Histoire comme sorcellerie, GN comme rite ? Réappropriation politique de l’histoire des dominations.

Félix Parra, Episodes of the Conquest: Massacre of Cholula, 1877, oil on canvas, 65 x 106 cm (Museo Nacional de Arte (INBA), Mexico City)


« Le GN contre la structure » est une série d’articles qui vise à questionner les effets sociaux et collectifs du GN, en mettant l’accent sur son caractère subversif.


Résumé : Cet article s’attache à démontrer, à travers une analyse de la réappropriation de faits de domination dans le discours chamanique effectuée par Michael Taussig, le potentiel subversif et l’efficacité politique de fictions prenant appui sur des réalités sociales réprimées.

Abstract : This article attempts to demonstrate, through Michael Taussig’s analysis of the « appropriation of the history of conquest » in shamanic discourse, the subversive potential and political efficiency of fictions which are based on repressed social realities.


Attention : j’ai écrit cet article dans le cadre d’un enseignement d’anthropologie historique à l’université, aussi n’est-il pas franchement accessible, malgré mes efforts pour rendre le contenu accessible, à coups de définitions, à des non-spécialistes (à la fois des non-GNistes et des non-anthropologues). Je m’excuse par avance auprès de celles et ceux qui trouveront la lecture trop fastidieuse, je tâcherai dans le futur de faire mieux…

 

L’anthropologue australien Michael Taussig, connu pour l’inscription marxiste de ses travaux, aborde dans l’article « History as Sorcery »1 un thème qui lui est cher : la résistance indigène à l’hégémonie occidentale et capitaliste, à travers l’appropriation de l’histoire coloniale par les mythes et croyances. Il soutient ainsi que l’histoire peut devenir « le sorcier », c’est-à-dire produire magiquement des effets dans le présent : selon lui, « certains événements historiques, notamment, en effet, des événements politiques de conquête et de colonisation, sont objectivés dans le répertoire chamanique contemporain comme une imagerie empreinte de magie capable de causer et de soulager le malheur »2. Cette forme de résistance symbolique s’appuie sur le constat que le rapport des non-historien-ne-s aux événements passés se fonde non sur la connaissance des faits, mais principalement sur la perception d’une analogie entre le présent et le passé, fantasmée au sein de ce qu’il nomme « connaissance sociale implicite »3 et qui est basée sur des éléments non-discursifs, des représentations inconscientes et une imagerie partagée. C’est cette connaissance implicite « qui rend le réel réel et le normal normal, et par-dessus tout […] qui rend les distinctions éthiques politiquement efficaces »4 (je souligne) : cet arrière-plan idéologique détermine, par conséquent, la perception que les individus ont de la réalité sociale et les jugements de valeur et de morale qui y ont cours.

Le mécanisme qui sous-tend la réappropriation chamanique d’événements historiques dont la connaissance factuelle demeure diffuse semble similaire à celui qui est mobilisé par les joueurs et joueuses au sein du jeu de rôle grandeur nature (abrégé GN). Cette pratique ludique, proche du théâtre d’improvisation, consiste pour les joueurs et joueuses à incarner, en des temps et lieu donnés, des personnages : selon la fédération de jeu de rôle grandeur nature, il s’agit ainsi d’une « rencontre entre des personnes, qui à travers le jeu de personnages, interagissent physiquement, dans un monde fictif »5. Or, pour donner corps à une fiction collective dont les éléments de base, très synthétiques (qu’il s’agisse des descriptions de l’univers, des personnages, des règles, etc.), doivent être en permanence augmentés et réinventés pour assurer la production collaborative de la réalité sociale jouée, la référence implicite à des représentations sociales et historiques est requise, sans pour autant que cette référence s’appuie sur des connaissances formelles. En développant l’analogie perçue entre la réappropriation chamanique de faits de domination et le traitement de faits sociaux pathologiques (maladies, conflits, morts, discriminations, etc.) par le GN dit « nordique » – un courant du jeu de rôle grandeur nature abordant des sujets contemporains ou difficiles, loin d’un amusement « défouloir » –, je m’interrogerai sur les effets que ces deux pratiques sont susceptibles de produire sur le monde social qui les entoure et, en conséquence, sur leur efficacité politique.

Assimilation « thérapeutique » de faits de domination

L’existence de mécanismes individuels et collectifs de « résonance » avec un passé antérieur à l’itinéraire biographique du groupe (absence de témoins de première main) peut être mis en évidence à l’aide de nombreux exemples ethnographiques : c’est le cas, par exemple, de l’observation de la doctorante Domitille Mignot-Floure, qui note qu’un de ses interlocuteurs privilégiés en Vendée construit une forte identification transgénérationnelle avec son ancêtre, médecin comme lui, mort au cours de la contre-révolution vendéenne – identification qui s’effectue au mépris des ascendants intermédiaires qui sont véritablement mis entre parenthèses, puisqu’il va jusqu’à ignorer le nom de son grand-père. Taussig prend, quant à lui, le cas de la résurgence de l’image de la sorcière dans l’imagerie féministe : en effet, celles-ci se qualifient parfois comme telles au motif unique de leur inscription parallèle de femme opposée à l’ordre patriarcal, mettant totalement de côté la dimension magico-religieuse de la répression des femmes exécutées pour sorcellerie. Ce lien revendiqué entre deux expériences de lutte, l’une présente, l’autre passée, ne tient pas, pour l’auteur, à une connaissance scientifique des persécutions des sorcières, mais à « une relation « pré-conceptuelle » plus directe entre l’image de la sorcière et l’expérience des femmes d’aujourd’hui »6 : pareille affinité illustre la présence implicite d’un « fantasme social sensible à l’existence souterraine d’images interdites »7.

L’histoire se révèle par conséquent omniprésente dans le champ de représentations dans lesquelles les sociétés et les groupes sociaux puisent pour exprimer et construire leur réalité. Cela est d’autant plus vrai dans le cas d’événements et de faits politiques censurés ou réprimés par une oppression politique forte qui, à l’image du refoulement psychanalytique, peuvent aboutir à « un procédé subséquent durant lequel cette expérience se déverrouille, se fait animée et consciente au moyen des mythes et des images mythiques »8. A ce point de vue, les éléments syncrétiques constatés dans les religions et croyances actuelles, issues de la colonisation et du missionnariat, ne sont pas à lire comme des « survivances » ou des éléments presque désuets de persévérance de traditions antérieures : au contraire, ces éléments « reflètent et condensent l’appropriation empirique de l’histoire de la conquête, en tant que cette histoire est perçue comme formant des analogies et des correspondances structurelles avec les espoirs et tribulations du présent »9 (je souligne). Taussig détaille, pour illustrer ce propos, la croyance en un « vent mauvais » (evil wind) rapportée par les habitants de la ville principale de la vallée de Sibundoy en Colombie : il s’agit d’une entité vague assimilée tantôt à une catastrophe naturelle, tantôt à une présence surnaturelle et qui cause supposément mort et maladie chez les personnes trop faibles ou trop imprudentes pour s’attarder dehors quand il souffle. Quand on interroge sur les causes de ce vent mauvais, les habitants, quand ils n’éludent pas d’un haussement d’épaules, l’attribuent aux ossements des « anciens », païens et infidèles enterrés dans les montagnes à l’écart de la ville, loin du cimetière des riches où les tombes s’agglutinent auprès de l’église tandis que celles des pauvres et des Indiens convertis trouvent tant bien que mal des emplacements périphériques, signalés par des croix de bois soumises à la putréfaction. Au contraire de ces « bons » Indiens convertis au christianisme, les Indiens païens des temps anciens – regroupés sous l’ethnonyme « Huitotos » par un chaman interrogé par Taussig, qui mentionne ceux-ci au cours d’un chant divinatoire – incarnent une sauvagerie redoutable, repoussée aux marges des villes et des représentations. Les Huitotos, « people from below » invoqués dans le discours chamanique comme puissance souterraine, sont en réalité un ensemble ethno-linguistique encore présent aujourd’hui dans les Basses-Terres d’Amérique du Sud et qui furent asservis et utilisés par l’industrie du caoutchouc comme gardes, tueurs et bourreaux, donnant ainsi forme aux fantasmes concernant les populations indigènes en « créant de véritables sauvages à partir d’une mythologie de sauvagerie, comme pour contraindre les peuples de la forêt à récolter du caoutchouc »10. L’imagerie convoquée par les colons pour asservir les Indiens est la même qui implémente le discours chamanique de ceux-ci avec une nouvelle figure dotée d’une puissance magique : c’est parce que l’histoire apporte des schémas interprétatifs qu’elle refait surface au présent. C’est en vertu de l’image d’ancêtres pré-européens dont la force, à la fois sauvagerie et résistance, fut réprimée dans le sang, que le « vent mauvais » acquiert sa réputation de nocivité auprès des habitants de la ville, indépendamment de leur origine ethnique. Taussig fait référence au philosophe Walter Benjamin, qui prête à l’histoire le caractère d’un « pacte secret de rédemption » auquel les générations présentes sont tenues par les générations passées : « le vent mauvais peut donc apparaître comme un genre de sorcellerie, employé par l’histoire pour ensorceler les vivants et créé par le type de contrat qui obsédait et ensorcelait aussi Benjamin : ce « pacte secret » (de rédemption), liant les générations passées à celle-ci. »11 Quelle est la nature de ce pacte ? La rédemption, entendue dans son acception théologique chrétienne, consiste à racheter les fautes, mais surtout la liberté des hommes, condamnés sinon à l’asservissement du mal. La lecture anti-colonialiste de ce concept pourrait donc, il me semble, être la suivante : le pacte secret qui lie magiquement les vivants à l’histoire et à leurs ancêtres les intime de ne pas oublier l’oppression qu’ils subissent, et de s’en libérer… Sans quoi les morts eux-mêmes ne seront jamais tranquilles, et continueront de lutter.

Dans les jeux de rôle grandeur nature d’inspiration médiévale, on observe également l’influence de certaines manifestations historiques spectaculaires de l’oppression : ainsi, le catholicisme inspire davantage le contenu des univers joués par sa violence répressive – il n’est pas rare de rencontrer des figures d’inquisiteurs ou de missionnaires fanatiques – que par sa spiritualité, laquelle est bien plus souvent laissée à des entités d’inspirations païenne ou musulmane, comme fées, sorcières ou djinns. Toutefois, l’apport d’éléments issus d’interdits religieux passés ne saurait, dans le cas du GN, constituer une décompensation politique, ni l’expression d’un pacte transgénérationnel : pour cause, joueurs et joueuses revêtent différentes identités, inscrites dans des filiations et alliances fantasmées. Toutefois, l’identification émotionnelle avec les personnages joués et l’histoire représentée n’opère-t-elle pas tout aussi magiquement un lien qui convoque joueurs et joueuses, les met face à une responsabilité historique susceptible de produire des effets durables sur leur engagement politique et éthique ? Just A Little Lovin’ est un GN nordique retraçant l’arrivée du sida dans la communauté gay aux Etats-Unis : écrit en trois actes d’une nuit séparés par des moments hors-jeu durant le jour, il met en scène trois 4th of July consécutifs, de 1982 à 1984. Le soir, les joueurs et joueuses sont invité-e-s à jouer, dans une ambiance qui se veut festive, la célébration de la fête nationale américaine par leurs personnages : pourtant, entre chaque acte, le sida a davantage progressé, et certains personnages sont touchés, voire ont succombé à la maladie. Le jeu est entrecoupé d’ateliers destinés à déterminer ce qui s’est passé, pour les personnages, durant l’année : l’un d’entre eux, qui se tient chaque matin, décide, à travers une saynète mise en scène par les organisateurs et organisatrices, quels personnages ont contracté la maladie, et lesquels y ont succombé. Just A Little Lovin’ est le premier jeu de rôle nordique auquel j’ai assisté, en juin 2016 – quelques mois avant l’entrée en Master d’anthropologie et le début formel de ma recherche sur le sujet – : j’ai été frappée, en assistant de l’extérieur au premier matin – au lendemain de la fête du 4 juillet 1982 –, par l’intensité émotionnelle observée. Nombreux étaient les participants et participantes à verser des larmes pour les ami-e-s de leurs personnages touchés, ou simplement menacés de l’être à travers la mise en scène déployée (que je ne détaillerai pas, pour ne rien révéler) : ainsi de cette joueuse, expérimentée pourtant, effondrée sur le sol, secouée de sanglots bien après qu’une organisatrice ait annoncé la fin de la scène et rappelé le caractère fictionnel des événements… L’évocation magique du sida, à travers une série d’énoncés performatifs valables dans le cadre de la fiction, semble effectivement convoquer les générations actuelles à travers la représentation fantasmée de la maladie, mais aussi de l’homophobie, de la chasse aux sorcières des homosexuels, des liens communautaires et amicaux, etc. Le « pacte secret » conclu ici n’est pas bien différent de celui imposé aux Indiens de Colombie par l’évocation chamanique des Huitotos : les générations présentes sont sommées de ne pas oublier, et de ne pas abandonner la lutte. Si on peut supposer une affinité préalable des joueurs et joueuses avec la cause LGBTQ+ en amont du jeu, il ne fait aucun doute qu’en aval, l’impact de l’impératif de ressouvenir orchestré par le jeu se fait sentir… « Peut-être la magie réside-t-elle en bonne partie dans une identification avec le destin des Huitotos, avec la tristesse et le romantisme de leur histoire »12, analyse Taussig en des termes que ne désavoueraient sans doute pas les organisateurs et organisatrices du Just A Little Lovin’.

Il conclut, soulignant la façon dont le chant du chaman s’attache explicitement à l’idéologie coloniale du « monde moderne domestiquant les sauvages »13 : « Ce n’est pas simplement que d’énormes contradictions et paradoxes sont générés ainsi par la nécessaire interdépendance sémantique de la civilisation et de la sauvagerie, telle que cette dépendance devient concrète et particulière à travers les réalités de l’histoire du Putumayo, mais aussi que, pour la création de puissance magique dans les rites de guérison, ce qui importe est que l’image du Huitoto rend virtuellement impossible l’oubli de la dépendance de la signification et de la politique – dans ce cas l’oppression coloniale, de race et de classe. »14 L’appropriation du passé à travers les structures sémantiques qu’il délivre sous-tend ainsi les relations politiques de pouvoir et de résistance à ce dernier : comment, alors, faire consciemment usage de ce potentiel de résonance et de subversion historique afin de faire évoluer la réalité présente ?

L’appropriation du passé, mode d’action politique

Ce qui donne une telle force à l’image des Huitotos dans le chant chamanique est qu’elle « arrête le flot des pensées »15, pour Taussig, qu’elle interroge : qui sont les Huitotos, absents du discours ordinaire ? Pourquoi viennent-ils « d’en-dessous » et qu’y font-ils ? Ce type d’images, présent dans la mémoire collective mais d’une façon diffuse ou lointaine, correspond à ce que Benjamin appelle « images dialectiques » et que Taussig définit, en faisant appel au philosophe allemand Theodor Adorno, comme des « casse-tête [ou rébus ; picture puzzles] qui choquent par leur forme énigmatique et mettent donc la pensée en mouvement »16 Ces « rébus » font écho à l’explication que Sigmund Freud fait du phénomène onirique : les rêves consistent en un ensemble d’images dont la signification n’est pas immédiatement accessible, mais peut être rétablie. Les images dialectiques de Benjamin ont un fonctionnement similaire : elles superposent, ou montent (au sens cinématographique), des images dont l’agencement surprend mais révèle une connexion jusque là cachée avec le passé et apporte ainsi des éléments diagnostics et prospectifs dans le présent.

L’existence de ces images dialectiques révèle deux choses : d’abord, « la fonction morale et politique de la mémoire »17 ; ensuite, l’importance de ne pas laisser de côté, dans une lutte politique, les représentations et la mémoire collectives.

L’importance de la mémoire dans l’établissement de rapports de domination, et dans la résistance à ceux-ci, est en effet cruciale : Taussig cite ainsi l’abbé missionnaire franciscain Peña Montenegro, qui publie en 1668 un « manuel d’instruction pour missionnaires »18 dans lequel il met en avant la nécessité de détruire les supports de mémorisation, objets, symboles ou chants, pour que les Indiens se détachent de l’idolâtrie du diable dont ils sont selon lui touchés. Toutefois, « [ce] qui semble crucial concernant ce pacte ancien avec le diable n’est pas tant qu’il est hérité par le sang des Indiens (et le lait de leur mère), mais que le souvenir du pacte est également nécessaire à sa transmission comme réalité dans l’avenir »19 : sachant cela, cependant, le locuteur oublie que l’idée même du diable est issue non de la culture indienne, mais de la sienne propre ! La figure du diable, loin d’être un héritage indien, est ainsi un apport chrétien réapproprié : pour Taussig, ces éléments imposés par les missionnaires forment donc « des fictions hégémoniques à travers lesquelles le passé est lu [fictions read into the past] comme une issue aux luttes idéologiques du présent »20. En d’autres termes, l’imagerie coloniale est utilisée par les indigènes pour donner sens à leur oppression, et leur conférer une emprise sur le travail de sape symbolique et culturel opéré par l’oppresseur chrétien : « l’ironie considérable de cela est qu’en luttant pour extirper toute trace de ces « souvenirs », l’Église et la nouvelle culture de conquête les renforçaient en fait, en faisant une nouvelle force sociale »21. L’arroseur arrosé ? A minima, on peut dire que le passé et les représentations à travers lesquelles on se l’approprie fournissent des grilles de lecture et des possibilités de subversion qui résistent à l’idéologie et aux rapports de pouvoir présents. Par ailleurs, à l’ère d’internet, la relation entre la censure et la diffusion exponentielle des images trop grossièrement réprimées a été largement mise en évidence, avec ce qu’on appelle désormais « effet Streisand » du nom de la star dont la tentative d’interdire une image (de sa maison) a abouti à la diffusion massive de celle-ci. Selon Wikipédia, l’effet Streisand caractérise « un phénomène médiatique au cours duquel la volonté d’empêcher la divulgation d’informations que l’on aimerait garder cachées — qu’il s’agisse de simples rumeurs ou des faits véridiques — déclenche le résultat inverse »22 : d’une manière comparable, l’oppression violente subie par les Huitotos a contribué à en faire, dans le discours chamanique, une puissante figure magique.

Toutefois, la censure (entendue ici au sens large comme répression ou interdiction d’images, d’idées, ou de symboles, y compris quand ces images, idées ou symboles sont incarnés dans des individus dont l’humanité est niée et l’existence réprimée) n’aboutit pas toujours à son contraire, loin s’en faut : quels sont donc les éléments qui fondent, malgré sa redoutable efficacité, l’échec ponctuel de la censure ? Taussig conjecture, à l’aide du sociologue Robert Hertz et son essai « The Collective Representation of Death », que dans la mort d’un individu la société perd une partie d’elle-même que les rites sont là pour reconstituer : cependant, « il a des morts que la société ne peut pas contenir […] comme si ces morts, spécule Hertz, étaient investies d’un caractère sacré d’une telle force qu’aucun rite ne serait jamais capable de les effacer »23. C’est le cas des morts traumatisantes comme les suicides, les morts violentes ou précoces, le décès en couches, etc. : sans surprise, ces morts se retrouvent fréquemment au cœur des GN nordiques, comme si, ne pouvant trouver une résolution dans la réalité sociale, on effectuait un détour dans la fiction pour en faire perdurer les effets dans des modalités désormais maîtrisables. Le sida et ses conséquences dévastatrices sur la société n’ont ainsi pas affecté que les personnes touchées, ni même les personnes qui demeurent les plus vulnérables comme les hommes homosexuels : c’est la société entière qui s’en est trouvée gravement et durablement marquée. Encore aujourd’hui, alors que le sida peut désormais être traité comme une maladie chronique et que des traitements efficaces permettent aux personnes séropositives de vivre de nombreuses années et même de se reproduire sans risque de contamination du partenaire ou de l’enfant, elle demeure la maladie sexuellement transmissible par excellence, et ce même si des infections bien plus fréquentes sont susceptibles de causer des effets irréversibles et que d’autres, considérées comme presque surannées, connaissent une recrudescence dans l’indifférence générale. Que le sida soit l’objet de Just A Little Lovin’ et produise de tels effets sur les participant-e-s n’est dès lors plus surprenant : ces GN dits nordiques ne cherchent-ils pas à réactiver des fibres mortes du tissu social, en traçant un lien symbolique avec des événements bien réels, mais saisis à travers une fiction ? Les effets de ces jeux restent cependant à déterminer, au contraire des effets du discours chamanique, prescrits dans le contexte même de l’énonciation : ainsi, s’ils peuvent constituer un apprentissage – à la fois à travers les éléments informatifs apportés par le jeu, comme le contexte historique ou les manifestations d’une maladie, et par l’expérience acquise à travers le fait de jouer –, ils pourraient bien également comporter une dimension superstitieuse, comme me l’a suggéré un organisateur du jeu Braquage, qui met en scène une tragique rupture amicale – jouer ces morts ou pertes traumatisantes serait un moyen de « conjurer le sort », de s’assurer qu’elles ne se produisent pas dans la réalité.

Quels qu’ils soient, cependant, ces effets – ceux du GN comme du discours chamanique – existent, précisément parce qu’ils investissent le champ des représentations et se réapproprient l’histoire, lointaine ou récente, d’une façon qui, en même temps qu’elle fait intervenir la fiction – le discours chamanique constitue bien une forme de fiction performative, une mise en récit à même de produire des effets dans le réel –, amène à réfléchir sur le réel. Le passé offre des grilles de lecture et des clés de compréhension du présent qui en font un puissant outil politique : c’est la position de Benjamin. En conséquence de la puissance d’évocation qu’il constate dans les « images dialectiques », il « exhortait ses camarades marxistes […] à intégrer dans leur activisme le pouvoir de l’expérience, de l’imagerie, et des dispositions sociales dans la construction et la déconstruction de la conscience politique et du désir d’agir politiquement. Un autre moyen de formuler cela est de noter qu’il ne plaçait que peu de foi dans les faits et l’information pour ce qui était de gagner des débats, sans parler de la lutte des classes, et c’était dans le royaume moins conscient des images et dans le monde rêvé de l’imagination populaire qu’il pensait nécessaire d’agir. »24 N’est-ce pas précisément ce qu’accomplissent à la fois le GN et le discours chamanique ?

Conclusion : mémoire historique et stratégies de retournement

Si l’histoire comporte une forte dimension heuristique dans la compréhension et l’appréhension des phénomènes sociaux, c’est certes en tant que lieu de connaissance, mais aussi et surtout en tant que des représentations sociales et des structures sémantiques en émergent. C’est cette puissance d’évocation et cette propension à susciter des interprétations, assimilations et récupérations qui donne à l’histoire, comprise comme le passé événementiel d’un groupe ou d’une société, une telle centralité dans la compréhension que les groupes sociaux ont d’eux-mêmes, et les individus de ceux-ci : je voudrais suggérer, à l’aide de Taussig qui prend note de l’appropriation subversive de l’histoire coloniale dans le discours chamanique, que la récupération fictionnelle de l’histoire peut constituer une stratégie politique à part entière. En effet, bien que toute connaissance historique, une fois arrachée aux discours savants et passée dans le domaine commun, comprenne une part de fiction – qu’elle soit mystification propagandiste, à l’instar des chiffres avancés de la Résistance après la seconde guerre mondiale par exemple, ou simple conséquence de la mise en mots et de ce qu’on appelle « vulgarisation » –, que la fiction soit revendiquée lui confère une puissance supplémentaire, un degré d’évocation supérieur qui la rend propre à agir dans le domaine politique.

Le discours chamanique, en appelant à des entités qui retournent contre elle-même la répression coloniale, met celle-ci en exergue et interdit de l’oublier ; à travers la mise en récit épique des Huitotos, terribles ancêtres porteurs d’un pouvoir brut et non policé, il s’oppose au pouvoir totalisant des discours colonisateurs qui s’affairent à l’uniformisation culturelle. Le GN Just A Little Lovin’, cité ici en exemple, utilise quant à lui l’immersion fictionnelle collaborative – expression par laquelle le sociologue Sébastien Kapp décrit la posture d’engagement propre au jeu de rôle grandeur nature25 – pour rendre compte, à l’aide d’événements passés, d’une réalité toujours actuelle. Ces deux exemples, à mon sens, accomplissent un même acte : ils soulignent l’inscription diachronique de dominations présentes, et fournissent ce faisant des clés de compréhension et de subversion des réalités sociales actuelles. Voilà qui en fait des instruments de choix pour une lutte politique…

1TAUSSIG, Michael, « History as Sorcery », in Representations, 7, 1984 pp. 87-109.

2« certain historical events, indeed notably political events of conquest and colonization, become objectified in contemporary shamanic repertoir as magically empowered imagery capable of causing and relieving misfortune » (Taussig, 1984 p. 87)

3« implicit social knowledge », ibidem.

4« what makes the real real and the normal normal, and above all […] what makes ethical distinctions politically powerful », ibidem.

6« the resurgence of this image illustrates not so much the historian’s knowledge of witches and their persecution, but instead a more direct « preconceptual » relationship between the image of the witch and the experience of today’s women. » ibidem.

7« social fantasy sensitive to the underground existence of forbidden images » ibid. p. 88.

8« a subsequent process whereby that experience becomes unlocked, animated and conscious, by means of myths and mythical images. » ibidem.

9« Instead they are mythic images reflecting and condensing the experiential appropriation of the history of conquest, as that history is seen to form analogies and structural correspondences with the hopes and tribulations of the present » ibidem.

10« creating very real savages from its mythology of savagery as to coerce the people of the forest into gathering rubber » ibid. p. 106.

11« Evil wind can thus seem like a type of sorcery employed by history to bewitch the living and created by the sort of agreement obsessively bewitching Benjamin too; that « secret agreement » (of redemption) binding past generations to this one » ibid. p. 94,

12« Perhaps the magic lies in good part with an identification with the fate of the Huitotos, with the sadness and romance of their history », ibid. p. 105.

13« modern world taming savagery », ibid. p. 106,

14« It is not just that an enormity of contradiction and paradox are thus generated by the necessary semantic interdependance of civilization of savagery, as that dependance is made concrete and particular by the realities of Putumayo history, but that for the creation of magical power in healing rites what is important is that the Huitoto image makes it virtually impossible to ignore the dependance of meaning on politics – in this case colonial, racist, and class oppression. » ibidem.

15« arrests the flow of thoughts » ibidem.

16« picture puzzles which shock by way of their enigmatic form and thereby set thinking in motion » ibid. p. 89.

17« moral and political function of memorizing » ibid. p. 96.

18« instruction manual for missionaries » ibidem.

19« What seems crucial about this ancien pact with the devil is not so much that it is inherited in the Indians’ blood (and with their mothers’ milk), but that the memory of the pact is also necessary to its transmission as a reality into the future. » ibid. p. 87.

20« hegemonic fictions read into the past as an outcome of the ideological struggles of the present » ibid. p. 98

21The momentous irony of this is that in struggling to extirpate all traces of these « memories », the Church and the new culture of conquest were in fact strenghtening them as a new social force » ibidem.

23« there are certain deaths which society could not contain […] it is as if, [Hertz] speculated, that these death areendowed with a sacred character of such strength that no rite will never be able to efface them » ibid. p. 92.

24« Benjamin was also urging fellow Marxists […] to consider for their activism the power of social experience, imagery, and mood, in constructing and deconstructing political consciousness and the will to act politically. Another way of putting this out is to point out that he didn’t place much faith in fact and information in winning arguments, let alone class struggle, and that it was in the less conscious image-realm and in the dream-world of the popular imagination that he saw it necessary to act. » ibid. p. 88

25KAPP, Sébastien. L’immersion fictionnelle collaborative. Une étude de la posture d’engagement dans les jeux de rôle grandeur nature, EHESS/ELB [Thèse], 2013.

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