaliste bienveillant. A cette longue tirade, je répondrai en deux parties.

D’abord, la charge mentale n’est un pansement pour rien : la charge mentale est un concept permettant de rendre compte de l’inégalité des rôles sociaux masculins et féminins dans l’espace domestique. La charge mentale permet de mettre un mot sur le problème, et donc, de le traiter avec une plus grande efficacité. Le but, c’est d’aboutir à l’égale répartition des tâches. C’est… tout, en fait. Ça n’est pas un « pansement » pour la double journée, comme si celle-ci était un bobo (haha, un bobo), c’est un nom, une cause, et donc un moyen de s’emparer efficacement du problème persistant de la double journée. Quant à la lutte contre le harcèlement… Que dire ? Penses-tu, toi l’auteur de ces tristes mots, que les femmes se plaignent du harcèlement juste parce qu’elles ne peuvent pas – ou peuvent moins – être, elles aussi, des prédatrices en haut de l’organigramme ? Penses-tu que nous accepterions les mains au cul, les propos salaces, les propositions sexuelles, le chantage quand nous refusons ces propositions, les regards, les « compliments » et j’en passe, s’il n’existait pas de « prédation hiérarchique » ? Le harcèlement sexuel est un symptôme de l’existence d’une hégémonie masculine dans les secteurs de pouvoir, un symptôme du rôle subalterne des femmes, de leur infériorité sociale et, avant tout, du fait que la sexualité masculine est admise et défendue comme une sexualité prédatrice, animale et à laquelle on ne peut rien refuser. La lutte contre le harcèlement n’est pas un pis-aller : c’est une question de survie pour bien des femmes et plus largement des personnes appartenant à des minorités sexuelles, de genre, de race. Le truc, en effet, c’est que sans cette « prédation », sans l’hégémonie structurelle de l’homme blanc, le harcèlement ne pourrait pas avoir lieu, je te l’accorde : parce que les harceleurs ne seraient pas investis de cette immunité nauséabonde et toute-puissante.

Ensuite, leur as-tu demandé, « aux femmes » ? T’ont-elles dit qu’elles préféreraient pouvoir rester à la maison, et surtout, pourquoi ont-elles dit cela ? Il y a bien sûr des femmes qui préféreraient rester au foyer. Il y en a même un paquet qui le font. Mais la question que pose le féminisme, c’est pourquoi. Désirent-elles rester au foyer parce qu’elles sont habituées à cette idée (éducation), parce que l’espace public leur est hostile (prédation), parce que les emplois qui leur sont réservés sont ingrats (dénigrement), où en ont-elles envie ? On peut choisir d’être femme au foyer, bien sûr : mais on peut, exactement au même titre, choisir d’être homme au foyer. Quand il y aura autant d’hommes que de femmes au foyer, ou autant de femmes que d’hommes qui travaillent dans des conditions acceptables, alors à ce moment-là seulement on pourra dire que le choix d’être un parent ou une personne au foyer est libre de tout déterminisme – ce moment-là, pour moi, c’est celui du salaire universel qui seul permettra un libre et véritable épanouissement des individus, libérés du poids de l’exploitation (ce qui n’équivaut pas au travail comme forme nécessaire de reproduction de la société et des individus). En attendant, cessons de naturaliser la maternité et la féminité, et acceptons de faire face au fait qu’il y a un problème dans la répartition genrée des espaces public et privé, d’où découle celle du travail.

Patriarcat et capitalisme : un monstre à deux têtes

Mon opposant se trompe de problème : en effet, ce qu’il dénoncerait sans le biais anti-féministe de son analyse, ce n’est pas le travail des femmes, c’est le travail salarié dans son ensemble. Il est vrai que le féminisme de la deuxième vague, en dépit de ses aspirations socialistes et universalistes, s’est trouvé pris au piège d’une connivence historique avec l’avènement historique du néolibéralisme, comme le montre la philosophe Nancy Fraser dans un article intitulé « Féminisme, capitalisme et ruses de l’histoire » : c’est pourquoi, à présent, une nouvelle vague déferle pour porter une contestation globale du système, avec comme idée directrice le fait qu’une société post-capitaliste n’est pas possible sans féminisme. Cette idée, largement répandue, s’appuie sur le fait que les sociétés pré-capitalistes et les organisations économiques non monétarisées reposent sur une toute première division du travail, le partage de celui-ci selon le genre2 : par conséquent, une société véritablement égalitaire, conforme aux projets communistes, doit impérativement dépasser la division binaire de la société en genres, afin de ne pas simplement reporter l’oppression salariale sur l’exploitation des femmes. Les révolutionnaires du XXe siècle l’avaient bien compris : l’accord du droit de vote dès 1917 en URSS, ainsi que du droit au divorce, à l’avortement et la socialisation partielle du travail domestique, démontrent cette lucidité du communisme quant à la nécessité d’une société inclusive3.

Que dire, en outre, du prétendu individualisme féministe ? Je suis perplexe : en effet, si tout militantisme porte avec lui sa part de divisions, de courants, de contradictions (chez moi, on appelle ça la démocratie), il est par définition apte à dépasser les individualismes pour parvenir à une lutte collective. Bien entendu, l’étendue de cette lutte est variable, et tous les féminismes ne s’accordent pas entre eux sur tous les sujets : toutefois, l’existence même du féminisme et son dynamisme pérenne témoignent de sa capacité à dépasser les contradictions individuelles. La confusion qui existe dans la pensée de son présent détracteur entre un féminisme blanc et bourgeois et « le » féminisme – pour moi, féminismes se dit mieux au pluriel – est à mon avis liée au manque d’historicisation des luttes : en considérant tous les combats par stricte référence au cadre contemporain, on en oublie ainsi les causes endogènes de chaque mouvement et la réalité matérielle à laquelle ils appartiennent, aboutissant ainsi à subsumer les particularismes idéologiques et les manifestations plurielles sous une seule étiquette discréditée en bloc.

Pour conclure, quoique je sois d’accord avec le cœur de l’analyse socio-économique du débatteur adverse, les conclusions qu’il en tire sont inappropriées au regard de l’oubli de l’histoire des luttes et, plus fondamentalement, d’un négationnisme social qui refuse, comme je l’ai démontré dans l’article précédent, de considérer le genre comme soumis à un vaste ensemble de déterminismes sociaux et de modèles normatifs acquis.

 

Allez, je vous laisse, j’ai faim ! Dans le prochain épisode, nous parlerons de « néo-puritanisme » et peut-être de misandrie, mais j’ai la flemme j’avoue. Tenez, vous connaissez la différence entre les hommes et les champignons ? Quand tu dis « y a des champignons toxiques », t’as pas une amanite phalloïde qui vient te pondre une tribune sur Libé.4 *badumtss*

1Un petit Ctrl+F dans mon article « La banalité du Mâle : les représentations féminines, un enjeu politique » vous permettra de trouver résumée l’analyse de Jules Falquet concernant le cantonnement des femmes dans le care.

2Et je dis bien genre car dans de nombreuses sociétés, à l’image des vierges jurées d’Albanie, les personnes nées avec un sexe féminin ont la possibilité, dans certaines conditions, d’adopter un statut social comparable à celui d’un homme, à condition le plus souvent de rester célibataire (et abstinente, du moins du côté hétérosexuel). Voir par exemple Rebecca Chaouch, « Albanie: La coutume des « vierges sous serment » » [archive], Huffington Post, 26 août 2013 (http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.huffpostmaghreb.com%2F2013%2F08%2F26%2Falbanie-photos-coutume-vi_n_3805644.html)

3J’avoue, c’est un peu pour troller que je mets inclusive ici.

Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie I : le genre, ce démon

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an previously anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part I/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.


[NOTE : Après avoir écrit cet article, il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il poste lui-même le texte, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance ici.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

Hier, date de la journée internationale des droits des femmes, j’ai reçu un mail d’une amie : « je me permets de t’envoyer cette pièce jointe pour en avoir ta version », disait-elle. Attaché, un pdf de neuf pages sobrement intitulé « pourquoi-le-féminisme-cest-caca », rédigé par une de ses connaissances dans le noble but d’expliquer, eh bien, pourquoi le féminisme est à la société ce que la matière fécale est à l’intestin en bonne santé. Voici ma réponse, « ma version », donc, de la fameuse troisième vague du féminisme contemporain qu’il fustige.

Puisqu’il – je ne vous surprends guère, je suppose, si je vous indique son genre, aussi n’ai-je point l’impression de rompre ainsi l’anonymat du récriminateur – ne désire pas que son propre texte apparaisse de façon publique, et quoique celui-ci présente tous les aspects formels d’un texte universitaire – bibliographie, je vous prie –, je m’en vais de prime abord effectuer quelques rappels mobilisés dans son argumentaire.

Un deux trois – féminisme !

En premier lieu, il mentionne la « première vague » féminisme, c’est-à-dire les luttes féministes ayant abouti en Europe au droit de vote (ce qui ne signifie pas, bien sûr, que des revendications de femmes n’aient pas eu lieu auparavant). Il précise qu’il ne s’y oppose pas : il faut dire que le faire serait, en 2018, un tantinet suranné. La « deuxième vague », plus contrastée, dure jusqu’aux années 1980 et concerne des revendications plus globales, ancrées dans une lutte contre le patriarcat et le système capitaliste : s’ensuit une « troisième vague » – celle que notre challenger fustige –, préoccupée par la défense des droits des minorités, en premier lieu raciales, au sein du féminisme. C’est à cette vague de féminisme, qu’on nomme intersectionnel d’après les mots de l’afro-féministe américaine Kimberley Williams Crenshaw, que j’appartiens. L’intersectionnalité, en deux mots, est ce qui permet de penser que des discriminations peuvent se combiner pour aboutir à une discrimination encore plus discriminante (et aussi, c’est discriminant, ok ?! T’as compris ?) : en gros, quand t’es une meuf noire et que ton patron te fait « mais non, je suis pas raciste, t’as vu j’ai pas viré les hommes noirs » et « je suis pas misogyne, regarde, j’emploie des femmes blanches », l’intersectionnalité, ça te sert à lui mettre ton poing métaphysique (ou pas) dans la gueule. L’intérêt de l’intersectionnalité, vous l’avez compris, est de permettre la convergence des luttes et une pensée plus globale et unificatrice des discriminations (et leur pendant inverse, les privilèges) : celles-ci comprennent notamment, en vrac, la race, le genre (notamment s’il n’est pas conforme au passing, donc à l’image que les autres perçoivent de notre genre, ou à notre sexe biologique, ou qu’il n’entre pas dans la binarité H/F), la classe sociale, l’orientation sexuelle, le handicap, l’accès aux ressources culturelles et aux soins, etc. – bref, tous les gradients sociaux qui distinguent les humains entre eux. En tant que blanche, valide, pauvre mais avec un capital culturel important et la possibilité de m’exprimer, bi mais en relation avec des hommes, polyamoureuse mais acceptée, queer mais avec un passing qui, tel le miroir du Rised, renvoie ce que la personne en face veut voir, j’occupe donc une bonne place sur le podium des privilèges. Ceci étant dit, continuons.

Baby don’t misgender me, don’t misgender me, no more

Le premier argument de notre timide combattant concerne, comme de bien entendu, le geeeeeeeeeenre. Après avoir affirmé de façon somme toute hasardeuse – ses guillemets à l’appui – qu’il est favorable à l’égalité de « traitement » des hommes et des femmes (quoique cela puisse bien vouloir dire), c’est bien là où s’arrêtent ses concessions à un féminisme galopant et castrateur. L’argument premier concernant le fait que faudrait pas pousser quand même – meufs ≠ mecs – concerne, cela va sans dire, la bio-lo-gie. Mais oui enfin, vous êtes un peu bêtes non, il suffirait que tout le monde se balade avec le [insérer ici l’organe approprié] à l’air et on serait fixé ! Roh. Passons sur le fait que près de deux enfants sur cent naissent intersexués – c’est-à-dire avec des caractères sexuels « ambigus » – et qu’un pour mille fasse l’objet de chirurgies correctives1 (oui, on parle souvent de couper ce qui dépasse), puisque ce petit passage naturaliste ne dure que quelques mots et cède bien vite, après une incursion dans le royaume des attitudes (genrées), à une audacieuse (« oserai-je… » précise l’auteur, pas fou) allégation concernant les « activités ou métiers d’hommes ou de femmes ». Aucune de ces activités n’est uniquement culturelle, prétend-il. Sa thèse s’abat, péremptoire : « la construction sociale du genre n’est qu’un mythe destiné à nourrir l’idée de l’interchangeabilité des sexes ».

Il parvient ensuite sans plus attendre au « point Butler » de l’argumentation, accusant celle-ci d’avoir lancé la fameuse troisième vague en distinguant radicalement sexe et genre (et ce, bien que le terme de genre soit apparu puis ait été utilisé par les féministes avant l’intervention, certes canonique, de Judith Butler et son Trouble dans le genre, publié en 1990 dans sa première version). Le genre, pour Butler, est performatif – si vous me lisez, vous avez déjà rencontré ce terme, qui désigne la façon dont des énoncés et des discours produisent des effets dans le réel – : ainsi, attribuer un prénom féminin à un bébé produit des effets, en premier lieu le fait de rendre ce bébé reconnaissable par l’environnement social comme, par exemple, « un garçon »2. Pour son détracteur, établir une dichotomie entre sexe et genre constitue en effet une aberration : en effet, quoiqu’il ne rejette pas qu’il existe des différences entre les deux, le fait que le sexe soit le premier déterminisme du genre ne doit pas être écarté. Et c’est bien vrai : en naissant avec un vagin, tu as plus de chances de concevoir un désir d’enfants ou de porter des talons aiguilles.

C’est là où la lecture que fait mon adversaire improvisé pèche à mon sens : quoique la définition qu’il en donne soit juste, les conclusions qu’il en tire ne le sont à mon avis pas. Ainsi, il explique que « pour Butler, le genre n’est qu’un ensemble de performances à connotation sexuée constitutives d’une construction sociale », mais va ensuite un peu vite en besogne en posant comme point de vue des féministes le raisonnement suivant « genre = performance = stéréotype = le mal ». Non, les féministes ne tuent pas des bébés et ne dansent pas nues dans les bois à la pleine lune (enfin pas toutes), pour paraphraser un certain évangéliste américain3, et elles ne rejettent pas non plus la maternité, l’hétérosexualité, le maquillage, l’eau du bain : le genre est un des déterminismes sociaux les plus puissants, et s’il s’agit de s’en rendre compte, il ne s’agit pas de refuser en bloc tout ce qui pourrait nous y rendre conforme. Ce qui est dénoncé par le féminisme, ce n’est pas, par exemple, d’être mère : c’est le fait que les petites filles soient entraînées, dès leur plus jeune âge, à l’être. Je ne vais pas en remettre une couche sur le marketing genré, Noël c’était il y a trois mois (quoi ? Déjà ?) et vous avez toustes en tête la réalité gerbante des rayons de jouets pour gosses. Être mère, pour une femme, c’est une évidence : une évidence sociale – et j’ai beau répéter obstinément depuis que je suis en âge de parler que je n’aurai jamais d’enfant, je m’attends à ce que, mes vingt-cinq ans passés, quelque pauvre hère point trop au point me demande quand est-ce que je vais bien pouvoir me décider à en faire. Qu’est-ce à dire ? Que si tu fais pas gaffe, quand tu nais avec un vagin, un môme finira par sortir de ce dernier, souvent bien avant que tu aies pu te demander quelles seraient les conséquences sur ta vie. Le mouvement No Kid, ou Childfree (littéralement : « libre d’enfant », par opposition à childless qui veut simplement dire « sans enfant »), qui commence avec un bouquin de Corinne Maier que intitulé, eh bien, No Kid et que j’ai croisé pour la première fois dans la bibliothèque parentale (bon travail !), ne cesse de marteler cette réalité : avoir des enfants, c’est pas rien, et c’est possible de le regretter. Et ça, ben, quand t’es née avec un utérus fonctionnel, on oublie souvent de t’en informer. Rares sont les féminismes qui disqualifient comme réactionnaires les personnes qui ont des enfants : en revanche, la troisième vague de féminisme met le doigt sur le fait que le désir d’enfants est une injonction sociale associée à la féminité.

Quant à l’argument suivant de ce texte que je relis péniblement, deux mots : utter bullshit. « si les femmes aiment prendre soin de leur environnement immédiat et être proches des enfants ou des êtres plus faibles4, se tournent majoritairement vers des métiers à forte connotation maternelle, c’est peut-être avant tout parce qu’elles ont un utérus ». BEN OUI.

…Non. En fait non. Non. Non mais… Non. WTF. Je veux dire, les femmes ? Mais genre… Qui ? J’sais pas, tu aimes faire le ménage pendant l’ovulation, toi, au fond ? Tu fais de l’humanitaire pendant ton SPM (syndrôme pré-menstruel) ? Non ? Bon. Ben je crois que l’utérus n’a rien à faire là-dedans. C’est tout pour moi, bonne journée. (« L’argument marcherait pour les kangourous », me signale doctement mon amoureux domestique. Vous faites ce que vous voulez de cette affirmation.) Même rengaine du côté des hommes, ces êtres à la musculature supérieure et au sexe pénétrant (il fait plus chaud là, non ?) : le candide impétrant nous explique qu’il faut voir là toutes les causes de « leur violence et leur goût pour la transgression » (non mais vraiment, la température a augmenté, c’est pas que moi, si ?), saupoudrant le tout d’œdipe freudien afin d’épaissir sa sauce.

Notre joyeux masculiniste (qui sauvegarde pourtant, dans une ultime pirouette, la révulsion à l’égard des tâches physiques, l’amour de l’art et, somme toute, la virilité non conforme en se reportant sur la transgression, laquelle il goûte – mais pas du genre, attention, transgressons dans le droit chemin du Mâle), dans un éclair de lucidité, énonce ensuite le point suivant : « Si le genre n’est qu’une construction sociale (ce que j’affirme être faux), alors il existe des moyens de s’émanciper du déterminisme social et donc, de se « réinventer un genre ». » Oui. Très bon point. …ah c’est pas fini ? Roh. Bon.

Il explique, en effet, que les exemples de transgression de genre qui existent sont « des épiphénomènes » : dans la pensée politique de gauche, on appelle ça des marginalités, et c’est tout le concept du fait d’avoir une identité non conforme – on est renvoyé à la marge, sans possibilité d’expression. Le fait que les transgressions de genre sont moins rares que les conformations au genre n’est rien moins que la preuve qu’il existe des impératifs sociaux liés à l’expression et la construction genrée, et que s’émanciper de ceux-ci requiert de secouer le joug de la société toute entière – avec les risques et les difficultés que cela comporte. L’argument suivant me laisse dubitative, j’avoue : il parle de « la myriade de nuances qui existent en ce qui concerne le déterminisme de genre […], qui fait que les hommes ne sont pas tous au mieux des héros et au pire des bourrins, et que toutes les femmes ne sont pas au mieux des mères et au pire des pétasses ». Oui, jusque là, bravo, tu es féministe. « Pour prouver que les sexes sont bel et bien interchangeables (et que le genre n’est qu’une construction sociale), continue-t-il sans transition, il faudrait qu’à l’échelle d’une société entière, on puisse quantifier au moins un quart des femmes reproduisant des schémas masculins, et inversement ». Ah ? Mais… Pourquoi un quart ? Pourquoi pas la moitié ? Ou 1 % ? Ou toutes ? Mystère. Quoi qu’il en soit, la démonstration est ici branlante, on le voit bien : l’argumentaire féministe consistant grosso modo à dire « on veut pouvoir faire les mêmes choses que les hommes », à bas le plafond de verre, le slut-shaming, les diktats de beauté et toute la clique, affirmer que le fait qu’un quart de patrons ne soient pas des patronnes révèle que le genre est essentiellement l’expression du sexe biologique, c’est mettre la charrue avant les bœufs (ou l’égalité de genre avant sa revendication). La société est construite selon un modèle qui conditionne les femmes à mettre leur famille avant leur carrière, les hommes à faire le contraire : les transgressions sont rares, parce qu’elles sont coûteuses – et j’insiste sur ce fait. Quand, pour un meilleur job, tu risques que tes gamins t’accusent de les délaisser, que tes parents te tournent le dos ou que ta (ben oui, c’est une meuf aussi) babysitter te considère comme une mauvaise mère, ben, faut être carrément déterminée (toi même tu sais, Virginia Johnson). Alors que quand on te regarde avec des grands yeux admiratifs en te disant « je suis fier-e de toi, mon fils » pour la même situation, ça passe de suite mieux.

Libérez, travaillez… Attendez, y a pas une arnaque, là ?5

Occultant le fait que les travaux manuels sont loin d’être les plus valorisés, il avance ensuite que l’idée d’interchangeabilité des sexes est étroitement liée au développement du secteur tertiaire. Or, si en effet, le secteur des services et même, plus largement, le développement du capitalisme – qui permet de penser la force de travail comme totalement abstraite, détachée du sujet travailleur6 – ont contribué à la possibilité d’une division non-sexuée du travail, des travaux d’historien-ne-s montrent que d’une part, la division sexuelle du travail dans le secteur primaire traditionnel est loin d’être de tout repos pour les femmes (plusieurs dictons du Moyen-Âge mettent ainsi en avant l’importance d’avoir une femme robuste, les travaux ruraux ne laissant pas la possibilité à celle-ci de se reposer pendant ou après ses (nombreuses) grossesses et requérant un investissement physique intense), et que d’autre part, le Moyen-Âge permettait aux femmes, sous certaines conditions de consentement du père ou du mari (faut pas déconner), de rejoindre une grande diversité de corps de métier, notamment dans l’artisanat7. Ainsi, si le développement du secteur tertiaire peut en effet être présenté comme un facteur d’émancipation, faire de celui-ci – et donc de la force physique, depuis longtemps cantonnée aux basses strates de la société, le « sexe fort » se gardant bien de l’être s’il peut être au chaud dans un fauteuil ministériel/clérical/etc. – une cause de ce que mon antagoniste nomme « mythe de l’interchangeabilité » est, à mon avis, aller un peu vite en besogne.

Par ailleurs, si celui-ci peut causer « des dissonances cognitives quant à l’identification sexuelle », spoilers : la société binaire et patriarcale cause des dissonances quant à l’identification sexuelle. Point. En effet, si le genre perdait sa puissance assignatoire, sa force et sa violence injonctives, il perdrait du même coup sa capacité à être une source de souffrance et de désorientation. Qu’il cite ensuite un article alarmiste de Slate invitant à considérer le taux de suicide record des personnes trans en mettant l’accent sur les violences subies, les discriminations, le rejet, l’absence de droits, la pauvreté, etc., et en conclue que « ce chiffre incroyablement élevé témoigne du malaise présent dans cette population », est tout bonnement innommable. C’est de la transphobie pure et simple. Je ne parviens à rester froide à la lecture de ce paragraphe nauséabond, parce que c’est absolument horrible de mépris, de condescendance, et de mauvaise foi – en effet, quoiqu’il mentionne que « peu d’éléments attestent d’un quelconque lien entre troubles de l’identité sexuelle et dépression », il se permet, LUI, de le faire, ce lien ! Bordel ! Et après on se demande pourquoi être trans dans notre société est l’une des identités les plus fragiles et les plus occultées. Merde, quoi.

Réponse rapide à de la propagande issue d’un site qui s’intitule Reinformation.tv (I mean, seriously?) et qui prétend que les chirurgies de réassignation sexuelle mènent des personnes trans au suicide : ça tombe bien, il y a quelques jours, je lisais un article médical8 sur le sujet de la réassignation sexuelle, et quoique celle-ci soit bien évidemment à prendre avec le plus grand soin (en même temps, on ne peut pas changer de sexe comme on s’achète une nouvelle chemise, hein), la plupart des personnes (ici, male to female, d’un sexe mâle à un sexe femelle) en conçoivent au contraire un grand soulagement et ressentent une amélioration de leurs conditions de vie. Pour citer de mémoire la youtubeuse Caroline Trottier-Gascon (qui semble depuis avoir supprimé toutes ses vidéos) : « ce n’est qu’un vagin, mais hey, c’est déjà un vagin ».

That’s all, folks!

Voilà pour aujourd’hui. Dans le prochain épisode, nous parlerons de bourgeoisie, et peut-être de droit à l’avortement si vous êtes sages (ou peut-être sera-ce dans l’épisode suivant).

Juste un petit mot pour l’auteur du texte que je débats ici : invoquer le goût de la transgression pour soutenir une idéologie réactionnaire, c’est quand même un peu gonflé, tu ne crois pas ? Ah, la masculinité fragile qui, mise en danger par les féministes et leurs inlassables combats, prétend que celles-ci sont « politiquement correctes » et se glorifie de lutter contre elles… Réfléchissez un moment : le politiquement correct, n’est-ce pas Zemmour et Polony à la télévision, n’est-ce pas plutôt toustes ces chroniqueurs et chroniqueuses, ces nouveaux chiens de garde qui, à la manière paternaliste d’un Enthoven, jappent de joie aux pieds du système ?

1 Fausto-Sterling, Anne, « How sexually dimorphic are we? Review and synthesis », American Journal of Human Biology,‎ mars 2000, p. 151-166.

2A ce sujet, voir le craquage total du juge des affaires familiales de Lorient concernant le fait que des parents aient eu l’outrecuidance d’appeler leur bébé femelle « Liam », ici sur franceinfo.

3« [feminism] is about a socialist, anti-family political movement that encourages women to leave their husbands, kill their children, practice witchcraft, destroy capitalism and become lesbians. » I mean, thank you for that ❤ http://www.nytimes.com/1992/08/26/us/robertson-letter-attacks-feminists.html

4« (et c’est d’autant plus vrai à mesure qu’elles mûrissent selon moi) », ajoute-t-il ici dans un délicieux fumet d’âgisme.

5J’anticipe, par ce titre, sur la partie II, qui traitera des liens entre féminisme et bourgeoisie allégués par Joueur 1.

6DARMANGEAT, Christophe. Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : aux origines de l’oppression des femmes, suivi de Une histoire de famile, Smolny, Paris, 2012.

7SEGALEN, Martine. Mari et femme dans la société paysanne. Flammarion, Paris, 1984.

8Je mets le lien ici parce qu’il est NOT SAFE FOR WORK : il contient des photos et schémas détaillés de vaginoplastie. http://ai.eecs.umich.edu/people/conway/TS/SRS.html