Pourquoi le féminisme, c’est plutôt cool, partie II : les féministes, ces bourgeoises

Résumé : En réponse à un texte anti-féministe que m’a transmis, au départ de façon anonyme (il s’agissait d’un texte privé) une amie qui souhaitait connaître mon avis, ces articles tentent de réhabiliter le féminisme en opposition à la pensée de l’auteur du texte sur lequel je m’appuie.

Abstract : In response to an anonymous anti-feminist text brought to me by a friend for advice, this article attempts to show why, despite the allegations of the author of the text I hereby debate, feminism is actually pretty cool. (Part II/IV)

Pour voir les quatre parties de ma réponse, c’est ici.


[NOTE : Il a été convenu avec l’auteur du texte que je débats ici (en quatre parties) qu’il le poste lui-même, en ôtant cependant des références à sa vie privée et en l’enrichissant de certaines sources. Vous pouvez en prendre connaissance depuis l’article précédent.] [TW : MISOGYNIE – TRANSPHOBIE – QUEERPHOBIE]

Toutes les féministes sont-elles des bourgeoises, et, plus important, le socialisme est-il soluble dans la guerre des sexes ? Dans le deuxième épisode de le-feminisme-cest-caca, nous tâcherons de démontrer que l’extraordinaire inventivité du capitalisme néo-libéral quant il s’agit de nous la faire à l’envers n’est pas une raison pour cesser les luttes féministes.

Le salariat féminin, une belle arnaque

Dans la deuxième partie de son argumentation, mon interlocuteur dénonce le fait que l’accession des femmes au travail salarié est une manœuvre pour booster la consommation et précariser encore les classes inférieures (ben ouais, dans une société où les femmes restent au foyer, le salaire des hommes doit pouvoir couvrir l’intégralité des besoins de celui-ci ; dans une société où les femmes bossent au même titre que les hommes, chaque salarié doit donc être payé, non pas assez pour entretenir un foyer, mais un demi foyer – vous la sentez l’arnaque ?). Les femmes des classes populaires, en plus de devoir assurer leur rôle (obligatoire) de mère, les tâches domestiques etc., se retrouvent donc à travailler douze, puis dix, puis huit heures par jour comme leurs maris : c’est ce qu’on appelle la double journée des femmes. De l’autre côté, en revanche, les femmes bourgeoises – les premières à avoir obtenu le droit de vote dans bien des pays, suffrage censitaire quand tu nous tiens – ont tout loisir, elles, de faire effectuer la deuxième moitié de cette double journée par les femmes prolétaires : bonnes, servantes, nourrices, puis femmes de ménage, babysitter, etc. Le texte que je discute ici l’énonce clairement : « dans les faits, [la bourgeoise peut] vivre son émancipation sur le dos d’autres femmes… »1 Ces femmes, par ailleurs, sont bien souvent dominées sur le plan de la classe, de la race, etc. : c’est pourquoi, n’en déplaise à l’analyste, le féminisme intersectionnel est particulièrement important dans la compréhension des phénomènes de domination et l’articulation entre capitalisme, colonialisme et patriarcat. Jules Falquet, théoricienne féministe contemporaine, parle ainsi de « vases communicants » : la classe, comme privilège, « compense » le genre, de sorte qu’une femme riche sera moins harcelée, par exemple, qu’une femme pauvre. C’est ce qui permet à des femmes privilégiées d’écrire un communiqué dénonçant les luttes contre une réalité qu’elles ne connaissent, en fait, pas, puisque leur position sociale les protège – au moins partiellement – de l’exposition au harcèlement et à certaines formes d’oppression sexiste.

La réalité du féminisme blanc et bourgeois de la deuxième vague est ainsi exposée avec justesse par mon adversaire : cependant, sitôt cela fait, il commet à nouveau ce que je lui reproche dans l’intégralité de son texte, à savoir, prendre la parole pour des personnes à qui il n’a jamais demandé leur avis.

Au foyer tou(s)tes !

« Des fruits amers de l’« émancipation » féminine que le féminisme de troisième vague tente de réparer en avançant un à un les concepts de partage des tâches, de charge mentale (pansement pour la double journée), de lutte contre le harcèlement sexuel au travail (pansement pour la prédation hiérarchique), sans jamais (ou si peu) remettre en question le travail de ces femmes, qui préféreraient pouvoir rester à la maison, s’occuper des enfants, du foyer, et grâce à la démocratisation des appareils domestiques (la société de consommation a au moins ça de bon), s’adonner à des activités associatives, culturelles, réellement épanouissantes bien que non lucratives », écrit le paternaliste bienveillant. A cette longue tirade, je répondrai en deux parties.

D’abord, la charge mentale n’est un pansement pour rien : la charge mentale est un concept permettant de rendre compte de l’inégalité des rôles sociaux masculins et féminins dans l’espace domestique. La charge mentale permet de mettre un mot sur le problème, et donc, de le traiter avec une plus grande efficacité. Le but, c’est d’aboutir à l’égale répartition des tâches. C’est… tout, en fait. Ça n’est pas un « pansement » pour la double journée, comme si celle-ci était un bobo (haha, un bobo), c’est un nom, une cause, et donc un moyen de s’emparer efficacement du problème persistant de la double journée. Quant à la lutte contre le harcèlement… Que dire ? Penses-tu, toi l’auteur de ces tristes mots, que les femmes se plaignent du harcèlement juste parce qu’elles ne peuvent pas – ou peuvent moins – être, elles aussi, des prédatrices en haut de l’organigramme ? Penses-tu que nous accepterions les mains au cul, les propos salaces, les propositions sexuelles, le chantage quand nous refusons ces propositions, les regards, les « compliments » et j’en passe, s’il n’existait pas de « prédation hiérarchique » ? Le harcèlement sexuel est un symptôme de l’existence d’une hégémonie masculine dans les secteurs de pouvoir, un symptôme du rôle subalterne des femmes, de leur infériorité sociale et, avant tout, du fait que la sexualité masculine est admise et défendue comme une sexualité prédatrice, animale et à laquelle on ne peut rien refuser. La lutte contre le harcèlement n’est pas un pis-aller : c’est une question de survie pour bien des femmes et plus largement des personnes appartenant à des minorités sexuelles, de genre, de race. Le truc, en effet, c’est que sans cette « prédation », sans l’hégémonie structurelle de l’homme blanc, le harcèlement ne pourrait pas avoir lieu, je te l’accorde : parce que les harceleurs ne seraient pas investis de cette immunité nauséabonde et toute-puissante.

Ensuite, leur as-tu demandé, « aux femmes » ? T’ont-elles dit qu’elles préféreraient pouvoir rester à la maison, et surtout, pourquoi ont-elles dit cela ? Il y a bien sûr des femmes qui préféreraient rester au foyer. Il y en a même un paquet qui le font. Mais la question que pose le féminisme, c’est pourquoi. Désirent-elles rester au foyer parce qu’elles sont habituées à cette idée (éducation), parce que l’espace public leur est hostile (prédation), parce que les emplois qui leur sont réservés sont ingrats (dénigrement), où en ont-elles envie ? On peut choisir d’être femme au foyer, bien sûr : mais on peut, exactement au même titre, choisir d’être homme au foyer. Quand il y aura autant d’hommes que de femmes au foyer, ou autant de femmes que d’hommes qui travaillent dans des conditions acceptables, alors à ce moment-là seulement on pourra dire que le choix d’être un parent ou une personne au foyer est libre de tout déterminisme – ce moment-là, pour moi, c’est celui du salaire universel qui seul permettra un libre et véritable épanouissement des individus, libérés du poids de l’exploitation (ce qui n’équivaut pas au travail comme forme nécessaire de reproduction de la société et des individus). En attendant, cessons de naturaliser la maternité et la féminité, et acceptons de faire face au fait qu’il y a un problème dans la répartition genrée des espaces public et privé, d’où découle celle du travail.

Patriarcat et capitalisme : un monstre à deux têtes

Mon opposant se trompe de problème : en effet, ce qu’il dénoncerait sans le biais anti-féministe de son analyse, ce n’est pas le travail des femmes, c’est le travail salarié dans son ensemble. Il est vrai que le féminisme de la deuxième vague, en dépit de ses aspirations socialistes et universalistes, s’est trouvé pris au piège d’une connivence historique avec l’avènement historique du néolibéralisme, comme le montre la philosophe Nancy Fraser dans un article intitulé « Féminisme, capitalisme et ruses de l’histoire » : c’est pourquoi, à présent, une nouvelle vague déferle pour porter une contestation globale du système, avec comme idée directrice le fait qu’une société post-capitaliste n’est pas possible sans féminisme. Cette idée, largement répandue, s’appuie sur le fait que les sociétés pré-capitalistes et les organisations économiques non monétarisées reposent sur une toute première division du travail, le partage de celui-ci selon le genre2 : par conséquent, une société véritablement égalitaire, conforme aux projets communistes, doit impérativement dépasser la division binaire de la société en genres, afin de ne pas simplement reporter l’oppression salariale sur l’exploitation des femmes. Les révolutionnaires du XXe siècle l’avaient bien compris : l’accord du droit de vote dès 1917 en URSS, ainsi que du droit au divorce, à l’avortement et la socialisation partielle du travail domestique, démontrent cette lucidité du communisme quant à la nécessité d’une société inclusive3.

Que dire, en outre, du prétendu individualisme féministe ? Je suis perplexe : en effet, si tout militantisme porte avec lui sa part de divisions, de courants, de contradictions (chez moi, on appelle ça la démocratie), il est par définition apte à dépasser les individualismes pour parvenir à une lutte collective. Bien entendu, l’étendue de cette lutte est variable, et tous les féminismes ne s’accordent pas entre eux sur tous les sujets : toutefois, l’existence même du féminisme et son dynamisme pérenne témoignent de sa capacité à dépasser les contradictions individuelles. La confusion qui existe dans la pensée de son présent détracteur entre un féminisme blanc et bourgeois et « le » féminisme – pour moi, féminismes se dit mieux au pluriel – est à mon avis liée au manque d’historicisation des luttes : en considérant tous les combats par stricte référence au cadre contemporain, on en oublie ainsi les causes endogènes de chaque mouvement et la réalité matérielle à laquelle ils appartiennent, aboutissant ainsi à subsumer les particularismes idéologiques et les manifestations plurielles sous une seule étiquette discréditée en bloc.

Pour conclure, quoique je sois d’accord avec le cœur de l’analyse socio-économique du débatteur adverse, les conclusions qu’il en tire sont inappropriées au regard de l’oubli de l’histoire des luttes et, plus fondamentalement, d’un négationnisme social qui refuse, comme je l’ai démontré dans l’article précédent, de considérer le genre comme soumis à un vaste ensemble de déterminismes sociaux et de modèles normatifs acquis.

 

Allez, je vous laisse, j’ai faim ! Dans le prochain épisode, nous parlerons de « néo-puritanisme » et peut-être de misandrie, mais j’ai la flemme j’avoue. Tenez, vous connaissez la différence entre les hommes et les champignons ? Quand tu dis « y a des champignons toxiques », t’as pas une amanite phalloïde qui vient te pondre une tribune sur Libé.4 *badumtss*

1Un petit Ctrl+F dans mon article « La banalité du Mâle : les représentations féminines, un enjeu politique » vous permettra de trouver résumée l’analyse de Jules Falquet concernant le cantonnement des femmes dans le care.

2Et je dis bien genre car dans de nombreuses sociétés, à l’image des vierges jurées d’Albanie, les personnes nées avec un sexe féminin ont la possibilité, dans certaines conditions, d’adopter un statut social comparable à celui d’un homme, à condition le plus souvent de rester célibataire (et abstinente, du moins du côté hétérosexuel). Voir par exemple Rebecca Chaouch, « Albanie: La coutume des « vierges sous serment » » [archive], Huffington Post, 26 août 2013 (http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.huffpostmaghreb.com%2F2013%2F08%2F26%2Falbanie-photos-coutume-vi_n_3805644.html)

3J’avoue, c’est un peu pour troller que je mets inclusive ici.

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