[Le Lierre et la Vigne] Conférence gesticulée sur le polyamour

Photo : Marc, par Saki Jones/Cole.

En mars 2017, j’ai joué Le Lierre et la Vigne, un jeu poétique de Lille Clairence qui parle d’amours plurielles, d’art, et d’amitié. J’ai incarné Marc, un anthropologue qui, curieux du fonctionnement de la Mare, cette retraite où annuellement, une bande d’ami-e-s se retrouve pour partager un moment de création et de tendresse, en est tombé amoureux.

Le grand projet de Marc, c’est de tirer de ses travaux une conférence gesticulée sur le polyamour : il y parle de la mort de sa femme, de liberté de n’appartenir à personne, et surtout d’amour.

Voilà le texte que j’ai écrit là-bas, à la Mare, en tant que Marc. J’y ai entrelacé les mots que Lille lui avait prêtés, donc c’est déjà un texte collaboratif : si quelqu’un-e souhaite le reprendre, l’enrichir, le jouer, ce sera avec plaisir. 🙂


« Ah, l’amour. [s’avachit, profond soupir]. Voilà, tout est dit. Parce qu’au fond… Il n’y a rien à en dire. Quoi de plus brutal, de plus violent et de plus incontrôlable – passionnel, sensuel, factuel, cruel !
En soi, l’amour n’est rien de plus que lui-même. [écarte les bras en signe d’impuissance]. Il est désir brut, pulsion. Il échappe à toute raison. [pause] Voyez ; moi, [demi-silence] j’aime une morte. Une femme, la mienne, que j’ai perdue – non, c’en est assez de ces euphémismes, de ces tournures de langage qui ramènent tout à soi, toujours : ma femme est morte ! Je ne l’ai pas perdue, parce qu’elle n’était pas à moi. Dans cet accident de voiture, pourtant, c’est comme une partie de moi qu’on aurait défoncée aussi, laissant un trou, béant, presque insolent de vide. [animé, tendu, debout]
Je pensais qu’Helen était l’amour de ma vie. Que je l’aimerais toujours, et qu’en même temps qu’elle s’était éteinte toute possibilité d’un amour dans ma vie.

J’avais tort ; et j’avais raison à la fois. Je l’aime toujours, et ce n’est pas parce que le trou qu’a fait la bagnole dans mon putain de crâne a les bords plus lisses à présent, érodés à force que le vent s’y engouffre, la tempête chargée de l’eau salée des larmes que j’ai versées – ce n’est pas parce que les bords sont moins tranchants que le vide a disparu. [grave] J’aime Helen. Même après toutes ces années. Mais ce n’est pas l’amour de ma vie ; ni elle ni personne, car l’amour n’est ni une émotion, ni un état de faits. Il est indissociable du mouvement, et de même que nos mains peuvent saisir tandis que nos pieds avancent [mimes], de même l’amour peut être autre chose qu’un mouvement unilinéaire.
Certains musicien parviennent à jouer en dansant : peut-être est-ce ça, le polyamour.
L’apprentissage de l’harmonie dans des mouvements qui par nature sont différents – le voltigement précis des doigts et le bondissement calculé des pieds.

Étymologiquement, le polyamour fait référence au fait d’avoir plusieurs amours… Ce qui, en fait, ne nous apprend strictement rien. [moue semicontrite] Par exemple : ça n’est pas la polygamie, qui désigne le fait d’être institutionnellement reconnu comme ayant plusieurs conjoints ou conjointes. La polygamie, c’est du côté légal, et ça n’a pas grand-chose à voir avec l’amour quand on y pense, à part par accident ([pédagogue :] il arrive, dans certains cas, que notre mouvement soit strictement parallèle aux parois du bocal dans lequel l’institution nous enferme, de sorte qu’avant de se manger le couvercle on ait l’impression que, [évasif] par exemple, « mariage » égale « amour »).

La polygamie, en France, c’est interdit. Et puis de toute façon, l’amour – puisqu’on a pris l’habitude de confondre cette pulsion intime avec le changement de statut Facebook ou le port rituel d’un costume couleur « champagne » –, c’est entre deux personnes – un homme et une femme tant qu’on y est.
C’est marrant quand même, quand on vit dans une des sociétés les plus adultères d’Europe. Qu’on voie côté à côte, à l’enterrement de Mitterrand, sa femme et sa maîtresse, ça ne choque personne. Par contre, quand parmi mes ami-e-s, certains et certaines entretiennent des relations multiples sans distinction de statut – ni femmes, ni maîtresse, ni maris ni femmes, seulement : gens qui s’aiment –, de suite, c’est : salope, libertin, dragueur, fille ou mec facile, pute ou gigolo, etc.

Faites cocu ! Trompez gaiement, cachez, mentez, dissimulez et aucun mal ne vous sera fait !
Par contre : soyez honnêtes, et la société vous tournera le dos.

Bordel, et après on s’étonne que les jeunes pigent rien au consentement, que les vieux violent sans s’imaginer commettre de fautes et qu’on vive tous, disons-le, dans un beau monde de merde ! [pause, soupir : découragement]

Il y a quelque chose de crucial à comprendre sur le polyamour : il est multiple, car chacun a sa vision du partage et de l’amour. L’essentiel étant que chacun et chacune des partenaires soit en accord avec le contrat de départ, à savoir : une souplesse vis-à-vis de l’exclusivité sexuelle et/ou affective afin de vivre au mieux (et dans le respect de l’autre) ses désirs et son épanouissement personnel.
Le polyamour est une négociation entre personnes honnêtes les unes avec les autres. C’est le fruit d’une négociation entre individus libres et consentants, qui vise au bien-être de chacun et au libre déploiement des passions, dans la pluralité de leurs manifestations.
Ouais, c’est un contrat [provocation] : mais pas un contrat de mariage, ça non ! Y a personne pour l’écrire à ta place, c’est pas un « J’accepte les conditions d’utilisation » qu’on coche sans lire pour passer à la suite. Non, ça demande un putain d’investissement. [pause, fermement]
On entend souvent dire que le polyamour est égoïste. Rien ne pourrait être plus loin de la réalité. Vous imaginez l’abnégation qu’il faut, la patience et l’amour que ça demande de s’accorder avec une ou plusieurs personnes sur les limites de chacun – avec les insécurités cumulées des partenaires, avec tout ce que la société nous a fait gober au biberon de conneries sur ce que c’est que l’amour, comment on doit le vivre, qu’est-ce qu’on doit ressentir, etc. ? Vous imaginez l’étendue de la remise en question ?
Et on ne peut pas tricher. On doit traquer, une à une, ses peurs, ses limites, sa jalousie, parce que si on ne le fait pas, si on n’arrive pas à en parler, si on n’est pas honnête, tout s’effondre.

Mais quand on réussit, putain, c’est la plus belle chose du monde. Le polyamour demande à chacun de faire des efforts pour se connaître lui-même, à chacune de se livrer sans cesse à une introspection rigoureuse : mais ce qu’on a à gagner, c’est rien de moins que le droit d’être soi, vraiment. De s’affirmer dans la fragile complexité de son être. [pause]
Au contact intime des autres, on apprend à se connaître, à renoncer. On se remet en question comme jamais, et il faut être prêt à faire ce chemin. Mais à la fin… [regardant le public dans les yeux] J’ai rarement vu des personnes aussi épanouies que mes ami-e-s, que ceux et celles qui m’ont ouvert les yeux sur ce que c’est que l’amour, quand on accepte de lâcher-prise et de marcher en terres inconnues.

[plus légèrement :] L’humain est une créature complexe ; c’est drôle qu’on l’entende si souvent et qu’on le pense si peu. Comme c’est absurde de s’imaginer que tout le monde peut s’épanouir dans le même moule « un homme + une femme = pour toujours » (voire, mais tout le monde est loin d’en être là, « un homme + un homme » ou « une femme + une femme »).
Bien sûr, je ne suis pas en train de dire que ce n’est le cas pour personne : mais ce n’est qu’une des infinies variations du polyamour – celle qui, pleinement consciente qu’il existe autre chose que le couple monogame, se dessine pourtant librement comme telle. Ça fonctionne pour certaines personnes. Une poignée.
La plupart des gens subissent la monogamie… ou choisissent l’adultère.

Il y a un aspect, en particulier, de l’impératif social attaché à ce qu’on appelle l’amour, dont je voudrais parler avec vous aujourd’hui : c’est le sexe. Aimer, c’est désirer, nous dit-on ! Toujours, vraiment ? [pause dubitative] Parmi mes ami-e-s, il en est une qui se définit comme asexuelle. Ça veut dire qu’elle ne ressent pas le besoin d’avoir des rapports sexuels avec les personnes qu’elle aime. Ça ne veut pas dire qu’elle ne les aime pas, ou qu’elle est incapable d’aimer : [matter-offactly] ça veut juste dire que la façon qu’elle a d’aimer existe indépendamment du désir.

L’amour n’est pas égal au mariage, disions-nous ; il n’est pas égal au désir non plus. En fait, l’amour, c’est juste l’amour ! [en écartant les bras en signe d’évidence].
Le polyamour est un moyen de s’assurer qu’il soit libre, sans entraves, sans contraintes que celles qu’on contribue ensemble, amoureux et amoureuses, à établir. Pas des contraintes, en somme : si ce sont des barrières, alors des glissières de sécurité, si ce sont des chaînes, ce sont celles qui nous permettent de continuer d’avancer quand la route est enneigée.
Pour la révolutionnaire russe Alexandra Kollontaj, l’amour tel que nous pourrions le vivre dans une société sans aliénation – une société libérée du carcan idéologique de la monogamie – c’est l’Éros ailé, l’amour sans possession, sans l’illusion qu’autrui nous appartient. L’Éros ailé, c’est l’amour comme élan, pas seul désir du corps mais désir de l’esprit, l’amour-psychique, l’amour-ami – l’amour comme respect des autres, des pleines dispositions de leur être à elleux : l’Éros aux ailes déployées, en somme, c’est le polyamour.

J’espère vous avoir convaincu-e-s qu’il existe d’autres façon d’aimer que celles que les institutions reconnaissent, que l’amour n’est pas quelque chose qu’on peut figer ou posséder, mais qu’il est un mouvement – erratique souvent, qui nous oblige à constamment négocier nos trajectoires pour le maintenir.
Je finirai sur une citation d’Elsa Cayat, psychiatre et autrice, décédée le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo, à Paris.

« Il faut accepter le plaisir sans se cacher. La plupart des gens s’interdisent le plaisir dès qu’il est permis. Il est plus facile de prendre du plaisir dans la transgression, c’est-à-dire de voler son plaisir en se cachant derrière quelqu’un représentant l’interdit, que de s’autoriser cette ouverture, cette suspension pour profiter des moments où l’on est ensemble sans se réfugier contre quelqu’un supposé l’interdire. » »

Avec la lenteur frénétique de l’inéluctable : ethnographie des derniers jours du monde.

Ethnographies est une série d’articles très descriptifs retraçant pas à pas mon expérience de GN joués. Ils sont par conséquent très longs et peu analytiques.


Résumé : Cet article propose un retour ethnographique sur le GN Les derniers jours du monde organisé par LilleClairence et Vincent Choupaut avec l’association eXpérience, les 30 septembre et 1e octobre à Hérépian.

Abstract : This article offers an ethnographic review of the LARP Les derniers jours du monde (The last days of the world) organized by Lille Clairence and Vincent Choupaut with the association eXperience on September 30th and October 1st.


Avertissement : pour respecter l’écriture des auteur-rices du GN Les derniers jours du monde dont je propose ici une ethnographie, cet article fera usage du féminin neutre (à la place du masculin neutre, ou de l’écriture épicène que j’utilise d’ordinaire). Exemple : « Paul, Pierre et Mélissa sont allées à la plage » est accordé au féminin neutre.


La semaine dernière, c’était la rentrée universitaire. Un moment bien désagréable, où chaque année, je suis rappelée à des obligations que je n’ai jamais su tenir en des termes qui, à mesure que je fais mon lent chemin vers la sphère de la recherche, me sont de moins en moins supportables. Un moment, aussi, où la foule noircit les couloirs de l’université jusqu’à la suffocation, où les files s’étirent sur des dizaines de mètres devant chaque pourvoyeur de nourriture, où, enfin, on se prend – celleux qui, comme moi, on déjà vécu de nombreuses rentrées à l’université du Mirail – à souhaiter être déjà en novembre, quand une bonne moitié des nouveaux-elles arrivant-e-s s’est laissée aller à ne plus venir ou, n’ayant pu serrer les dents faute de savoir que la situation allait peu à peu s’améliorer, s’est découragée.

Bref, entre la phobie sociale mal maîtrisée qui est mienne, et celle, plus pernicieuse, de l’institution dont il me semble pourtant devoir dépendre, j’ai passé une mauvaise semaine. Quelle ne fut pas ma joie lorsque je me souvins que, ce samedi, j’allais vivre les derniers jours du monde.

Vivre au compte à rebours

Les citations en anglais sont des paroles de la chanson When The Wild Wind Blows, de Iron Maiden.

Les derniers jours du monde est un jeu de Lille Clairence et Vincent Choupaut, organisé au sein de l’association eXpérience. Dans un contexte contemporain que seule l’annonce, lointaine, d’une collision inéluctable avec un objet céleste démesuré altère, huit amies1 se retrouvent pour passer ensemble, chez la grand-mère de l’une d’elles, la dernière semaine de l’humanité. Le matin même, je vais retrouver Tania, que j’emmène en voiture à Hérépian : au détour d’un sms, elle me demande « Tu as pris quoi comme livres ? ». Naïvement, je dis que je n’ai emporté à lire que celui qu’il me reste à finir, La compagnie des loups d’Angela Carter. Bien sûr, elle parle des livres que nos personnages lirons : panique – je descends du bus, monte chez moi et fouille, frénétique, ma bibliothèque. Heureusement, je trouve divers ouvrages, de philosophie ou de science-fiction, susceptibles de nourrir le goût littéraire de mon personnage qui, je l’avoue, incarne déjà pour moi une espèce de fantasme, une « moi en pire » que j’ai fort hâte d’incarner. C’est en vain, cependant, que je cherche 1984 d’Orwell, que mon personnage « a relu […] au bord d’une rivière en Ardêche »2. Heureusement, en arrivant sur place – en retard, nous nous sommes perdues –, je constate que Thomas l’a amené : après tout, mon personnage partage avec le sien, Fred, un goût prononcé pour la dystopie. Une table poussée contre le mur, dans le salon, s’encombre bientôt de livres, dont seul Bel ami de Maupassant se trouve doublé. Du thé est déjà sur la table, préfigurant son omniprésence au cours du jeu : sans plus tarder, puisqu’il est quatorze heures passées, nous nous attablons autour de Vincent et procédons à un tour de présentation, des joueuses comme des personnages.

Lucie joue Dominique, « Madame » : ici, dit-elle, c’est sa maison, comme c’est celle de son personnage. En effet, nous jouons chez sa grand-mère (et, du même coup, celle de Vincent) : la maison, si étroitement lotie entre deux autres qu’on passe devant sans la voir en marchant dans les rues de Hérépian, est meublée de bois et de cuir, encombrée de livres. Les murs, tapissés de papiers-peints anciens, sont décorés d’œuvres d’art, et les cheminées, fermées, s’ornent d’horloges et pendules qui occupent jusques aux murs, comme afin que nous ne puissions, à aucun moment, oublier le temps qui rampe sur nous. Dans le bureau, le papier-peint est couvert de montgolfières : le lieu, s’il est propice aux minutes qui s’égrènent, l’est aussi au voyage.

Elise joue Manu : c’est elle qui a invité tout le monde ici. Sa grand-mère est la seule famille qui lui reste : elle ne s’imagine pas passer la fin du monde autrement qu’ici, avec les personnes qui lui sont précieuses, entourée de livres dont chacune, habituée à lire des extraits partagés pour Paroles, leur club de lecture, lira quelques passages choisis, ou pas. Tania joue Claude : c’est elle qui a fondé Paroles, des années auparavant. A côté d’elle, Guilhem joue Maël, son fils de quinze ans : pour elles deux, la fin du monde est un déchirement. Thomas joue Fred, presque étranger au groupe et amoureux de Camille, joué par Rémi : leur relation bat de l’aile, mais que leur reste-t-il d’autre ? Gwen joue Val, militant infatigable qui a consacré sa vie au 115 et doit baisser les bras, puisque l’espoir d’un monde nouveau s’éteindra bientôt avec l’humanité. Moi, je joue Andréa : il y a deux mois, elle a quitté son mari et ses enfants pour voyager, baiser, vivre. Personne ne sait ce qu’elle a fait de ces jours d’évasion : à présent, elle est de retour, non auprès de sa famille mais de ses amies, emportant sur elle, comme les autres, des livres.

IMG_0187-8
Dominique (Lucie) jette un regard indulgent par-dessus l’épaule de Camille (Rémi).

Have you heard what they said on the news today?
Have you heard what is coming to us all?
That the world as we know it will be coming to an end
Have you heard, have you heard?

Ateliers : lire et construire

Le jeu est structuré en trois actes : le premier, « Déni », se déroule de 17 à 20 heures et représente les retrouvailles, au J-7 de l’humanité. Le second, « Dépression », se joue en deux heures, après le repas et les ateliers dans lesquels nous déterminons ensemble ce qui s’est passé dans la semaine : c’est la dernière soirée après la fin du monde. Vers minuit et demie, la musique s’arrête : nous devons, une à une, aller dormir – sans cependant sortir du jeu, si bien que si nous n’y parvenons pas, c’est en personnages que nous sommes priées de vivre notre insomnie. Au matin, l’acte III débute à 7h15, quand Dominique (Lucie) vient nous réveiller pour le dernier lever du soleil du monde, à 7h43. Le jeu se clôture à 8h30.

Les personnages sont succincts, à peine effleurés : huit à dix lignes pour leur vie, deux lignes, pas plus, pour chaque relation de l’une à l’autre. Nous prenons donc du temps, deux par deux, pour approfondir les relations que nous allons jouer. Andréa, mon personnage, est la meilleure amie de Claude (Tania), et la marraine de Maël (Guilhem) : avec elles, nous élaborons nos vies. Andréa a 31 ans, Claude 42 : afin que les enfants de la première puissent avoir une relation avec le fils de la seconde, nous déterminons qu’Andréa a eu sa première fille à 19 ans. Depuis ce moment, elle a tout donné pour sa famille. Quand Claude a fondé Paroles, une dizaine d’années auparavant, elle était jeune veuve, son mari mort dans un accident de voiture : Andréa, qui élevait, si jeune, un bébé, s’est rapprochée d’elle qui devait seule assumer l’éducation de son fils orphelin. Le baptême civil de Maël (Guilhem), quelques années plus tard, a formalisé le lien d’éducation et de soutien entretenu avec Andréa : Maël et elle sont proches, il lui parle de ce qu’il n’ose pas dire à sa mère. D’amour, surtout : c’est une souffrance, pour lui, de mourir sans avoir jamais fait l’amour – et à qui d’autre pourrait-il confier cela ? Quelques jours avant le départ pour la fin du monde, Claude a reçu, par la poste, un livre : De l’évasion, d’Emmanuel Lévinas. Andréa n’a pas laissé de mot : pourtant, son amie sait intimement qu’il émane d’elle. Pour autant, elle ne leur a rien dit de ce qu’elle a fait ces deux derniers mois.

IMG_0165-1
Val (Gwen) photographie Andréa (moi) alors qu’elle lit Vie précaire de Judith Butler.

Maël est le seul, cette semaine, à n’avoir jamais lu en public. C’est parce que la lecture est un enjeu majeur et que, cependant, il ne peut pas être attendu de la part des joueuses qu’elles en aient l’habitude, qu’une méta-technique est proposée par les organisatrices : chaque fois que quelqu’une annonce qu’elle va lire, les autres sont priées de s’interrompre pour écouter, ou de quitter la pièce. Si ce mécanisme est rassurant, il s’avère pourtant superflu au long du jeu, la bienveillance des joueuses3 créant une atmosphère propice à l’écoute et à la lecture. En ateliers, toutefois, certaines d’entre nous prennent la parole afin d’initier les lectures ou de s’y entraîner : je commence, avec un extrait de La Fin du courage de Cynthia Fleury.

Le courageux n’est donc pas celui qui ignore la peur. Ce serait pourtant plus simple : il suffirait, pour être courageux, de ne pas éprouver la peur, de l’occulter, de la nier, de l’enfouir je ne sais où. Mais voilà, nier la peur, lui refuser un droit de parole, c’est prendre le risque de vaciller bien plus, un jour sans raison apparente, avec fracas. C’est prendre le risque de chuter plus tard et de ne plus savoir pourquoi on a chuté. Alors vivre la peur devient la maxime du courage.4

Un drôle d’atelier, « allégorique » nous dit Lille, vise à nous enseigner l’usage de l’unique safeword, « cut ». En duo avec une personne avec qui il est possible qu’il y ait, en jeu, des interactions conflictuelles (jamais de façon physique, cependant), les organisatrices nous demandent de prendre le poignet de l’autre et d’exercer une pression verticale sur les doigts, comme si on voulait ramener ceux-ci vers l’extérieur du poignet : « avant d’avoir mal », notre partenaire doit dire « cut », et nous, cesser la pression. Il s’agit de faire la démonstration métaphorique de cette consigne : « il faut utiliser le safeword avant d’avoir mal ». Je sors de cet atelier l’orgueil légèrement froissé par la rigidité arthritique de ma main droite.

Acte I – Déni5

Le premier acte ouvre sur un cercle de lecture, comme nos personnages en ont si souvent partagé. Dominique (Lucie) amène du thé et des cookies moelleux. Assise sur une chaise à l’entrée de la pièce, elle lit distraitement Autan en emporte le vent. « Madame, ça vous dérange si je prends des photos ? » demandé-je avec empressement, réalisant un peu tard – parce que Tania me souffle à l’oreille « il est en jeu ou hors jeu l’appareil ? » – que je n’avais introduit que succinctement la présence en jeu de mon appareil photo. Pour l’heure, je le repose cependant : le moment est à la lecture et à l’écoute. Val (Gwen) ouvre le bal avec un extrait curieux de La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski : deux frères se déchirent, irrémédiablement, sur une différence de mesure d’un seizième de pouce. L’intérieur et l’extérieur de la maison ne sont pas de la même taille, et le fait leur est insupportable. L’un fume de la marijuana, l’autre réprouve en silence. « C’est… absurde. », commenté-je après que Val ait peint le contexte de ce livre, plein de tiroirs, d’histoires superposées, de dactylographies emmêlées (les pages se lisent parfois de biais, le texte est inversé dans les carrés bleus qui veulent dire « maison », etc.). Le propos du livre, dis-je, semble être l’absurde. En marge de ma conscience, la fin du monde, ô combien absurde elle-aussi : cependant, en contre-point, la consigne des organisatrices – « vous ne parlez jamais de la fin du monde dans cet acte ». C’est l’acte du déni : personne ne parle de pourquoi nous sommes là, et, en ce septième jour avant la fin du monde, nous prétendons goûter le plaisir simple des retrouvailles. Pour ce faire, nous avons trois heures : à vingt heures, la musique enflera jusqu’à couvrir le bruit de nos voix et marquer la fin de l’acte.

IMG_0179-4
A côté de Maël (Guilhem), Camille (Rémi) lit 1984.

Comme il est malaisé de retracer la chronologie de cet acte ! Il est lent, doux autant qu’inconfortable : c’est, simply put, une tranche de vie de personnes qui s’aiment plus ou moins et qui, par la lecture, partagent des rires et des non-dits en s’efforçant de faire comme si le monde ne touchait à sa fin. Claude (Tania) lit la lettre 85 des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, en réponse à un extrait de la Thérèse Raquin de Zola lu par Camille (Rémi), où l’amant baroudeur est mis en échec par la passion trop subversive de sa jeune maîtresse. Avant cela, je – Andréa – lis un extrait de l’essai « Violence, deuil, politique » de Butler, publié dans Vie précaire. Je regarde Maël (Guilhem) dans les yeux alors que je défends la thèse simplifiée que je veux communiquer : « Il n’y a aucun moyen d’échapper à la perte. Nous y sommes tous, toujours, exposés à un moment ou à un autre ». Mes yeux innocents disent : « pardonne-moi », car je sais qu’il m’en veut d’avoir abandonné mes propres enfants. Il ne dit rien : entre deux actes, cependant, il me fait part de la réplique cinglante qu’il a ravalée alors.

Plus tard, c’est à Val (Gwen) que j’adresse, rigolarde, un extrait de L’évasion mentionnée plus haut.

Cette conception du moi comme se suffisant à soi est l’une des marques essentielles de l’esprit bourgeois et de sa philosophie. Suffisance chez le petit bourgeois, elle n’en nourrit pas moins les rêves audacieux du capitalisme inquiet et entreprenant.6

Très vite, il a le livre en mains et lit ; chacune, autour de roulés à la saucisse simili-carne, de feuilles de chou kale grillé et d’une bouteille de champagne, rit de la complexité apparemment absconse du livre, et sans trop savoir comment nous en venons là, c’est à deux voix, Val et Andréa, que nous faisons à l’oral un commentaire de texte, phrase par phrase, du chapitre IV du livre en question. Je – Axelle – force Andréa à adopter une position de séduction explicite – buste tourné, presque au contact alors que je lis derrière son épaule, je joue avec le col béant de ma chemise –, tandis que Claude (Tania), dont Val est l’ex, se rapproche dans une posture mi-jalouse, mi-ombrageuse, voyant clair dans mon jeu. Ce n’est pas sans surprise que, lorsqu’à la fin de l’acte Tania et moi – Axelle – allons voir Gwen pour déterminer ce qu’il s’est passé entre nos personnages, nous l’entendons répondre « ah bon ? », tant mon manège paraissait évident. En jeu, Tania hésite à me faire une remarque sur mon comportement, au cas où ce serait la joueuse qui draguerait et pas le personnage…

En effet, ce moment de lecture et de philosophie, plaisant pour Andréa comme pour Axelle, a vite manifesté une des limites intrinsèques de la relation joueuse-personnage : ainsi, au début, je me maintiens dans une position subalterne par rapport à Val (Gwen), « tu m’as l’air calé, je n’en sais pas autant », « je l’ai lu parce que je l’ai trouvé beau [je trouve vraiment l’écriture de Lévinas magnifique, ne me jugez pas], mais je ne peux pas dire que j’ai vraiment compris », etc., mais très vite Axelle rattrape Andréa et je m’enhardis dans l’analyse. Je ne crois pas avoir été dans une position de séduction en tant que joueuse, ne serait-ce que parce que j’ai consciemment procédé à la construction de signaux qui divergent de la façon dont je séduis « dans la vraie vie », toutefois, il est bien légitime que dans une situation où le cerveau du personnage ne peut qu’être celui de la joueuse, les limites se brouillent. L’euphorie elle-même, sur laquelle j’ai clôturé cet acte, n’était-elle pas la mienne propre – celle d’Axelle ravie de relire, après presque trois ans, un auteur qu’elle affectionne ? Cette scène parmi d’autres a vu se réduire comme peau de chagrin la distance entre personnages et joueuses : Elise se rappelle in extremis qu’elle est Manu et non elle-même ; Rémi, quand Thomas passe un bras autour de sa taille, se fige – « qu’est-ce qu’il fout, Thomas ? » – avant de se souvenir que celui-ci est Fred et lui, Camille.

Quoi qu’il en soit, l’ambiance y est, et l’illusion, solide : nous sommes dans le déni de la fin du monde.

IMG_0183-6
Val (Gwen) rit, à une semaine de l’inéluctable.

He carries everything into the shelter not a fuss
Getting ready when the moment comes
He has enough supplies to last them for a year or two
Good to have because you never know

Acte II – Dépression

Le dîner est étrangement silencieux après l’agitation de la fin de l’acte I : toutes se demandent, un peu mal à l’aise, ce que nous devons faire dans cette parenthèse hors-jeu, puisque les ateliers ne commencent qu’après le repas. Nous commençons donc à manger dans un silence relatif, entrecoupé d’exclamations élogieuses sur la salade de chou kale, patate douce, et sarrasin (Lille, si tu me lis, je veux ta recette, je me nourris de ton blog et j’ai faim <3). Lille arrive et brise un peu la glace, mais nous sommes toutes déjà en attente de l’acte II, que Vincent et elle décident d’avancer puisque ce moment hors jeu est, en fin de compte, inutile. Après le jeu, quand nous discutons de possibles améliorations, Lille commente « ah oui, ce repas hors jeu c’était n’importe quoi, ça a déjà sauté ».

Nous passons donc à l’atelier, durant lequel nous déterminons, binôme après binôme, les événements de la semaine. Seule une balade poétique sur les hauteurs d’Hérépian, dont nous avions évoqué la possibilité pendant l’acte I sur la suggestion de Manu (Elise) et Dominique (Lucie), est un événement collectif, auquel Fred (Thomas) et Dominique n’ont toutefois pas pris part. Avec Elise, nous déterminons même les textes que nous y avons lus : pour moi, c’est l’extrait de La Fin du courage que j’ai lu dans les ateliers pré-jeu. Avec Gwen, nous décidons que l’histoire entre nos personnages se résume à une complicité intellectuelle ; avec Guilhem, nous discutons longuement sur les explications qu’Andréa donne à Maël (Guilhem) sur son départ. Il comprend. A Val (Gwen) aussi, j’ai confié, quoique évasivement, mon escapade, et il m’a soutenue. Tania, trop prise par son personnage, fond en larmes pendant que nous discutons : elle veut voir Maël, c’est la seule raison de vivre de son personnage et elle ne l’a pas assez vu. Elle sort fumer et j’envoie immédiatement Guilhem à sa rencontre.

IMG_0194-12
Manu (Elise), sombre, tente de lire.

Le déroulé de cet acte est simple : à la veille de la fin du monde, les unes font la fête, les autres un cercle de lecture. Rapidement, cependant, chacune se rend compte que le cœur n’y est pas. Avant le début de l’acte, Vincent nous invite à nous répartir selon ces deux activités : seuls Maël (Guilhem) et Fred (Thomas) optent pour la lecture. Cependant, alors que le champagne coule à flots incertains autour de l’omniprésente infusion, je – Andréa – réalise très vite que je n’ai rien à faire là. Je m’insurge, face à Val (Gwen) qui ne m’a pourtant rien fait, je crache au visage de toutes « j’ai abandonné mon mari et mes enfants ». Tout cela ne rime à rien : rageusement, je me ressers du champagne que j’abandonne là, après avoir bu presque cul-sec un premier verre. Quittant la pièce en trombe, je me saisis des Fleurs du mal de Baudelaire et les feuillette fébrilement alors que je monte les escaliers.

IMG_0195-13
Val (Gwen).

J’entre dans la chambre où se réunit le maigre cercle : Maël (Guilhem) est assis sur un lit, la lampe de chevet éclairant faiblement son visage alors qu’il lit. De l’autre côté de la pièce, Fred (Thomas) est assis sur un autre lit, le dos appuyé contre le mur, dans l’ombre. Entre eux, sur un lit d’appoint poussé contre un troisième mur, je m’allonge en position fœtale – prenant cependant bien soin à ne pas mettre mes Doc’s sur le duvet. J’écoute, mais surtout, je me concentre sur cette culpabilité, cette frustration, ce sentiment noir et destructeur qui mine Andréa, mère indigne et lâche. « Il n’est rien de pire que de porter le deuil d’enfants qui ne sont pas encore morts », ai-je dit à Maël (Guilhem). Désormais, je m’efforce, joueuse, d’embrasser cette émotion, l’âpre goût de ma démission, de ma fuite. Je me redresse, brutalement. « Je peux vous lire quelque chose ? ». J’ouvre Les fleurs du mal : « LXXVIII. — SPLEEN ». Je titube les mots, mal assurée, puis ma voix gonfle et les martèle, les crache – je suis toute à l’acte de jeter à la figure de ce monde en sursis ma honte et ma rage.

— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme : l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.7

Silence. « C’est dur de passer après Baudelaire », commente Maël. Je l’ignore, tourne les pages, caresse des yeux « Le goût du néant » dont je cite plus tard, mollement, des vers incertains en exhalant la fumée inoffensive d’une cigarette qui a perdu son droit à me tuer. Sans répondre, entre mes dents, je reprends, faisant lecture d’un poème que le hasard me livre – « LIV — L’IRRÉPARABLE ».

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s’agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille ?
Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords ?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi ?
Dans quel philtre ? — dans quel vin ? — dans quelle tisane ?8

Dans la pénombre tamisée de la chambre, le son faux d’une musique étriquée s’élevant du salon que j’ai quitté, j’embrasse peu à peu l’émotion que je recherche. Claude (Tania) entre : son fils a-t-il lu son poème ? Pas encore. Alors qu’il fait la lecture de ce Sonnet des Galapagos9 qu’il a écrit aujourd’hui – cet aujourd’hui de sept jours –, mes yeux se mouillent (Axelle se réjouit, s’accroche à cela, mais comme d’ordinaire en GN, je n’obtiens pas davantage qu’une larme unique pour Andréa). « Tu écris sur la vie à la fin du monde ». Cette pensée est le cœur du mouvement vers l’acceptation pour Andréa : alors, elle lit un extrait du Monde vert de Brian Aldiss, où les humains sont une espèce menacée d’extinction dans un monde si vieux que le soleil est proche de mourir, mais où le végétal règne en maître.

Je descends, j’enfile mon manteau. Claude (Tania) est dans le couloir. Je la serre contre moi, éperdument. Je sais qu’il y a un goût d’adieu dans cette étreinte. Je lui dis, je crois, qu’elle est la personne la plus précieuse qu’il me reste. Maël et elle le sont. Je repars, aussi vite, aussi soudainement. Je vais fumer avec Fred (Thomas), retenant une protestation lorsqu’il allume la lumière alors que j’aurais embrassé plus volontiers l’obscurité sans lune qui présageait que le soleil ne se lèverait pas. Ne se lèverait plus.

Un peu plus tard, je retrouve Claude assise dans la cuisine. Elle laisse échapper un hoquet. « Tu n’es pas partie ? ». Je m’agenouille. « Non. Je suis désolée ». J’ai décidé que je n’allais pas retourner voir mes enfants. Qu’il n’y avait rien à faire. Qu’il n’y avait rien, non plus, à regretter.

Nous sommes dehors, Fred, Claude et moi. « La vie trouve toujours un moyen », ose-t-elle dans un rire sans joie. C’est vrai. Inclinée sur mon thé, je m’épanche, les doigts serrés autour de la tasse dont ils peinent à faire le tour : « du thé noir. Desséchées… Carbonisées… C’est comme ça qu’on va finir, non ? ».

IMG_0207-17
Claude (Tania) est attablée dans la cuisine. Fred (Thomas), assis au sol, attend. Le thé infuse.

Quand l’acte se finit, Camille (Rémi) dort sur le canapé. Il ne veut pas dormir avec son amoureux, Fred (Thomas). Ils sont brouillés. Val (Gwen) tire une couverture sur lui avant de monter se coucher. Cela fait bien longtemps que Maël (Guilhem) s’est couché, sans parler de Dominique (Lucie) qui n’est guère restée que le temps du champagne. A la fin, il ne reste plus que Claude et moi, dans le silence de cette fin d’acte, occupées à siroter en silence les dernières gouttes d’un thé tiédi. Elle glisse vers moi son téléphone : je, joueuse, reconnais les paroles. C’est Sleeping Sun, de Nightwish. Nous l’entonnons doucement, en cœur. « Tu détonnes », me dit-elle. Qu’importe.

Je prends la dernière douche avant la fin du monde. Ironie, elle me brûle presque et je me dis que c’est un plaisir bien amer auquel seul consent l’univers. Dans la chambre, Manu (Elise) lit : lorsque je sors de la douche, la lumière est éteinte. Je me glisse dans le lit auprès de Claude (Tania), et j’attends.

IMG_0209-18
Claude (Tania) boit ce qu’elle s’apprête à devenir.

They make a tea and sit there waiting
They’re in the shelter feeling snug
Not long to wait for absolution
Don’t make a fuss; just sit and wait

Acte III – Acceptation

La pendule sonne trop de fois. Je compte six, mais c’est impossible. Plus tard, je compte au-delà de douze. Je ne comprends décidément pas la façon dont le temps s’écoule ici.

J’entends Dominique (Lucie) se lever. Les lumières s’allumer, les vêtements se froisser. Au bout d’un temps infini, elle vient frapper à notre porte « Debout, les enfants ! ». Il est 7h15. C’est le dernier jour du monde.

Deux chats dorment sur un muret ; si je pouvais en caresser un, je pourrais mourir heureuse, me dis-je. Ils disparaissent derrière la haie, importunés par nos regards. Je descends dans la cour, en fais le tour minutieux. Je m’assois dans une espèce d’œuf formé par des pierres réunies par un mortier plus blanc qu’ailleurs. L’un des chats reparaît, un petit rouquin ébouriffé : à force de cajoleries, je l’attire à moi, malgré le défaitisme de Claude (Tania) qui m’assure qu’il me snobe. Timide et hésitant, il ronronne pourtant. Je peux mourir heureuse.

IMG_0213-1
Dans ta face Claude ! (Andréa caressant le chat roux)

Nous prenons le petit déjeuner toutes ensemble, après avoir regardé, non le lever du soleil dont les murs d’enceinte nous défendent, mais au moins la lumière d’un jour nouveau. Puis nous faisons un crumble, Dominique, Manu, Val et moi. Le reste n’est que photographies.

 

Ainsi s’achèvent les derniers jours du monde.

IMG_0243-29


1Le jeu est écrit au féminin neutre : aussi, bien que je préfère adopter dans la mesure du possible une écriture épicène, vais-je prolonger l’usage du féminin neutre pour parler du jeu.

2Citation issue de la description de mon personnage dans le document fourni par les organisatrices.

3Tania, qui arrive avec moi, me confie sa surprise : entrant dans la pièce ses affaires dans les bras, elle fait la bise à quelques unes puis, se justifiant de son mode de salutation, dit sur un ton rieur « J’ai les mains prises, je suis obligée de faire la bise », ce qui lui attire un « Tu n’es obligée de rien » de la part de Vincent. Elle pose ses affaires et tends la main aux autres, en se fendant comme d’habitude – coutumière d’une attitude vaguement vexée ou surprise – d’une justification : loin des réactions usuelles, Gwen s’écrie « Ok, je comprends, ça ne me pose aucun soucis ! ». Ce témoignage en apparence banal illustre en fait assez bien, il me semble, ce qu’est une attitude bienveillante et qui omet bien souvent, même dans des milieux en apparence ouverts, de se manifester.

4FLEURY, C. La Fin du courage, Librairie Générale Française, Paris, 2015, p. 17.

5Les titres des parties sont identiques aux titres des trois actes du GN.

6LEVINAS, E. De l’évasion, Librairie Générale Française, Paris, 2011 [1982], pp. 91-92.

7BAUDELAIRE, C. Les fleurs du mal et autres poèmes, GF, Tours, 1964, p. 96.

8Ibid., p. 79. Plus tard, en fumant sur la terrasse, Fred (Thomas), Claude (Tania) et Andréa (moi) se disent que Baudelaire aurait été bien deg de ne pas être là pour assister à la fin du monde.

9Il en fait la lecture dans le podcast éponyme de Lille, où l’on peut également constater les relents tenaces d’accent du sud dans ma voix urbaine.