Humeur de mai

Je n’ai rien publié sur Larp in progress depuis un mois et demi. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir écrit : et si certains textes, dont celui-ci, m’ont simplement paru impropres à une publication ici – quoique, au vu des dernières tendances (féministes) de mes articles, je songe à faire de ce site non plus un blog consacré à ma recherche, mais mon blog tout court, même si le titre s’y prête peu – pour d’autres, plus thématiques, je n’ai tout bonnement pas osé.

En effet, ce n’est pas facile de monter à la tribune, de s’exprimer en public, fût-ce devant un public si restreint. Ce n’est pas facile, parce qu’on s’expose, devant toustes, à la critique : exprimer ses idées sur un support public, c’est de fait les livrer à commentaires, réfutations, réactions diverses dont toutes ne sont pas toujours bienveillantes. Et c’est pour ça que je le fais ! Si j’ai créé ce blog, à l’origine, c’était pour confronter mes analyses au réel, pour vérifier leur pertinence au contact du milieu – du GN – que j’étudie. Ce blog n’a pas vocation à être un manuel scolaire, ni une revue scientifique – même si je tâche d’en appliquer, quoique plus souplement quant aux niveaux de langue et à la présence de l’autrice dans l’écriture, la rigueur. LIP a deux raisons d’être : 1) me préserver de dérives spéculatives qui transformeraient ma recherche en un soliloque intellectuel détaché de la réalité de son objet 2) rendre accessibles, quoique sans vulgariser, des théories et des textes issus des sciences humaines et sociales en les reliant à un objet concret, le GN.

Seulement voilà : j’ai comme qui dirait le cul entre deux chaises, puisque, d’une part, mon éducation n’est pas suffisante pour bénéficier du sceau de l’institution qui donnerait crédit à mon travail, d’autre part, le fait même que je m’exprime publiquement m’expose à une présomption de compétence, voire, c’en est le revers négatif, à être perçue moi-même comme présomptueuse. Certes, j’ai une maîtrise en philo, une en anthropologie que je poursuis actuellement en master avec le projet d’en faire une thèse ; mais je ne suis donc ni philosophe, ni anthropologue, ni chercheuse à part entière, et même si je bosse avec beaucoup de sérieux, l’étendue de mon éducation universitaire n’est pas encore suffisante à me rendre pleinement légitime du point de vue scientifique.

Toutefois, ma prise de parole, froide et méthodique, range d’emblée mes articles, à la lecture, du côté de la science. « Ce n’est pas une lecture de gare », m’ont dit quelques fois des lecteurices qui s’étaient retrouvé-e-s là par hasard, non par intérêt pour les sujets traités mais parce que j’en étais l’autrice. Le côté sombre de ce fait, c’est que je suis parfois perçue comme, pour le dire puérilement, une je-sais-tout. Parce que je m’exprime beaucoup, que je me documente énormément mais n’ai irrémédiablement pas la science infuse – il ne se passe pas une semaine sans que j’éprouve l’intense frustration de mon retard, de tous ces siècles de réflexion qui me précèdent et dont je devrais supposément avoir connaissance alors que c’est proprement impossible, il ne se passe pas un mois sans que je me fustige de ne pas encore avoir lu tel livre, parcouru telle revue, de ne pas m’être entretenue avec telle personne –, parce qu’on perçoit que mes mots décrètent alors qu’ils proposent, je suis l’objet occasionnel d’une certaine méfiance, d’un manque d’indulgence qui, si je le comprends parfaitement lorsque je me sens par ailleurs suffisamment bien, lorsque j’ai des moments de faiblesse me paralyse au point de se plus oser soumettre un texte, un avis, une opinion. Publier quelque chose sur Facebook – ne serait-ce que cela ! – est alors un effort presque surhumain, le fruit d’une lutte intérieure que je m’interdis de perdre quoique l’échec soit, parfois, inévitable.

Il m’arrive de faire des listes, par mail, dans ma tête ou sur papier, de toutes les choses pour lesquelles je ne me sens pas légitime. Je les pose, de sorte à en avoir conscience, et à ne pas en tenir compte. Parce que prendre la parole, même en se trompant, même quand on s’expose pour celle-ci à l’hostilité ou l’indifférence, est un acte politique.

Je suis une personne publique : pas besoin de chercher longtemps pour trouver mon nom, mon visage, mes opinions politiques, orientation sexuelle, affinités intellectuelles, les photos que le fais, les textes que j’écris, et caetera, et caetera. Je ne trie pas les personnes qui peuvent voir cela : je m’expose. Et ça n’est pas parce que je pense que je vaux mieux que les autres, ou que j’ai plus de choses à dire, ou que mon avis est plus pertinent, etc. Je fais cela parce que je pense que toute vie est politique, et je lutte, à ma façon, pour le droit d’apparaître dans l’espace public. Tant pis si, parfois, ça me pousse à composer avec des institutions que je réprouve ; tant pis si, d’autres fois, ça me met en porte-à-faux par rapport à celles-ci et compromet ma légitimité ou l’intelligibilité de mon discours.

Je ne vais pas manifester, ni ne m’engage dans des groupes d’action politique. Je me sens souvent coupable de ça. Mais je sais bien pourquoi : marcher avec une foule, c’est une angoisse terrible pour moi. Appartenir à un groupe me fait paniquer, au point que partir comme une voleuse ou en jetant un pavé dans la mare est souvent le seul recours qui m’apparaît et auquel je me sens, de crises de larmes en crises d’angoisse, acculée.

Alors, je fais de moi une personne publique, de ma vie un discours politique. J’écris. Je lis. Je partage. C’est aussi lâche et aussi courageux, je crois, que de manifester. Aussi facile et difficile que de bloquer une fac. Et si j’ai honte en posant ces équivalences auxquelles je ne crois pas, c’est que je crois que je devrais y croire.

Parce que tout est politique, et que la lutte pour apparaître, s’exprimer, être un-e des innombrables agent-e-s qui produisent et reproduisent du social et du politique, s’ancre nécessairement dans les individus qui l’incarnent, avec leurs faiblesses, leurs forces, en un mot leurs moyens.

J’ai les moyens de m’exprimer publiquement : alors je le fais. J’ai le privilège de pouvoir mettre à profit une éducation secondaire, j’ai la chance de ne pas me retrouver à la rue ou rejetée par ma famille ou mes ami-e-s pour les choses que je dis, alors je le fais. Qu’importe qu’il m’arrive de ne ressentir que mépris pour la facilité de mes conditions matérielles d’existence. Ne pas m’exprimer parce que j’ai « trop » les moyens de le faire serait redoubler cette facilité. Et ce serait, à mon sens, irresponsable. Alors je m’exprime. Même si, parfois, c’est vraiment difficile, je serre les dents, parce que je m’impose à moi-même le devoir, moral, de mener une vie politique. Parce qu’exister, a fortiori exister en-dehors des normes, c’est politique. Je m’impose cela et parfois j’échoue, parce que toute expression déviante porte en elle l’expérience nécessaire de sa faillibilité.

Pourquoi écris-je tout cela ? Pour m’excuser, d’abord, de ne rien avoir posté récemment. Ensuite, pour clarifier un point : ce n’est pas parce que je me refuse d’ordinaire au pathos que je ne suis pas un être humain, ou que je suis sûre de moi, ou méprisante, arrogante, condescendante. Je fais de mon mieux pour ne pas l’être, même si quelques fois j’échoue à ne pas le paraître.

Je n’écris pas parce que je me sens légitime. J’écris parce que je me refuse le droit de me sentir illégitime.

Axelle.

P.S. : Lorsque vous me trouvez silencieuse depuis trop longtemps, faites un tour du côté de Soundcloud, de Savvy Catachrone à La Scénaristerie du Petit Peuple (bientôt présente sur la plateforme d’audioblogs d’Arte Radio aussi), et vous verrez que même si je semble taciturne, ma voix s’est seulement déplacée un peu ;).

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