Femme jouisseuse, fille victime : l’avortement, ou le corps féminin comme lieu de lutte idéologique

Note : l’article ci-après traitera notamment « des femmes », plus rarement des personnes munies d’un utérus. Ce choix se justifie d’une part par le fait que l’idéologie anti-avortement est effectivement une idéologie misogyne (la question des minorités de genre et des personnes trans étant complètement occultée par celle-ci), d’autre part par des facilités de lecture à l’égard de lecteurices non spécialistes. Toutefois, je garde à l’esprit – et j’espère, mes lecteurices avec moi – que l’avortement n’est pas une problématique exclusivement féminine : les difficultés supplémentaires des personnes non cisgenres ne me sont pas accessibles, toutefois, je vous invite à consulter d’autres sources, comme par exemple celle-ci (témoignages) ou celle-là (inclusivité en milieu médical), pour approfondir la question.

Les trois articles précédents de cette série visaient à répondre, point par point, à l’argumentaire anti-féministe de l’auteur du blog Le verger populaire. La dernière partie de celui-ci (quoiqu’on puisse à peine appeler ça une argumentation, puisqu’il se fonde entièrement sur une citation de Soral et… une vidéo d’un fœtus avorté, bonjour bon goût) concerne « l’avortement : la question épineuse ». Plutôt que de répondre directement à cette bribe d’article, je vais m’efforcer ici de produire un contenu de fond sur l’avortement, ou plus précisément, sur ce que les politiques et idéologies anti-avortement dévoilent et véhiculent d’une morale non plus seulement anti-féministe, mais anti-femmes.

Capture SOral

[Afin d’éviter d’avoir à citer le texte complet, celui-ci apparaît ici sur une capture d’écran du pdf qui m’a été fourni de l’article]

La citation présentée ci-dessus oppose deux visions de l’avortement : la première, qualifiée de progressiste, autorise l’avortement de réparation, une interruption de grossesse motivée par des critères socio-économiques jugés au cas par cas ; la seconde, qualifiée de réactionnaire, autorise l’avortement au seul motif de la liberté de la femme de disposer de son corps. L’auteur, favorable à la vision « progressiste », ne l’est pas à la vision « réactionnaire » : notons d’entrée de jeu l’usage grossier de la langue de bois, puisque la première est celle qui a été le plus largement et le plus précocement appliquée, et la seconde – soit-disant réactionnaire – fait encore l’objet de luttes virulentes et est loin d’être acquise, même dans les pays où elle est admise. Or, la définition de la réaction, selon Wikipedia (l’encyclopédie la mieux documentée, je le rappelle, malgré la mauvaise presse qui lui est encore faite dans l’enseignement), est bel et bien « la politique prônant et mettant en œuvre un retour à une situation passée réelle ou fictive, selon le point de vue, révoquant une série de changements sociaux, moraux, économiques et politiques » : difficile d’être réactionnaire, donc, lorsque la situation pour laquelle on lutte n’a aucune réalité passée, fût-ce idéologique. L’usage du terme, ici, a pour unique fin de renforcer un discours culpabilisateur proféré à l’égard des femmes comme catégorie sociale associée à la reproduction.

La dichotomie présentée, les filles victimes contre les femmes jouisseuses, correspond en effet à une même vision de la féminité dont ces deux conceptions forment les facettes symétriques : il s’agit de la représentation des femmes comme des êtres irresponsables, incapables d’être des actrices rationnelles. Enfant ou criminelle, « la femme » appelle ainsi à une régulation extérieure, un contrôle conservateur et paternaliste mené par l’État, comme entité légale, ou par l’Eglise comme entité morale. C’est cette thèse que je défendrai ici, en m’appuyant sur une variété de sources historiques, économiques, sociologiques et politiques portant sur l’avortement, les représentations de la procréation et les batailles idéologiques autour de la reproduction humaine.

Avortement : l’impossible objectivité

Avant toute chose, il s’agit de définir ce qui constitue à proprement parler un avortement. Il se distingue de la fausse-couche, qui peut intervenir à tous les stades de la grossesse, par son aspect volontaire : ce que dans cette introduction nous avons appelé avortement est nommé, médicalement et dans le cadre de la loi française, interruption volontaire de grossesse ou IVG. Une IVG, lorsqu’elle est pratiquée dans un cadre légal et par des médecins spécialistes, prend deux formes : l’IVG médicamenteuse, pratiquée dans les premières semaines de la grossesse et effectuée le plus souvent en autonomie par la personne enceinte, consiste en une prise de médicaments provoquant l’expulsion de l’embryon ; l’IVG chirurgicale, le plus souvent réalisée par aspiration, consiste à introduire dans l’utérus une canule vaginale par laquelle l’embryon ou le fœtus (stade atteint après huit semaines de gestation) est aspiré. De nombreuses méthodes « artisanales » existent et font chaque année près de 50 000 victimes parmi les personnes qui y ont recours, selon le Haut Conseil à l’Égalité entre Hommes et Femmes qui estime que la moitié des avortements dans le monde sont non-médicalisés.

La légalisation de l’avortement est justifiée, en premier lieu et indépendamment des cadres moraux qui en précisent les contours, par le taux alarmant de mortalité suscité par les avortements clandestins : en outre, comme le fait remarquer J. de Clerck dans un article de 1974 intitulé « Le problème de l’avortement », « Les faits démontrent que jamais une législation répressive n’a réussi à contraindre une femme, qui se trouvait en état de grossesse non désirée, à mener celle-ci à son terme normal. »1 (De Clerck, 1974 §23). Puisqu’il est impossible d’empêcher des avortements d’avoir lieu, la seule décision rationnelle qu’un Etat-providence puisse prendre est de légaliser l’avortement et de rendre celui-ci libre et gratuit.

Pour autant, la raison s’arrête ici, puisque les critères régissant la possibilité ou l’impossibilité d’un avortement, le seuil légal de gestation pour lequel celui-ci est autorisé, et les conditions d’accès ne peuvent être simplement déduites du bon sens. Il est un fait, particulièrement inconfortable pour une analyse scientifique et qu’il nous faut malgré tout prendre en compte : à ce stade et sans doute irrémédiablement, il n’existe aucun critère objectif permettant de légiférer sur l’avortement. Les disparités légales dans les pays qui le permettent sont éloquentes : ainsi, si en France, la durée maximale pour recourir à un avortement est de douze semaines de grossesse, ce délai est presque doublé en Espagne (vingt-deux semaines). Il se base sur différents critères : la perception de la grossesse, donc de l’avortement, est en effet largement fondée sur des représentations de ce qu’est un être humain – question épineuse s’il en est.

De Clerck, dans l’article cité plus haut qui fait état de la situation en Belgique concernant l’avortement (alors illégal), cite la Secrétaire générale de l’Association nationale (française) pour l’étude de l’avortement, Me Anne-Marie Dourlen-Rollier, qui décrit lors d’un colloque en 1971 trois catégories de prise de position (De Clerck, 1974 §27). « La première, fondée sur la protection des droits du fœtus, affirme que les hommes et la société ont une obligation absolue de respecter la vie de l’embryon, qui est déjà un être humain. » : l’Église catholique, dominante en Europe de l’Ouest, est le fer de lance de cette vision, qui qualifie la vie d’humaine dès la conception et assimile par conséquent l’avortement au meurtre. Cette conception, fondée sur l’impératif chrétien du secours aux plus faibles, ne manque toutefois pas de contradictions : en effet, au nom de « la vie », celle de la femme enceinte est occultée… La charité catholique est ainsi à deux vitesses, négligeant de prendre en compte la vie, accomplie, de la femme au profit d’une vie potentielle. Par ailleurs, De Clerck souligne la spécificité chrétienne de cette position, ainsi que l’effet « loupe » qu’elle induit sur nos représentations : « Il semble erroné d’affirmer que notre civilisation se caractérise par un recours intensif à l’avortement ; ce qui la caractérise en réalité, c’est une interdiction légale de recourir à des pratiques abortives, qui puise ses origines dans la philosophie chrétienne. En effet, si les religions païennes, juive, boudhiste ou indoue se sont montrée s assez tolérantes à l’égard de l’avortement, l’Eglise, quant à elle, n’a jamais cessé de la condamner expressément, suivie et appuyée en cela par les rois chrétiens. » (De Clerck, 1974 §19). La tension démographique suscitée par les nombreuses guerres menées par le christianisme étatique depuis ses débuts n’est sans doute pas étrangère à cette volonté de mener un maximum de grossesses à leur terme, assurant une reproduction plus rapide de la société.

« La thèse opposée, celle de la liberté, énonce que durant les trois premiers mois de la grossesse, l’embryon n’est encore qu’un tissu faisant partie de la femme, puisqu’il ne peut vivre hors de son utérus » : selon cette conception, actuellement en vigueur en France et défendue par les féministes, tant que l’organogénèse (la différenciation des organes) n’est pas effectuée, l’embryon ou le fœtus ne possède pas de vie dissociée de celui de la personne enceinte, celle-ci peut donc disposer de son corps. Le délai de douze semaines, le plus répandu, correspond ainsi à l’apparition des premiers signes d’activité électroencéphalographique (cérébrale). En Espagne, le critère retenu est beaucoup plus permissif : il s’agit de la viabilité fœtale, soit la durée à partir de laquelle un fœtus est susceptible de survivre ex-utero pour peu qu’il fasse l’objet de soins intensifs (vingt-deux semaines, soit environ six mois).

Enfin, la position intermédiaire considère que « il existe une obligation envers le foetus, mais elle ne constitue pas un devoir absolu » ; ainsi, l’avortement est autorisé dans certains cas définis par la loi afin de préserver l’intégrité physique et morale de la personne enceinte. Cette position, qui peut paraître plus valable parce que mesurée, est cependant, pour moi, la plus arbitraire et la plus dangereuse : en effet, si l’idéologie anti-avortement et les positions pro-avortement ont ceci en commun de proposer un traitement a priori universel de la question, l’autorisation conditionnelle de l’avortement ouvre la voie à toutes sortes de dérives. La décision d’autoriser ou non un avortement incombe ainsi toujours à une personne membre du corps médical ou légal, qui juge, sur des critères socio-économiques, physiques ou psychologiques, du bien-fondé de l’interruption de la grossesse : or, si juger de la santé d’une personne gestante incombe évidemment au personnel médical, il est impossible de déterminer objectivement la possibilité ou non d’élever un enfant, la condition psychologique post-natale en cas de grossesse non désirée, etc. Les avortements et stérilisations forcées des femmes indigènes en Amérique du Sud sont un exemple extrême des dérives eugénistes d’un système basé sur l’évaluation par un tiers dépendant de l’État de la faisabilité des grossesses.

En outre, cette vision correspond à l’idéologie que je dénonce : celle d’une déresponsabilisation des femmes.

De l’infantilisation des femmes

La citation de Soral, mettant en avant l’égoïsme des femmes qui prétendent faire le choix de procréer ou non, est typique d’une infantilisation de celles-ci : assimilées à des enfants, c’est-à-dire des êtres incapables de faire seuls leurs propres choix, les femmes sont ainsi placées sous tutelle morale. Le droit de vote des femmes en France n’a que soixante-quatorze ans, rappelons-le : le temps où les femmes étaient, du point de vue de la citoyenneté, considérées comme incapables de prendre des décisions rationnelles, irresponsables et par conséquent inaptes à peser dans la balance politique, n’est pas si loin. En outre, le thème de l’infantilisation de la femme court depuis l’antiquité en Occident : exclues de la citoyenneté romaine, elles connaissent un gain progressif d’importance politique et religieuse au cours du Moyen Âge, qui est cependant balayé à la Renaissance par la réinstauration du droit romain qui les cantonne au rang de mineures. La Révolution française achève de déposséder les femmes de toute présence politique, renforçant l’étanchéité des sphères publique et privée (domestique).

Cette infantilisation légale est doublée, a fortiori dans la société actuelle, d’une infantilisation des représentations féminines : les critères de beauté sont ainsi, à l’exception des seins (que l’on ne saurait tout de même voir), des critères correspondant à des marqueurs infantiles. Injonction à l’épilation, tabou des règles, préférence pour la minceur, sont autant de signes implicite du refus de la maturation féminine. Même le sexe féminin, dans ses représentations les plus fréquentes (porno, Playboy, etc.) est un sexe infantile, lisse, aux petites lèvres invisibles. Je me souviens m’être sentie mal à l’aise, ado, durant une discussion où une amie affirmait s’épiler intégralement : « un sexe sans poil est un sexe de petite fille, me suis-je dit, et on ne désire pas les petites filles ». Si ce malaise précoce m’a menée à refuser de m’épiler le sexe (et donc, à choisir des maillots de bain longs et amples parce que surtout, les poils ne doivent pas en dépasser !), c’est loin d’être le cas d’une majorité d’adolescentes, l’épilation (au moins des jambes et des aisselles) étant la norme hégémonique en France.

Le caractère hautement problématique des représentations infantiles des femmes (redoublées par une impossibilité sociale de désirer des femmes âgées, voire des femmes plus âgées – que leurs partenaires masculins – tout court comme en témoigne l’acharnement envers Brigitte Macron) n’est toutefois pas le sujet de cet article, qui traite de l’infantilisation morale : le fait, je répète, que les femmes ne sont pas considérées comme aptes à décider pour elles-mêmes.

Or, si chez Soral, cette inaptitude prend la forme d’une régulation de la femme jouisseuse, dont il faut protéger la société – celle-ci ayant en effet perdu « tout sens du devoir » et menaçant donc l’ordre social et moral –, des formes plus insidieuses existent : à commencer par le très répandu, mais non moins paternaliste et déresponsabilisant « tu vas le regretter ». J’évoquais dans un article précédent le mouvement No Kid, qui porte les regrets ressentis par certaines femmes quant au fait d’être mère (pour l’immense majorité d’entre elles, cela ne signifie bien sûr pas un rejet de leurs enfants en tant que tels, mais une prise de conscience de l’impact biographique énorme de la maternité) ; si ce regret-là demeure tabou, le regret lié à l’avortement, lui, est injonctif – et qu’importe le fait que l’avortement, contrairement à l’engendrement, n’aie rien de définitif puisqu’il est toujours possible de retomber enceinte après avoir avorté et ainsi de réaliser un désir d’enfant. « Socialement, la maternité est encore extrêmement prégnante dans la définition du « féminin accompli » et la révolution que représente la dissociation réalisée entre sexualité et procréation grâce à la contraception moderne et au recours possible à l’avortement, reste une révolution largement inachevée » expriment Nathalie Bajos et Michèle Ferrand dans un article intitulé « La condition fœtale n’est pas la condition humaine »2 (Bajos et Ferrand, 2006 §12), consacré à une critique de l’ouvrage La Condition fœtale de Luc Boltanski, qui prend l’avortement comme objet sociologique. Quant à lui, De Clerck soutient que le sentiment de culpabilité lié à l’avortement serait issu, dans la majorité des cas, d’une culpabilisation liée au caractère socialement dérangeant de l’avortement. Dans un contexte d’illégalité, la culpabilisation est exacerbée, et peut causer une souffrance psychologique importante : « Si d’aucuns prétendent que l’avortement laisse à la femme qui s’y soumet un sentiment de culpabilité parfois très vif, d’autres, par contre – et nous songeons ici aux auteurs de la note patronnée par l’U.L.B. –, affirment que ce sentiment est quasi inexistant si la femme peut se faire avorter dans des conditions favorables. Par contre, ajoutent-ils, lorsqu’elle doit recourir à la clandestinité après s’être sentie repoussée au nom de la loi ou au nom d’une idéologie qui n’est pas nécessairement la sienne mais qui imprègne encore nos mœurs, nos coutumes et notre législation, il arrive qu’épuisée et déçue d’avoir rencontré si peu de compréhension pour sortir d’une situation qu’elle est incapable d’accepter, elle finisse par douter d’elle-même et par se sentir coupable. » (De Clerck, 1974 §30). Le blog Je vais bien, merci, qui recueille des témoignages de femmes ayant avorté et qui n’en ressentent pas de souffrance (pour l’immense majorité, l’IVG ne procure en vérité que du soulagement), tente de faire porter la voix, occultée par le discours public culpabilisateur et moralisant, des concernées elles-mêmes… Auxquelles, comme bien souvent, on oublie de poser la question.

Les souffrances liées à l’avortement sont ainsi bien plus fréquemment liées à l’injonction sociale de la maternité et à celle, qui incombe à la femme uniquement et malgré la responsabilité partagée de la procréation, de contrôler sa contraception : qu’importe qu’aucun moyen de contraception ne soit à 100 % fiable, si tu tombes enceinte, c’est de ta faute, et rien que de ta faute. A moins, bien sûr, que tu ne sois victime de ta sexualité : auquel cas, ayant abandonné ton agentivité et ta position de sujet sexuel, même l’Église, à l’occasion, voudra bien t’écouter.

« Les hommes dans tout ça ? ». L’engendrement, un enjeu social

Cette injonction faite aux femmes à contrôler le produit (ou le non produit) de leur sexualité est doublée de l’impossibilité des hommes à le faire, drame masculin universel si on en croit les travaux de l’anthropologue Françoise Héritier : la nécessité pour les hommes de contrôler la reproduction, donc les femmes, atteint son paroxysme avec les dispositifs de contraception modernes qui donnent à celles-ci le choix radical de la procréation. Il n’est ainsi plus possible, pour les hommes, de s’assurer de la production d’un enfant : « avec la contraception moderne et le recours possible à l’avortement, expliquent Bajos et Ferrand, les femmes détiendraient un pouvoir « exorbitant » sur la procréation dont seraient privés les hommes » (Bajos et Ferrand, 2006 §3). Il est pourtant, symétriquement, bien plus facile pour un homme de refuser la paternité et ce à tout moment, que pour une femme… Dans 85 % des familles monoparentales, le parent est la mère, selon une enquête de l’INSEE datant de 2008. De même, « concrètement, ce n’est pas le couple parental qui avorte (même s’il est évident que certains hommes peuvent le percevoir ainsi), pas plus que ce n’est le couple qui accouche, allaite et même élève », insistent les autrices (Bajos et Ferrand, 2006 §9).

En effet, les impératifs de la reproduction demeurent, aujourd’hui encore, l’affaire presque exclusive des femmes : ses conséquences négatives, du moins, ne leur sont pas disputées. « l’avantage procuré par le statut d’époux et de père dans la carrière semble proportionnel au handicap procuré par celui d’épouse et de mère »3 observent Charles Gadéa et Catherine Marry (Gadéa et Marry, 2000 §6) : en effet, les femmes pâtissent des représentations liées à la fonction maternelle – discrimination à l’embauche motivée par le risque d’un congé maternité, les congés « enfant malade » mais aussi perception « altruiste » du fait que la mère a besoin de plus de temps pour ses enfants, etc. Le père, lui, semble déchargé du poids de ses rejetons, qui lui confèrent au contraire un rayonnement : celui-ci, cependant, n’est pas exempt d’une dimension assignatoire, mais relève au contraire de représentations fortement polarisées du masculin et du féminin. Les auteurices citées ci-dessus, dont le papier intitulé « Ces pères qui gagnent » analyse la réussite comparée des hommes et des femmes ingénieur-e-s en fonction du nombre d’enfants, insistent sur l’impact normatif de ces représentations : « La “masculinité normative centrée sur la puissance de l’homme” mise en place au début du XIXe siècle, non seulement dans les représentations mais dans le droit de la famille, transforme la sexualité masculine en gestion d’une sorte de capital, qu’il s’agit de maintenir à l’abri des déperditions et de tout ce qui pourrait affaiblir son pouvoir de reproduction, mais surtout, impérativement, de faire fructifier, ce qui contribue d’autant plus à enfermer les femmes dans leur fonction maternelle. » (Gadéa et Marry, 2000 §29)

L’avortement est ainsi d’autant plus menaçant qu’il met en danger l’impératif masculin de gestion du « capital reproductif » : selon l’analyse de Luc Boltanski rendue par Bajos et Ferrand, cette gestion s’accommode des idéologies successives et en épouse les intérêts. L’avortement procède ainsi d’un « arrangement » concernant « le caractère unique ou remplaçable du fœtus, de son appartenance ou non à l’humanité » (Bajos et Ferrand, 2006 4§) : l’autorité idéologique, l’entité à même de juger de cela, est tour à tour Dieu, la parenté, et l’État industriel, selon Boltanski. Toutefois, Bajos et Ferrand reprochent à celui-ci d’omettre que « les « arrangements » antérieurs perdurent, soit sous forme d’opposition dans les sociétés ayant opté pour la libéralisation (par exemple, la religion catholique punit d’excommunication tout catholique qui participe à un avortement), soit sous forme d’interdit dans d’autres sociétés, du Nord et du Sud. Luc Boltanski ne fait pas non plus la liaison entre les intérêts de l’Église, ceux du patriarcat et ceux de l’état industriel, alors qu’ils sont profondément intriqués et qu’ils ont essentiellement pour point commun la non-reconnaissance du droit des femmes de décider de leur descendance. » (Bajos et Ferrand, 2006 5§) (je souligne).

On en revient toujours là… La procréation est un enjeu majeur de reproduction sociale, à comprendre comme la double production d’individus (de nouveaux membres) et de sujets conformes aux normes du groupe, à même de reproduire à leur tour la société à laquelle ils appartiennent. Les États s’y trompent rarement, et les politiques de régulation ou d’encouragement à la procréation, si elles s’habillent de morale ou de bon sens, sont avant tout pragmatiques : réduire l’impact démographique de populations opprimées dans un but eugéniste (Tibet, Scandinavie, en France à la Réunion, etc.), encourager l’effort de guerre ou la reproduction de main d’œuvre à travers des politiques natalistes (allocations familiales, réductions d’impôts ou abaissement de l’âge de la retraite, etc.)… « Ainsi donc l’avortement peut donner lieu à un conflit entre les intérêts de l’individu et ceux du groupe auquel il appartient, et l’expérience démontre que ce sont généralement ces derniers qui l’emportent. » (De Clerck, 1974 §36)

Se positionner contre un avortement libre pour toutes les personnes qui le souhaitent, c’est ainsi toujours supporter deux choses : d’une part, une conception infantilisante des femmes, comme des personnes irresponsables, incapables de faire leurs propre choix ; d’autre part, une certaine vision de l’ordre social à reproduire.

La banalisation de l’avortement : un fantasme paternaliste

Il me reste un point à adresser : celui, omniprésent dans les discours anti-, de la banalisation. L’article cité plus haut de J. de Clerck, publié en 1974, est sur ce point assez cocasse : « Etant donné l’importance et la publicité que l’on accorde aujourd’hui au problème de l’avortement, ironise-t-il, on serait tenté de croire qu’il existe plus de femmes qui avortent que de femmes qui accouchent. » (De Clerck, 1974 §18). Le problème ne date pas d’hier… Et si on arrêtait un peu, dites ? « La légalisation a quasiment fait disparaître la mortalité et la morbidité féminine associée à l’avortement clandestin […] mais n’a aucunement induit une banalisation de cette pratique et l’avortement n’est que très rarement considéré par les femmes comme un moyen contraceptif. » (Bajos et Ferrand, 2006 §7)

Pour vous expliquer pourquoi, je vais vous raconter une histoire.

[Attention : à partir d’ici, je parle de ma vie, de mon expérience personnelle : celle-ci ne peut par conséquent ni être discutée comme un argument, ni généralisée. Il me semble cependant intéressant d’ancrer les quelques quatre mille mots qui précèdent dans un cas concret que je connais bien : le mien.]

Le droit de ne pas pleurer : s’émanciper de l’injonction

En janvier 2017, il y a un peu plus d’un an, je suis tombée enceinte. Sûre de ma contraception (un stérilet hormonal), je ne me suis d’abord pas inquiétée lorsque mes règles se sont faites attendre, deux jours, trois, cinq. Vigilante à mon propre corps, toutefois (douleurs dorsales plus importantes que d’habitude, infection urinaire pour la première fois de ma vie d’adulte, douleurs aux seins – bref, a shitload of signs), j’ai fait un test de grossesse, au huitième jour de retard de mes règles. Positif. Fou-rire nerveux : ça y est, me suis-je dit, on y est.

Voyez-vous, tomber enceinte me terrifiait profondément. En effet, je n’ai jamais voulu d’enfant, ou plutôt, si j’ai pu me dire un peu évasivement que je pourrais en avoir avec telle ou telle personne à un moment donné, ça n’a jamais fait partie de mon projet de vie à moi, et certainement pas de mon projet de vie d’étudiante passionnée et surinvestie. Pourtant, un doute subsistait en moi : si je tombais enceinte, serais-je capable d’avorter ?

Après avoir pris connaissance du résultat de mon test, j’ai expérimenté quelque chose de très bizarre : j’ai tâché de me contraindre à ressentir ce que je pensais devoir ressentir. Ce n’était pas aussi conscient que ça, bien sûr, mais j’ai essayé de rire, ça sonnait faux ; puis j’ai essayé de pleurer, ça n’a pas fonctionné. J’ai sorti quelques phrases banales, je ne sais plus lesquelles : elles sonnaient faux. Je me souviens, par contre, de l’appel au planning familial – qui me suit du point de vue contraception depuis le début – : « Bonjour, je me suis fait poser un Jaydess chez vous il y a quelques mois, et je viens de faire un test de grossesse, il est positif. » « Ah ben merde », m’a répondu la sage-femme après une seconde interloquée. « C’est pas de chance, ça. Vous pouvez venir quand ? ». J’étais avec l’un de mes amoureux à ce moment-là, celui avec qui je vis aujourd’hui. Il m’a portée au planning en voiture pour aller plus vite. Il était sous le choc, sans doute plus que moi en fait – retrouver sa voiture, démarrer, sortir du créneau… avaient cessé d’être des actions automatiques.

La sage-femme nous reçoit tous les deux. Efficace, sans jugement. Elle me demande tout un tas d’informations – date des dernières règles, etc. Je ne m’en souviens pas. Ma gynéco est là ce jour-là, ça tombe bien : je discute avec elle aussi. Mon choix est clair, de toute façon. Pendant ce temps, mon amoureux prend connaissance de possibilités de contraceptions masculines : « slip chauffant », injections, vasectomie. On a de la chance, un spécialiste de contraception masculine travaille à la clinique Paule de Viguier, à deux pas. (Plus tard, nous abandonnons cependant la piste : trop contraignant par rapport aux contraceptions féminines, plus rodées). La sage-femme me soumet à un premier examen gynécologique, pour vérifier la position de mon stérilet. Elle ne trouve pas les fils. Le docteur C. (ma gynéco) appelle un médecin du voisinage pour une échographie d’urgence. Elle me prescrit une batterie d’analyses, sanguines et urinaires. Je cours, de planning en médecin : deuxième examen gynécologique en quelques heures. Cette fois, une sonde est introduite dans mon vagin pour l’échographie : je suis au-delà de ça. Je flotte quelque part hors de moi-même, ma peur de l’examen, l’expérience un peu traumatique de la pose du stérilet semblent loin – la cause est plus grande : cette fois, ma vie en dépend. Je suis comme vaccinée de ma pudeur, vaccinée, en fait, de l’idée que mon corps m’appartient. Quelque chose a pris racine dans mon corps. Pour l’éliminer, celui-ci doit se faire le champ d’une autre bataille.

Le soir, je téléphone à mon second amoureux (le saviez-vous ? Pour Soral, je suis une femme jouisseuse, au point de ne même pas savoir de qui était sorti le spermatozoïde qui avait bien pu féconder l’ovule impromptu !). Il est en réunion syndicale. Calme, je lui dis : « J’ai quelque chose à te dire, mais avant toute chose, ce n’est vraiment pas grave. » Instantanément, il comprend que je suis enceinte. Non, ce n’est pas grave : mais c’est quelque chose tout de même.

Bref. En une semaine, j’ai couru d’analyse en analyse, vu ma gynéco quatre fois (première visite, visite « pour être sûre », visite pour délivrer le premier médicament, puis le second), j’ai laissé de côté mon amour propre pour devenir un objet médical (le destin de toutes les femmes) : heureusement, j’ai une gynéco formidable et avec qui il est possible de discuter vraiment librement, mais tout de même… A ce stade de mon récit, vous avez déjà, normalement, deux-trois raisons de penser que les femmes ne se font pas avorter pour le plaisir ou pour le confort – quel horrible mot : se faire examiner sous toutes les coutures par des médecins anonymes, est-ce confortable ? Subir de nombreuses prises de sang, est-ce confortable ? Étaler publiquement sa vie, sa vie privée, sa vie sexuelle, le détail de ses douleurs, de ses ressentis, la date des rapports, l’identité des partenaires, est-ce confortable ?

La semaine suivante, j’ai avorté. Chez moi, avec mes colocs, et l’un de mes amoureux : c’était un jeudi – je m’en souviens parce que ça aurait dû être un mercredi, mais ma gynéco a accepté de me délivrer le premier médicament, contre la loi qui impose de le prendre devant elle, afin que je puisse être accompagnée pendant que ça se produit. Elle me répète les consignes : ne pas se lever trop tard, beaucoup petit-déjeuner, prendre en même temps un anti-inflammatoire. Prendre les deux cachets abortifs, orodispersibles, une heure après. S’agiter un peu, rester debout, marcher, pour que ça fasse effet plus vite. Prendre de la codéine si ça fait trop mal, alterner avec les anti-inflammatoires. Le dossier est à l’hôpital proche, il sera détruit après confirmation, mais il est important que les urgences soient au courant de ma situation en cas de complications. Je vais saigner, beaucoup, beaucoup. Des serviettes hygiéniques « nuit », un bon stock.

Le jeudi matin, donc, je fais tout cela. Je n’ai pas fini de consommer le premier cachet que je suis prise de crampes terribles, je grelotte, je transpire à grosses gouttes glacées, j’ai d’horribles nausées. Dans les toilettes, je répands une mer de sang. Je ne vais pas survivre, me dis-je. Ça va mal se passer. Marcher ? Impossible. Je prends tout de même le second cachet, j’ai cette idée qui tourne en arrière-plan, dérangeante : c’est la première fois que je m’empoisonne volontairement. J’ai mal. Pendant deux ou trois heures, je suis recroquevillée sur le canapé, je regarde Sense 8 sur Netflix. Ma coloc m’apporte du thé. Mon amoureux me tient dans ses bras. Je gémis, beaucoup. Je répète que je vais crever.

Je ne suis pas vraiment une chochotte. Je me plains beaucoup, mais j’endure des règles douloureuses depuis plus d’une dizaine d’années, je pratique un sport de combat, je me suis faite tatouer les côtes en bavardant avec le tatoueur parce que ça ne faisait pas si mal que ça, et d’autres. En avortant, d’un embryon de six ou sept semaines, j’ai cru que j’allais crever. Franchement. J’ai cru que j’allais mourir, que la douleur, si ce n’étaient les quantités de sang perdues, me tuerait.

Spoilers : je ne suis pas morte (et, comme on dit, je vais bien, merci). Mais inutile de vous dire que j’ai pas envie de recommencer, même si, je l’affirme haut et fort, je le referai sans hésiter si le cas se présente à nouveau. Même si j’ai mis deux mois et une pilule surdosée qui me bousillait l’humeur pour arrêter de saigner.

Mon IVG, en fait, est plutôt une expérience positive. Tout d’abord, elle m’a fait prendre conscience que je n’avais pas à me sentir coupable, et que ma peur de tomber enceinte était liée à de fausses représentations de ce que ça peut être qu’avorter. J’ai réalisé qu’avorter, ça n’était que l’ultime étape du chemin tortueux de la contraception, celle qui est là au cas où, mais qu’on n’a pas envie d’atteindre : une étape physiquement douloureuse et franchement déplaisante, mais une étape qui existe. Qui est là pour que ce pourcentage d’incertitude lié à la contraception n’ait pas à se solder par une parentalité non désirée. Avorter, pour moi, ça a été franchement émancipateur, en fait : j’ai compris des trucs, et ça a fait du bien à mon féminisme et à ma cohérence personnelle.

C’est pourquoi, sur la suggestion de mon compagnon, j’ai commencé à écrire un GN à ce propos. En fait, ce projet, commencé dès le lendemain de l’annonce de ma gestation, m’a pas mal aidée à mettre des mots sur les choses que je ressentais et sur celles, plus fondamentalement, que je pouvais ressentir, notamment socialement. Ce GN s’appelle Womb, et c’est l’histoire de trois couples qui se rencontrent dans la salle d’attente d’un-e obstétricien-ne pour trois raisons différentes, toutes liées à la procréation. Je ne l’ai jamais fini : mais j’ai envie de le faire, à présent, et je profite de cet article pour vous le promettre. Ce sera le 5 ou le 6 mai, à Toulouse. Si vous êtes intéressé-e-s, dites-le moi ici, je vous tiendrai au courant des inscriptions et des modalités de celle-ci.

Et hop, je retombe sur mes pattes : après quatre articles qui ne traitaient que de féminisme, voici que mon obsession première, le GN, est de retour. Alors, on joue ? 😉

1De Clerck, J. « Le problème de l’avortement », Courrier hebdomadaire du CRISP, vol. 645, no. 19, 1974, pp. 1-28.

2Bajos, Nathalie, et Ferrand, Michèle. « La condition fœtale n’est pas la condition humaine », Travail, genre et sociétés, vol. 15, no. 1, 2006, pp. 176-182.

3Gadéa, Charles, et Catherine Marry. « Les pères qui gagnent. Descendance et réussite professionnelle chez les ingénieurs », Travail, genre et sociétés, vol. 3, no. 1, 2000, pp. 109-135.

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