Le genre vu au travers de la fiction : une enquête auprès de collégien-ne-s [analyse de données]

Bonjour Madame!, un livre de Delphine Rieu, Julie Gore et Nicolas Leroy aux éditions Eidola.


Résumé : Cet article présente une enquête qualitative réalisée par mes soins afin de constituer des données supplémentaires pour la présentation d’une conférence intitulée « Le rôle de la fiction dans la construction du genre », présentée avec l’autrice et éditrice Sylvie Kaufhold le 23 mars 2018 à 13h30 à l’Université Toulouse – Jean Jaurès dans le cadre du salon L’Imagina’livres.


[WARNING : Je ne suis pas sociologue ! Voilà, ceci étant dit, j’ai fait de mon mieux. :)]

L’analyse ci-dessus s’appuie sur un questionnaire réalisé en janvier 2018 sur 51 élèves issus d’une classe de quatrième et d’une classe de troisième du même collège, accueillant des enfants issus pour la plupart d’un milieu social aisé. Le questionnaire leur a été transmis par leur professeur de français, qui s’est rendu disponible en cas d’incompréhension des questions (ainsi, il lui a été demandé d’expliquer pourquoi le questionnaire suggérait, via la formulation « féminin, masculin, etc. », l’existence de plus de deux genres). Les répondant-e-s ont entre 13 et 15 ans, dont 29 filles, 21 garçons et une personne non-binaire. La réponse d’un élève de genre masculin, ayant fourni des réponses injurieuses et obscènes, a été écartée de l’analyse. Le questionnaire, ne comprenant que des questions ouvertes (limitant toutefois à trois réponses aux questions « A quels personnages de fictions t’identifies-tu le plus ? » et « Quand tu étais enfant, avais-tu un ou des livres préférés ? »), est entièrement en langage épicène1, de sorte à ne pas introduire de biais genrés. Il fait ainsi usage du pronom « tu », et utilise des termes épicènes comme « personnage » (et non héros ou héroïne) et « enfant ».

Le questionnaire comprend ainsi les questions suivantes :

  • Quel âge as-tu ?
  • Quel est ton genre ? (féminin, masculin, etc.)
  • A quels personnages de fictions t’identifies-tu le plus ? (indique le nom et l’œuvre stp)*
  • Pour chaque personnage, peux-tu indiquer pourquoi ?
  • As-tu un livre préféré, et pourquoi ?
  • Quand tu étais enfant, avais-tu un ou des livres préférés ?*
  • Penses-tu que les œuvres que tu as citées ici aient eu de l’influence sur toi ? Si oui, comment ?
  • Veux-tu rajouter quelque chose ?

 

Remarques préliminaires :

Les réponses apportées, notamment concernant l’identification avec des personnages de fiction, mais également dans une moindre mesure celles fournies à la question « Quand tu étais enfant, avais-tu un ou des livres préférés ? », ne différencient pas les livres des autres supports de fiction. Seuls deux garçons ont répondu qu’ils n’aimaient pas la lecture, ou que c’était « nul » : cependant, le soin apporté aux réponses, tant en termes de présentation visuelle que d’exhaustivité des commentaires, semble supérieur chez les filles, confirmant un biais aisément observable dans l’enseignement primaire.

Le genre des personnages, un ressort d’identification toujours majeur

Figure_01

Les réponses à la question « A quels personnages de fictions t’identifies-tu le plus ? » marquent une prédominance de personnages au genre binaire (les animaux genrés mais dépourvus de parole et les personnages dépourvus de marqueurs de genre étant dissociés dans l’analyse), ainsi qu’une identification s’attachant très majoritairement aux personnages du même genre que l’élève. Ainsi, les filles nomment en moyenne 1,82 personnages (trois étant le maximum de personnages pris en compte par personne), dont 83 % de personnages féminins, tandis que les garçons présentent des statistiques similaires avec une moyenne de 1,66 personnages nommés par personne dont 81,2 % de personnages masculins.

Figure_02_1Figure_02_2

Il est notable que l’unique personne ayant indiqué une identification non-binaire totalise à elle seule la moitié des deux réponses nommant des personnages animaux et un tiers (sur trois) des réponses nommant un personnage agenre (T’choupi). Le troisième personnage nommé par cette personne est en outre un personnage du genre « opposé » à son genre d’assignation (l’élève ayant indiqué son prénom sur le questionnaire, celui-ci est en effet facilement identifiable). Quoique aucune conclusion ne puisse être tirée d’une seule réponse, la non-conformité de l’élève, au genre d’une part, et d’autre part à la tendance très marquée qui se détache dans l’identification de ses camarades à des personnages cisgenres du même genre que le leur, m’amène à suggérer qu’il existe une importante corrélation entre les deux. Ce point nécessiterait cependant une étude statistique d’ampleur et ne saurait se limiter à une enquête qualitative de faible envergure.

Figure_03

Les réponses données révèlent en outre que les personnages les plus populaires sont issus de fictions adaptées au cinéma ou à la télévision : Harry Potter rencontre par exemple un succès retentissant, notamment chez les filles pour qui le personnage principal constitue une rare incartade dans l’identification à des personnages correspondant à leur genre (ce sont ainsi pas moins de six filles qui nomment Harry Potter parmi les personnages auxquels elles s’identifient). La suprématie d’Hermione, personnage dont le trait principal est l’intelligence et qui est, dans les livres, décrite comme déviant des canons de beauté féminine, puis du personnage de Tris dans Divergente, suggère spontanément que les personnages féminins propices à l’identification sont ceux qui présentent des qualités d’indépendance, d’intelligence et une agentivité forte : pourtant, il est primordial de se pencher non sur les représentations que nous projetons sur ces personnages depuis un point de vue d’adulte, ou même d’un point de vue d’adulte féministe, mais sur les représentations explicitement signalées par les élèves. Concernant les garçons, chez qui le consensus est moins marqué, on devine toutefois certains traits communs aux personnages nommés, que l’analyse des motifs donnés par les élèves à l’identification permettra d’éclaircir.

Des motifs d’identification contrastés

Afin de traiter les données relatives à la question des motifs de l’identification (« Pour chaque personnage, peux-tu indiquer pourquoi ? »), j’ai noté une à une les qualités et caractéristiques relevées par les élèves (en moyenne 2,47 traits par répondante effective (17) et 3,83 traits par répondant effectif (seulement 6, sur 21 questionnaires rendus par des garçons))2, puis les ai regroupées en familles. La tâche ne s’est pas avérée facile puisque des traits qu’on serait tentés de mettre dans la même « famille » se révèlent cependant porteurs de conceptions contrastées. C’est le cas de l’humour, que j’ai renoncé à intégrer dans la catégorie « qualités sociales » car, à la différence d’autres qualités regroupées sous ce terme (bienveillance, loyauté, ouverture d’esprit, gentillesse, etc.), cette qualité a été relevée pour des personnages plutôt provocateurs ou irrévérencieux, comme Deadpool : les qualités sociales étant citées par 9 filles et aucun garçon, leur regroupement risquerait d’invisibiliser ce qui semble être un biais genré dans la perception des personnages. Faute de trouver d’autre catégorie avec laquelle le classer, et en raison de son caractère fortement genré (seules les femmes sont qualifiées de belles par les élèves) j’ai également laissé le caractère « Beauté féminine » indépendant. Outre ces deux exceptions, j’ai identifié six autres grands traits (neuf au total, en ajoutant la beauté, l’humour et les qualités sociales).

Figure_04

Le premier est le « Courage », auquel j’ai assimilé les qualités de confiance en soi, de détermination et la capacité à surmonter les épreuves : ces deux dernières catégories, prises ensemble dans le traitement des données, ont été citées par pas moins de trois filles. Le courage et les qualités affiliées sont le trait le plus représenté chez elle, avec une écrasante majorité de onze pour un garçon. Les héroïnes plébiscitées, Hermione ou Tris mais aussi Harry Potter, ne sont sans doute pas pour rien dans cette statistique encourageante. Par ailleurs, à cette valorisation du courage se couple celle de l’« Intellect », qui regroupe intelligence, talent et débrouillardise : cinq filles ont ainsi nommé ces qualités, contre un garçon.

Le trait suivant, relevé quasiment à égalité (6 filles, 5 garçons), n’en est pas vraiment un : il s’agit de l’« Identification » (proximité avec le personnage, attachement, inspiration). Bien que cette réponse puisse paraître tautologique (les élèves indiquant en apparence qu’ils s’identifient avec ces personnages parce qu’ils s’identifient à eux), le format de réponse ouverte permet de dépasser cette impression : l’identification est en réalité favorisée par la ressemblance (physique ou morale) avec le personnage, l’analogie de certaines épreuves de vie vécues par l’élève et le personnage, l’attachement à celui-ci ou encore le fait que le personnage ait donné envie à l’élève d’accomplir quelque chose (comme pratiquer un métier).

Les « Qualités sociales », déjà évoquées plus haut, sont, avec la « Beauté féminine » (citée 3 fois), le seul trait qui n’ait été relevé par aucun garçon, bien que neuf filles aient cité des qualités de bienveillance, de sympathie, d’amitié ou encore d’ouverture d’esprit ! A l’inverse, le « Pouvoir », terme sous lequel j’ai subsumé richesse, domination et même virilité, est le seul trait qui n’est jamais relevé par les filles, alors que ces caractères sont cités quatre fois par les garçons… Sur vingt-trois qualités nommées et seulement six répondants. Ce contraste, qui épouse la dichotomie compétition/coopération, impose le constat alarmant d’une éducation genrée qui ne s’affaiblit pas, dirigeant très tôt les filles vers le care et les métiers subalternes tandis que les garçons sont autorisés à viser la réussite personnelle et à manifester de l’ambition.

La « Force » (force, superpouvoirs, rapidité) est le seul trait relevé à égalité (3 filles, 3 garçons) : toutefois, il est à noter que les garçons sont beaucoup plus spécifiques (indiquant la nature de la force du personnage), tandis que les filles se contentent de mentionner que tel personnage est fort (souvent forte). L’imprécision de ces réponses m’engage à considérer ce trait comme trop vague pour constituer une information exploitable.

Un « Caractère affirmé » (colère, impulsivité) est mentionné par une fille (celle qui a par ailleurs indiqué qu’elle était un « garçon manqué ») et deux garçons. Enfin, l’humour, cité par deux filles, est mentionné par trois garçons. Deux traits, cités une fois chacun, ont été laissés en-dehors de ce classement : ainsi, une fille relève la « maladresse » du personnage comme facteur d’identification (seul trait qui ne constitue pas une qualité socialement valorisée), et un garçon relève le « style », que je n’ai pas voulu écraser sous la catégorie « Beauté » pour ne pas invisibiliser la nomenclature utilisée (belle pour les filles qui parlent d’héroïnes, stylé pour le garçon qui parle d’un héros).

Figure_05_1Figure_05_2

Au vu de ces observations succinctes, il semblerait que le genre a de beaux jours devant lui ! Les filles citent ainsi le courage pour 28,2 % des motifs d’identification, les qualités sociales pour 23,1 %, les facilités d’identification pour 15,4 % et enfin l’intellect pour 10,3 % ; les garçons, eux, citent en priorité les facilités d’identification (26,3%), puis le pouvoir à hauteur de 21,1 %, l’humour et la force à égalité (15,8%) et enfin un caractère affirmé, qui concerne 10,5 % des traits nommés. Bien entendu, cette enquête est d’autant moins valable d’un point de vue quantitatif que les garçons se sont largement abstenus sur cette question, quoique les six répondants aient donné des réponses extensives… La question suivante, en restreignant le propos à la seule lecture – « As-tu un livre préféré, et pourquoi ? » permettra peut-être de confirmer ou d’infirmer l’écart qui semble se creuser entre filles et garçons.

Lectures « utiles » et lectures de loisir

En premier lieu, il est frappant de constater que si 23 filles, sur 29, ont répondu à cette question, seuls 12 garçons sur 21, soit à peine plus de la moitié, ont indiqué un livre préféré (dont une majorité de romans, plusieurs BD et quelques livres à visée documentaire ou semi-documentaire). Trois d’entre eux, ainsi qu’une fille et l’élève non-binaire, ont par ailleurs précisé qu’ils ne lisaient pas du tout ! Si Harry Potter arrive, sans surprise, en tête de liste, suivi par divers romans jeunesse ainsi que le pourtant déjà daté La Guerre des clans, Nos étoiles contraires puis Miss Peregrine et les Enfants particuliers dont l’adaptation rapide au cinéma soutient sans doute la popularité, la présence de biographies – citées par deux garçons – a de quoi surprendre.

Figure_06

Comme précédemment, j’ai retenu six critères recoupant les raisons données par les élèves pour justifier leur choix. Celui qui se retrouve le plus dans les réponses des filles est le critère « Intérêt/originalité », suivi par le « Mystère », catégorie qui regroupe des éléments d’ambiance, le fantastique, l’enquête, etc. Deux garçons pour cinq filles mettent aussi en avant ce dernier critère, deux pour sept filles le critère précédent. Les « Emotions » sont également importantes, pour deux garçons et deux filles. Le réalisme et l’identification avec les personnages (« Réalisme/identification ») préoccupent deux filles et un garçon.

En revanche, seules deux filles et aucun garçon ont souligné l’importance du critère « Action/aventure » : si cela peut surprendre au regard des fictions plébiscitées par les garçons aux questions précédentes, une hypothèse explicative peut être avancée sur la base de la nature desdites fictions. En effet, les personnages préférés des élèves à l’étape précédente sont en grande majorité des personnages de films, séries d’animation ou adaptations cinématographiques : les garçons indiquant au contraire, à cette étape, des livres biographiques, il se peut que leur rapport aux livres soit plus documentaire et moins ludique que leur rapport aux fictions audiovisuelles. L’importance portée par les garçons à des « Thèmes spécifiques » (le sport pour deux d’entre eux, le métier de policier pour un autre) va dans le sens de cette hypothèse : les filles privilégieraient ainsi la lecture comme loisir, d’une façon comparable aux fictions audiovisuelles, tandis que les garçons auraient une pratique plus utilitaire de la lecture, comme moyen d’acquérir des connaissances. Il serait intéressant de savoir dans quel cadre ces lectures-là sont-elles réalisées : par exemple, sont-elles motivées par la curiosité de l’élève, par un cadeau, etc. Cela permettrait sans doute d’approfondir les conditions de mise en situation de lecture, notamment chez les garçons qui sont aussi plus nombreux à affirmer, parfois avec une certaine violence (« c’est nul » etc.) le fait qu’ils ne lisent pas.

Les habitudes de lecture des adolescents sont-elles, en outre, déterminées par les fictions auxquelles les élèves ont été confrontés pendant leur enfance et petite enfance ? C’est à la fois pour constater l’existence ou non d’une continuité entre les lectures d’enfance et les lectures d’adolescence et pour juger des biais genrés dans les premières fictions rencontrées que la question « Quand tu étais enfant, avais-tu un ou des livres préférés ? » se pose.

Foyer versus espace public : une distinction pas si obsolète

Cette question, à l’instar de la question concernant les personnages auxquels les élèves s’identifiaient, offre la possibilité de citer jusqu’à trois titres. Les titres cités sont plus divers et plus nombreux que les personnages : ainsi, ce sont 66 titres différents qui sont nommés, contre 54 personnages, avec une moyenne de 2,45 livres par élève de genre féminin et 2 livres par élève de genre masculin, contre respectivement 1,82 et 1,66, personnages. En outre, cette fois, seul un garçon précise qu’il ne lisait pas : il semblerait donc que la littérature d’enfance et la littérature jeunesse marquent davantage les habitudes des adolescent-e-s.

Figure_07

Afin d’analyser ces résultats disparates, j’ai réparti les œuvres citées (principalement des livres, albums et BD, mais aussi des dessins animés ou des films d’animation Disney ou Pixar) selon les thèmes généraux qui s’en dégageaient. La première catégorie, et la plus large, concerne la « Vie quotidienne » : il s’agit des œuvres centrées sur le quotidien, la famille, la vie sociale, etc. L’œuvre la plus populaire de cette catégorie est la bande dessinée Max et Lili, citée par 11 filles et aucun garçon. La proportion de garçons et de filles ayant cité des ouvrages classés dans cette catégorie est de un pour trois (7 garçons, 21 filles).

Les ouvrages « Aventure » sont les plus populaires chez les garçons (12 pour 7 filles). Ce sont ceux qui, comme le décidément indémodable Club des cinq, mettent l’accent sur la résolution d’énigmes et d’enquêtes par les personnages, qui sont pour beaucoup des enfants. C’est La cabane magique qui, avec cinq occurrences (2 filles, 3 garçons) est le plus cité de cette catégorie : que ses personnages fassent de la lecture une activité magique et émancipatrice aura-t-il eu de l’effet ?

La catégorie « Comédie », qui rassemble principalement des BD à teneur humoristique telles que Boule et Bill ou Lou!, est la deuxième plus populaire chez les filles (10, pour 3 garçons). Titeuf est la série la plus populaire chez les garçons (2, pour 1 fille), tandis que Monsieur Madame est cité par 3 filles : ce sont les deux œuvres les plus citées de cette catégorie, qui en comporte sept.

La catégorie « Apprentissage », qui inclut des ouvrages à valeur didactique (romans éducatifs, contes et fables), est mentionnée six fois par les garçons, dix fois par les filles. Père Castor est cité deux fois par les garçons, tandis que Roule, Galette est nommé autant de fois par les filles. Notons par ailleurs que, si l’on enlève les seuls contes de cette catégorie, l’équilibre se fait entre les deux genres (6 citations chez les filles, 5 chez les garçons) : les contes, comme Cendrillon, sont ainsi principalement amenés par les filles (4, pour 1 garçon).

Des « Films d’animation », le célèbre Mickey est le plus cité, deux fois par des garçons et une fois par une fille. Son caractère de symbole prend le pas sur la précision de la dénomination, ce qui amène à le considérer davantage comme un personnage emblématique que comme une œuvre. D’autres films Disney sont également cités : au total, cette catégorie, la plus égalitaire, est nommée quatre fois par chaque genre.

La catégorie « Sport » est, sans surprise, celle dont les filles sont tout à fait absentes, tandis que les garçons totalisent huit occurrences : le film d’animation Cars, classé ici par son thème en dépit de son genre qui le ferait appartenir à la catégorie précédente, est le plus populaire avec trois citations. Les autres sports représentés ici sont le football et le rugby : c’est pourquoi j’ai dissocié la catégorie « Danse », qui elle, est exclusivement citée par les filles (à hauteur de 5 fois). Les activités sportives sont donc nettement distinguées entre deux pôles, d’un côté les sports collectifs (football, rugby) et à sensations fortes (course automobile) pour les garçons, de l’autre la danse pour les filles… En outre, celles-ci détiennent également le monopole de la catégorie « Animaux » (7 filles), qui regroupe des histoires centrées sur les animaux et leur soin (Les petits vétérinaires, Grand Galop, etc.). La catégorie que j’ai nommée « Initiation féminine » renforce l’injonction de genre portée par les deux catégories précédemment citées en portant à la fois sur le care et la beauté : ce sont les histoires qui traitent notamment des amitiés entre filles et des premières amours avec des garçons. Les filles au chocolat remportent la palme de la catégorie, avec quatre citations.

Figure_08_1Figure_08_2

Ainsi quand la vie quotidienne constitue près d’un tiers de la littérature jeunesse citée par les filles, ce sont encore près de 27 % (26,98%) qui sont occupés par une littérature thématique exclusivement destinée aux petites filles : les catégories qui rencontrent un public plus mixte en genre (apprentissage, comédie, films d’animation) ne constituent en conséquence qu’un tiers de leurs lectures, et la très masculine catégorie « Aventure » n’est représentée qu’à hauteur de 9,9 %. Celle-ci constitue pourtant 30 % des lectures des garçons : quoique les personnages des œuvres citées présentent pour la plupart un « casting » mixte – citons par exemple Marion Duval, Le Club des cinq, La cabane magique –, cet équilibre des représentations peine à se répercuter sur le lectorat. En outre, la part de vie quotidienne se réduit presque de moitié par rapport à celle qu’elle occupe dans les lectures des filles (17,5%), tandis que la catégorie des œuvres concernant le sport, inexistante chez celles-ci, occupe 20 % des lectures masculines. Au final, c’est une représentation trop éculée qui ressort de ce sondage, où les filles se réduisent à l’espace domestique, aux soins à autrui et aux activités d’intérieur, en même temps que les garçons sont encouragés à occuper l’espace extérieur, par l’aventure et les sports collectifs. Si à l’adolescence, les représentations féminines sont plus positives à en juger par la première partie du questionnaire, impossible de ne pas s’alarmer sur la persistance de représentations de genres inégalitaires dans la littérature d’enfance : toutefois, il convient peut-être de déplacer une part de la responsabilité sur les familles qui, par les choix effectués dans les lectures proposées à leurs enfants, perpétuent à leur tour l’ordre qui leur a été enseigné. Pareil état de fait est sans doute aggravé, en outre, par la transmission intergénérationnelle d’ouvrages jeunesse.

Bien qu’un retour réflexif détaillé serait précoce chez un enfant de treize ans, ceux-ci ont-ils conscience de l’influence de leurs lectures et visionnages ? En posant la question « Penses-tu que les œuvres que tu as citées ici aient eu de l’influence sur toi ? Si oui, comment ? », j’ai ainsi tenté de suggérer une ébauche de réflexivité : toutefois, cette question anticipe sans doute trop sur le mûrissement intellectuel et critique des enfants, de sorte que les réponses sont rares.

Lecture’s not dead

Dix-sept filles et six garçons ont répondu à la pénultième question du questionnaire : parmi elleux, neuf (7 filles, 2 garçons) ont répondu qu’iels ne pensaient pas que leurs lectures d’enfance les aient influencé-e-s. Parmi celleux qui ont reconnu une influence, se distinguent quatre tendances. La moitié des garçons (3) ont ainsi à nouveau mis en avant la cohérence thématique de leurs lectures : « Oui car j’adore le sport », répond ainsi l’un, tandis que l’autre avance « Oui pour les avions, la police, le bricolage » et que le dernier, ciblant son film d’animation préféré, répond « Oui car Cars est un dessin animé de voitures ». Selon eux, les lectures d’enfance ont ainsi pour effet de faire découvrir et d’asseoir certains centres d’intérêt qui perdurent en grandissant. Trois filles (3 sur 17) s’attardent au contraire sur la valeur de l’enfance : « J’ai toujours cet esprit enfantin », écrivent deux d’entre elles, quand une autre nuance « Pas d’influence mais c’est mes souvenirs d’enfance ». C’est une relation à un passé avec lequel elles ne rompent pas qui se manifestent donc. Quatre autres filles mettent, elles, l’accent sur l’apprentissage : « Oui, j’ai appris de mes erreurs, grandi dans ma tête et pris exemple sur les personnages », explique l’une d’elle. Une autre, exhaustive, explique que « dans Les ballerines magiques, cela nous apprend à trouver des solutions aux problèmes de la vie. Les chatons magiques nous apprend à se battre pour obtenir ce que l’on désire et Les petits vétérinaires m’a vraiment donné envie de devenir vétérinaire. » Notons tout de même que cette dernière remarque rejoint la cohérence thématique surtout prisée par les garçons. Enfin, un garçon et une fille remarquent que la lecture les fait réfléchir. Une autre fille affirme que ses lectures l’ont aidée sur la « confiance » ; on peut supposer qu’il s’agit là de confiance en elle.

Ainsi, quoique peu d’élèves aient effectué l’exercice compliqué de la réflexivité, ce qui ressort de ces quelques expériences subjectives de la lecture est un rapport très positif, marqué par l’apprentissage, la projection dans l’avenir et un rapport apaisé à l’enfance : il semblerait, au vu de ces quelques retours, que les inquiétudes quant à l’appauvrissement intellectuel ou social des enfants à l’ère du numérique soient bel et bien infondées.

Conclusion : les représentations de genre ont de beaux jours devant elles

Cette petite enquête, quoique de faible envergure et effectuée par une personne ne bénéficiant pas d’une formation adéquate, révèle la persistance de forts marqueurs genrés dans les représentations des adolescent-e-s et et les fictions sur lesquelles elles s’appuient. C’est parce que nous croyons à l’influence de la fiction sur les représentations genrées, et que nous pensons qu’elles peuvent être déconstruites à l’aide des mêmes ressorts qui contribuent actuellement à les asseoir, que Sylvie Kaufhold et moi-même présenterons une conférence intitulée « Le rôle de la fiction dans la construction du genre », le 23 mars 2018 à 13h30 à l’Université Toulouse – Jean Jaurès, dans la Librairie-Etudes du Mirail. Sylvie, professeure de français en Allemagne, autrice et éditrice aux Editions du 38, est à l’origine de plusieurs livres jeunesse qui ne cèdent pas à la facilité et à l’évidence du genre, notamment Le monde d’Allia, que je compte personnellement comme l’un des livres de fantasy destinés à la jeunesse les plus anthropologiquement et humainement pertinents. En combinant son expérience et son savoir concernant la littérature, particulièrement jeunesse, et ma formation sur le genre, nous espérons livrer une analyse pertinente et proposer des outils pratiques pour mettre à mal la reproduction de l’ordre établi… Si le sujet vous botte, n’hésitez pas à nous rejoindre ;).

1Le terme « épicène » désigne des termes et tournures dont le genre grammatical est neutre. Exemple : « anthropologue » (le féminin une anthropologue et le masculin un anthropologue n’engendrent pas de changement dans la forme du mot). Par extension, le langage épicène caractérise une rédaction qui tente le plus possible de « neutraliser » (rendre neutre) le genre dans l’écriture ou l’élocution : par exemple, utiliser « personne » plutôt que « garçon » ou « fille » fait l’économie du genre et permet ainsi d’éviter les biais sexistes.

*Cette question était limitée par la présence de trois tirets numérotés (un par ligne) invitant à citer au maximum trois personnages. Deux répondantes ont ajouté un quatrième personnage, mais celui-ci n’a alors pas été inclus dans le traitement des réponses du fait de l’automatisation du tri de celles-ci.

*Cette question était limitée par la présence de trois tirets numérotés (un par ligne) invitant à citer au maximum trois personnages. Deux répondantes ont ajouté un quatrième personnage, mais celui-ci n’a alors pas été inclus dans le traitement des réponses du fait de l’automatisation du tri de celles-ci.

2L’élève non-binaire n’a pas répondu à cette question.

Une réflexion sur « Le genre vu au travers de la fiction : une enquête auprès de collégien-ne-s [analyse de données] »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s