L’anthropologie vaut-elle la peine ?

Il y a de cela à peu près un mois, après avoir posté la veille, à la hâte, mon dernier article, j’ai vu mon directeur de recherche. Alors que je parlais, confiante, de mon avancement, évoquant ce blog dont je lui avais soumis le projet en septembre, il m’a dit – témoignant une nouvelle fois de sa capacité, aussi utile que déroutante, à mettre le doigt sur les lacunes et contradictions de mes démarche et réflexion –, « Axelle, vous ne devez pas modifier les choses que vous observez ». Diantre. N’étais-je pas, en effet, par ce blog souvent incisif, par ma présence critique sur les réseaux sociaux, par mon féminisme convaincu et ma grande gueule, en train de modifier « mon terrain » ? Ne provoquais-je pas, d’une part, une sélection implicite des personnes qui, s’intéressant à ce que je faisais, se rendaient accessibles sur des critères de convergence ou divergence de points de vue ? D’autre part, n’exerçais-je pas une influence sur le contenu du GN toulousain en ayant moi-même une production GNistique (associative ou du point de vue du game design) connotée ?

Eh bien, si.

Essayiste ou anthropologue ? Un dilemme épistémologique

J’étais universitaire avant d’être GNiste, mais GNiste avant d’être anthropologue. Agitée, en master de philosophie, par des questions de convergence entre morale et politique, me demandant dans quelle mesure l’éthique, individuelle, pouvait trouver écho dans le politique et les sujets influencer le monde social, j’ai découvert le GN et y ai vu un outil formidable de ce que j’appelais expérience de l’altérité et que la philosophie lévinassienne condamnait comme impossible. C’est mue par cette intuition, coextensive de ma découverte de cette pratique, que j’ai cherché un moyen de la pousser au bout : découragée par le formalisme philosophique et la distance trop surplombante qu’il imposait avec le monde, j’ai ainsi trouvé dans l’ethnologie et son positionnement « au ras du sol » une alliée de taille.

Ainsi, c’est pour le GN que j’ai fait de l’anthropologie : si la discipline m’attirait depuis longtemps en raison de sa réputation presque mythique de baroudeuse des sciences sociales et du côté « salissant » du travail de terrain, c’est parce que je cherchais un outil à même de me permettre d’appréhender le potentiel politique du GN que j’ai sauté le pas. Small wonder, donc, que mon travail soit aussitôt réflexif et réfléchi, tourné vers la pratique qu’il prend pour objet.

Mon rapport à l’institution universitaire et aux savoirs auxquels elle me donne accès et qu’elle me permet de produire est immédiatement militant. Je ne suis pas intéressée par la production de connaissances « fondamentales », en philo, en anthropo ou ailleurs : ce que je veux, c’est produire des constats, des analyses, des concepts mobilisables dans un cadre politique. Bien sûr, la recherche fondamentale est bien souvent première, et il ne faut pas la négliger (quoiqu’il ne faille pas non plus, à mon sens, s’en contenter) : c’est là où je suis fort mauvaise élève… Et c’est peut-être ce qui rend cette question, là encore suscitée par mon directeur de recherche et qui remue le couteau dans la plaie, aussi délicate: veux-je être anthropologue, ou essayiste ?

Anthropologue et companheira

Nancy Scheper-Hugues, une anthropologue américaine qui assume, non sans faire grincer de nombreuses dents, un positionnement radical, raconte dans l’article « The Primacy of the Ethical : Propositions for a Militant Anthropology »1, publié en 1995 dans la revue Current Anthropology, comment elle a été forcée, par les personnes mêmes avec qui elle travaillait sur le terrain, à quitter la position observante qu’elle occupait. En effet, sa première rencontre avec son terrain, un bidonville brésilien del Alto del Cruzeiro, se fit dans les années 70 par le biais d’un organisme communautaire pour lequel elle travaillait. Vingt ans plus tard, lorsqu’elle y retourna en tant qu’anthropologue, la science lui imposait, au contraire de sa position précédente, une prise de distance, une résignation apparente aux réalités dont elle était désormais observatrice passive : appelée à répondre de ses actes par ses interlocutrices, indignées par son indifférence posturale, elle se défendit faiblement, arguant qu’elle « ne pouvait pas être une anthropologue et une companheira en même temps »2, ou encore que prendre part était « colonialiste »3. Bien sûr, sa position distanciée devint dès lors intenable : au prix d’une exposition politique et médiatique qui la coupa irrémédiablement des élites locales, elle prit fait et cause pour les femmes avec qui elle travaillait.

« Je suis tentée de mettre l’anthropologie au pied du mur, d’exposer son relativisme moral artificiel et d’essayer d’imaginer quelle forme pourrait prendre une anthropologie politiquement et moralement engagée »4, écrit Scheper-Hugues. En appelant à développer ce qu’elle nomme a barefoot anthropology, une anthropologie pieds-nus, elle remet en question une des prémisses de l’anthropologie, à savoir son caractère descriptif et son relativisme culturel. La question est simple, et agite le politique sur de nombreux sujets, à commencer en France par les formes religieuses de la domination masculine : jusqu’où sommes-nous disposé-e-s à aller pour ne pas juger ?

Le fait colonial, en anthropologie, est épineux : en effet, celle-ci s’est construite à la fois comme une science colonialiste, par des blancs sur et avec des populations concernées par l’impérialisme occidental, et comme une résistance, culturaliste, à ce dernier. Sa posture de non-interventionnisme est ambiguë : en effet, celle-ci risque trop vite de tomber dans deux écueils, préserver et laisser faire. La logique de préservation est fondée sur la vision, romantique et ethnocentriste, de l’immobilité des cultures, de leur « authenticité » atemporelle : or bien entendu, aucune culture n’est dénuée de changement, et « préserver » une culture revient bien souvent à la figer dans l’ambre, la protégeant artificiellement de contacts qu’elle a de toute façon déjà faits et la condamnant, en la forçant à devenir fossile, à s’éteindre. La logique du laisser-faire, en revanche, parle d’elle-même et on voit d’emblée son amoralité, qui peut dans bien des cas la rendre intenable. Ainsi, dans quelle mesurpeut-on dire l’inaction de l’anthropologue, particulièrement lorsque celle-ci est remise en cause par des indigènes5 comme dans le cas de Scheper-Hugues, est plus colonialiste que la prise de parti ? Je m’explique : il est confortable, pour l’anthropologue – l’autrice décrit ainsi la tendance de l’ethnologue à « s’asseoir dans un coin ombragé avec un verre de vin dans la main et regarder les danseureuses »6 –, de se protéger derrière des impératifs épistémologiques et de reporter l’action politique au moment de la publication des travaux, quand ceux-ci donnent une visibilité aux faits sociaux observés. Cependant, c’est précisément parce qu’iel occupe une position privilégiée que l’anthropologue peut se permettre de se tenir en-dehors de l’action politique : ainsi, Scheper-Hugues observe l’écart qui existe entre ce qu’enseigne l’anthropologie et la réalité politique, notant une distance entre une discipline qui prône le caractère construit de faits sociaux pourtant bien réels. « [dans les amphithéâtres] « [l]a race », « l’ethnicité », « la tribu », « la culture » et « l’identité » étaient consciencieusement déconstruites et désessentialisées dans l’Anthropologie 1.1, où on les présente comme des concepts historiquement datés et fictifs […] Pendant ce temps, au cours de l’année, des Zoulous et Xhosas sud-africains (manipulés par une « troisième force » orchestrée par le gouvernement) se massacraient les uns les autres chaque jour dans les auberges de travailleurs et leurs alentours au nom de « la tribu », « l’ethnicité », et « la culture ». »7. L’anthropologie 2.0 doit ainsi dépasser ce paradoxe : la « fausse neutralité »8 de la discipline est inefficace à rendre compte des conflits moraux et politiques globaux. L’éthique, qu’elle entend placer au cœur de la pratique anthropologique et ethnologique, prend chez Scheper-Hugues l’aspect d’un « militantisme obligatoire », d’une responsabilité (au sens lévinassien d’injonction morale suscitée par la vulnérabilité de l’autre) du chercheur ou de la chercheuse d’identifier les logiques de pouvoir et de prendre le parti de celleux qui les subissent de plein fouet. La position privilégiée de l’anthropologue devient ainsi un outil diagnostic dont la contrepartie est un devoir de témoignage, par opposition à la seule position, neutre et distanciée, de spectateurice. Dure responsabilité en effet : « si les anthropologues se refusent le pouvoir (parce qu’il implique une position privilégiée) d’identifier une injustice ou un tort et choisissent d’ignorer (parce que ça n’est pas beau à voir) à quel point les dominé-e-s jouent le rôle de leurs propres bourreaux, iels collaborent avec les relations de pouvoir et de silence qui autorisent la destruction à se poursuivre »9. La discipline anthropologique se trouve ainsi subordonnée à un impératif moral parrésiastique (le « dire vrai » éthique de Foucault) qui fait de l’anthropologue le témoin et l’allié des dominé-e-s dans des situations particulières d’exercice du pouvoir. « Voir, écouter, toucher, enregistrer peuvent être, quand ils sont faits avec attention et sensibilité, des actes de solidarité, écrit Scheper-Hugues. Par-dessus tout, ils accomplissent un travail de reconnaissance »10 : c’est cette position de témoignage éclairé, de prise de parti éthique, qui, déprenant l’anthropologue de sa neutralité surplombante, le place du côté des opprimé-e-s et de l’Histoire, où sont données à voir et à comprendre des réalités subalternes.

Ainsi, pour l’autrice de Death Without Weeping, l’anthropologie, si elle veut avoir une quelconque valeur, a le devoir moral de descendre de son piédestal pour offrir l’opportunité aux personnes auxquelles elle s’intéresse – que la sociologie appelle encore couramment, non sans figer la démarche scientifique dans une relation unilatérale de domination symbolique, « enquêté-e-s » – de donner à voir leur propre réalité, dans sa vitalité, ses contradictions et ses subjectivités rivales. Anthropologue ou essayiste, un point commun émerge : la tentative, dynamique, d’offrir un point de vue réflexif et engagé sur des faits sociaux en perpétuelle évolution.

Bref, ça, c’était pour respecter mon quota de citations par article. Pas grand-chose à voir avec mon propre terrain, en effet : si je peux à ma façon influencer le milieu GNiste toulousain, c’est en tant qu’individu impliqué dans ce qui s’y passe, et pas en tant qu’anthropologue, dont la position surplombante n’est ici que toute relative. Le dilemme qui s’est présenté à moi est tout autre que celui de Scheper-Hugues, d’abord parce que je suis GNiste avant d’être anthropologue et ensuite pour l’amour de l’art qui fait que je voudrais bien, moi aussi, prendre part à l’élaboration GNistique.

Mon premier prof de philo, Michel Sparagano, disait que la philosophie, c’est ce qui permet, quand on nous donne à choisir entre deux solutions, de prendre la troisième. Soit : ma solution ? Botter en touche.

Rétablir la distance avec l’altérité

La production d’un premier demi-mémoire en milieu toulousain a mis en échec mon ubiquité anthropo-GNiste : en effet, les références, vagues ou précises, qui sont souvent faites à mon travail par les personnes avec qui je discute, ou encore le partage de positions militantes désormais assumées, etc., démontrent de ma propre appropriation, de ma « digestion » par le milieu qui, pour positive qu’elle puisse être dans l’absolu – en tant qu’anthropologue, être rejeté-e par « son terrain » parce que les analyses qu’on produit sont perçues comme erronées ou menaçantes est une angoisse permanente –, m’a vite fait comprendre que je ne pouvais pas continuer comme ça. Ainsi, si ma première année de Master a débloqué ma démarche de recherche et que je me suis consciencieusement tenue à une anthropologie fondamentale, force est de constater que je suis déjà largement tournée vers les applications politiques, militantes ou artistiques de ce qui m’a été donné à voir et à penser…

Me voici donc poussée à retourner à une position anthropologique plus « naturelle », sans grand écart et effet insider : faire un pas de côté, sortir de ma zone de confort et aller « ailleurs », sans grand bagage et sans a priori. C’est pourquoi, au mois d’avril ou de mai, je partirai à Helsinki pour environ quatre mois : GNistes finlandais, expect me in.11

1SCHEPER-HUGUES, N. « The Primacy of the Ethical: Propositions for a Militant Anthropology », Current Anthropology, Vol. 36, 3, 1995 pp. 409-440.

2« I cannot be an anthropologist and a companheira at the same time ». Ibid., p. 410.

3« colonialist », ibidem.

4« I am tempted to call anthropology’s bluff, to expose its artificial moral relativism and to try to imagine what forms a politically committed and morally engaged anthropology might take », ibidem.

5Je précise que le terme indigène signifie strictement « originaire du lieu », et n’a aucun contenu péjoratif en anthropologie.

6« My reluctance to [support a strike] was born out of my own anthropological inclination to want – as Adlai Stevenson once put it – just to sit back in the shade with a glass of wine in my hand and watch the dancers », ibid. p. 411.

7« « Race, » « ethnicity, », « tribe, » « culture, » and « identity » were dutifully deconstructed and de-essentialized in Anthropology 101, where they were taught as historically invented and fictive concepts (see Boozaier and Sharp 1988). Meanwhile, thoughout the year South African Xhosas and Zulus (manipulated by a government-orchestrated « third force »), daily slaughtered each other in and around worker hostels in the name of « tribe, » « ethnicity, » and « culture. » », ibid. p. 415.

8« false neutrality », ibid. p. 411.

9« If anthropologists deny themselves the power (because it implies a privileged position) to identify an ill or a wrong and choose to ignore (because it is not pretty) the extent to which dominated people sometimes play the rôle of their own executioners, they collaborate with the relations of power and silence that allow the destruction to continue », ibid. p. 419.

10« Seeing, listening, touching, recording can be, if done with care and sensitivity, acts of solidarity. Above all, they are the work of recognition. », ibid., p. 418.

11Tout contact de GNiste sur place, particulièrement à Helsinki, sera récompensé par ma gratitude éternelle.

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