[Le Lierre et la Vigne] Conférence gesticulée sur le polyamour

Photo : Marc, par Saki Jones/Cole.

En mars 2017, j’ai joué Le Lierre et la Vigne, un jeu poétique de Lille Clairence qui parle d’amours plurielles, d’art, et d’amitié. J’ai incarné Marc, un anthropologue qui, curieux du fonctionnement de la Mare, cette retraite où annuellement, une bande d’ami-e-s se retrouve pour partager un moment de création et de tendresse, en est tombé amoureux.

Le grand projet de Marc, c’est de tirer de ses travaux une conférence gesticulée sur le polyamour : il y parle de la mort de sa femme, de liberté de n’appartenir à personne, et surtout d’amour.

Voilà le texte que j’ai écrit là-bas, à la Mare, en tant que Marc. J’y ai entrelacé les mots que Lille lui avait prêtés, donc c’est déjà un texte collaboratif : si quelqu’un-e souhaite le reprendre, l’enrichir, le jouer, ce sera avec plaisir. 🙂


« Ah, l’amour. [s’avachit, profond soupir]. Voilà, tout est dit. Parce qu’au fond… Il n’y a rien à en dire. Quoi de plus brutal, de plus violent et de plus incontrôlable – passionnel, sensuel, factuel, cruel !
En soi, l’amour n’est rien de plus que lui-même. [écarte les bras en signe d’impuissance]. Il est désir brut, pulsion. Il échappe à toute raison. [pause] Voyez ; moi, [demi-silence] j’aime une morte. Une femme, la mienne, que j’ai perdue – non, c’en est assez de ces euphémismes, de ces tournures de langage qui ramènent tout à soi, toujours : ma femme est morte ! Je ne l’ai pas perdue, parce qu’elle n’était pas à moi. Dans cet accident de voiture, pourtant, c’est comme une partie de moi qu’on aurait défoncée aussi, laissant un trou, béant, presque insolent de vide. [animé, tendu, debout]
Je pensais qu’Helen était l’amour de ma vie. Que je l’aimerais toujours, et qu’en même temps qu’elle s’était éteinte toute possibilité d’un amour dans ma vie.

J’avais tort ; et j’avais raison à la fois. Je l’aime toujours, et ce n’est pas parce que le trou qu’a fait la bagnole dans mon putain de crâne a les bords plus lisses à présent, érodés à force que le vent s’y engouffre, la tempête chargée de l’eau salée des larmes que j’ai versées – ce n’est pas parce que les bords sont moins tranchants que le vide a disparu. [grave] J’aime Helen. Même après toutes ces années. Mais ce n’est pas l’amour de ma vie ; ni elle ni personne, car l’amour n’est ni une émotion, ni un état de faits. Il est indissociable du mouvement, et de même que nos mains peuvent saisir tandis que nos pieds avancent [mimes], de même l’amour peut être autre chose qu’un mouvement unilinéaire.
Certains musicien parviennent à jouer en dansant : peut-être est-ce ça, le polyamour.
L’apprentissage de l’harmonie dans des mouvements qui par nature sont différents – le voltigement précis des doigts et le bondissement calculé des pieds.

Étymologiquement, le polyamour fait référence au fait d’avoir plusieurs amours… Ce qui, en fait, ne nous apprend strictement rien. [moue semicontrite] Par exemple : ça n’est pas la polygamie, qui désigne le fait d’être institutionnellement reconnu comme ayant plusieurs conjoints ou conjointes. La polygamie, c’est du côté légal, et ça n’a pas grand-chose à voir avec l’amour quand on y pense, à part par accident ([pédagogue :] il arrive, dans certains cas, que notre mouvement soit strictement parallèle aux parois du bocal dans lequel l’institution nous enferme, de sorte qu’avant de se manger le couvercle on ait l’impression que, [évasif] par exemple, « mariage » égale « amour »).

La polygamie, en France, c’est interdit. Et puis de toute façon, l’amour – puisqu’on a pris l’habitude de confondre cette pulsion intime avec le changement de statut Facebook ou le port rituel d’un costume couleur « champagne » –, c’est entre deux personnes – un homme et une femme tant qu’on y est.
C’est marrant quand même, quand on vit dans une des sociétés les plus adultères d’Europe. Qu’on voie côté à côte, à l’enterrement de Mitterrand, sa femme et sa maîtresse, ça ne choque personne. Par contre, quand parmi mes ami-e-s, certains et certaines entretiennent des relations multiples sans distinction de statut – ni femmes, ni maîtresse, ni maris ni femmes, seulement : gens qui s’aiment –, de suite, c’est : salope, libertin, dragueur, fille ou mec facile, pute ou gigolo, etc.

Faites cocu ! Trompez gaiement, cachez, mentez, dissimulez et aucun mal ne vous sera fait !
Par contre : soyez honnêtes, et la société vous tournera le dos.

Bordel, et après on s’étonne que les jeunes pigent rien au consentement, que les vieux violent sans s’imaginer commettre de fautes et qu’on vive tous, disons-le, dans un beau monde de merde ! [pause, soupir : découragement]

Il y a quelque chose de crucial à comprendre sur le polyamour : il est multiple, car chacun a sa vision du partage et de l’amour. L’essentiel étant que chacun et chacune des partenaires soit en accord avec le contrat de départ, à savoir : une souplesse vis-à-vis de l’exclusivité sexuelle et/ou affective afin de vivre au mieux (et dans le respect de l’autre) ses désirs et son épanouissement personnel.
Le polyamour est une négociation entre personnes honnêtes les unes avec les autres. C’est le fruit d’une négociation entre individus libres et consentants, qui vise au bien-être de chacun et au libre déploiement des passions, dans la pluralité de leurs manifestations.
Ouais, c’est un contrat [provocation] : mais pas un contrat de mariage, ça non ! Y a personne pour l’écrire à ta place, c’est pas un « J’accepte les conditions d’utilisation » qu’on coche sans lire pour passer à la suite. Non, ça demande un putain d’investissement. [pause, fermement]
On entend souvent dire que le polyamour est égoïste. Rien ne pourrait être plus loin de la réalité. Vous imaginez l’abnégation qu’il faut, la patience et l’amour que ça demande de s’accorder avec une ou plusieurs personnes sur les limites de chacun – avec les insécurités cumulées des partenaires, avec tout ce que la société nous a fait gober au biberon de conneries sur ce que c’est que l’amour, comment on doit le vivre, qu’est-ce qu’on doit ressentir, etc. ? Vous imaginez l’étendue de la remise en question ?
Et on ne peut pas tricher. On doit traquer, une à une, ses peurs, ses limites, sa jalousie, parce que si on ne le fait pas, si on n’arrive pas à en parler, si on n’est pas honnête, tout s’effondre.

Mais quand on réussit, putain, c’est la plus belle chose du monde. Le polyamour demande à chacun de faire des efforts pour se connaître lui-même, à chacune de se livrer sans cesse à une introspection rigoureuse : mais ce qu’on a à gagner, c’est rien de moins que le droit d’être soi, vraiment. De s’affirmer dans la fragile complexité de son être. [pause]
Au contact intime des autres, on apprend à se connaître, à renoncer. On se remet en question comme jamais, et il faut être prêt à faire ce chemin. Mais à la fin… [regardant le public dans les yeux] J’ai rarement vu des personnes aussi épanouies que mes ami-e-s, que ceux et celles qui m’ont ouvert les yeux sur ce que c’est que l’amour, quand on accepte de lâcher-prise et de marcher en terres inconnues.

[plus légèrement :] L’humain est une créature complexe ; c’est drôle qu’on l’entende si souvent et qu’on le pense si peu. Comme c’est absurde de s’imaginer que tout le monde peut s’épanouir dans le même moule « un homme + une femme = pour toujours » (voire, mais tout le monde est loin d’en être là, « un homme + un homme » ou « une femme + une femme »).
Bien sûr, je ne suis pas en train de dire que ce n’est le cas pour personne : mais ce n’est qu’une des infinies variations du polyamour – celle qui, pleinement consciente qu’il existe autre chose que le couple monogame, se dessine pourtant librement comme telle. Ça fonctionne pour certaines personnes. Une poignée.
La plupart des gens subissent la monogamie… ou choisissent l’adultère.

Il y a un aspect, en particulier, de l’impératif social attaché à ce qu’on appelle l’amour, dont je voudrais parler avec vous aujourd’hui : c’est le sexe. Aimer, c’est désirer, nous dit-on ! Toujours, vraiment ? [pause dubitative] Parmi mes ami-e-s, il en est une qui se définit comme asexuelle. Ça veut dire qu’elle ne ressent pas le besoin d’avoir des rapports sexuels avec les personnes qu’elle aime. Ça ne veut pas dire qu’elle ne les aime pas, ou qu’elle est incapable d’aimer : [matter-offactly] ça veut juste dire que la façon qu’elle a d’aimer existe indépendamment du désir.

L’amour n’est pas égal au mariage, disions-nous ; il n’est pas égal au désir non plus. En fait, l’amour, c’est juste l’amour ! [en écartant les bras en signe d’évidence].
Le polyamour est un moyen de s’assurer qu’il soit libre, sans entraves, sans contraintes que celles qu’on contribue ensemble, amoureux et amoureuses, à établir. Pas des contraintes, en somme : si ce sont des barrières, alors des glissières de sécurité, si ce sont des chaînes, ce sont celles qui nous permettent de continuer d’avancer quand la route est enneigée.
Pour la révolutionnaire russe Alexandra Kollontaj, l’amour tel que nous pourrions le vivre dans une société sans aliénation – une société libérée du carcan idéologique de la monogamie – c’est l’Éros ailé, l’amour sans possession, sans l’illusion qu’autrui nous appartient. L’Éros ailé, c’est l’amour comme élan, pas seul désir du corps mais désir de l’esprit, l’amour-psychique, l’amour-ami – l’amour comme respect des autres, des pleines dispositions de leur être à elleux : l’Éros aux ailes déployées, en somme, c’est le polyamour.

J’espère vous avoir convaincu-e-s qu’il existe d’autres façon d’aimer que celles que les institutions reconnaissent, que l’amour n’est pas quelque chose qu’on peut figer ou posséder, mais qu’il est un mouvement – erratique souvent, qui nous oblige à constamment négocier nos trajectoires pour le maintenir.
Je finirai sur une citation d’Elsa Cayat, psychiatre et autrice, décédée le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo, à Paris.

« Il faut accepter le plaisir sans se cacher. La plupart des gens s’interdisent le plaisir dès qu’il est permis. Il est plus facile de prendre du plaisir dans la transgression, c’est-à-dire de voler son plaisir en se cachant derrière quelqu’un représentant l’interdit, que de s’autoriser cette ouverture, cette suspension pour profiter des moments où l’on est ensemble sans se réfugier contre quelqu’un supposé l’interdire. » »

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