LARP in Progress

Cogitations anthropo-GNistes

Soutenance anarchiste à usage des rôlistes et des anthropologues | 2019-05-28

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Je suis donc ici pour défendre, à l’issue de trois années de master d’anthropologie sociale et historique, un mémoire intitulé « Éthique et politique du jeu : jeu de rôle grandeur nature et engagement politique en Finlande », réalisé sous la direction de Laurent Gabail et qui s’appuie sur six mois de travail ethnographique en Finlande, principalement autour d’Helsinki. Dans ce texte, je tâche d’enquêter sur les causes du rapprochement constaté entre la pratique du jeu de rôle grandeur nature et un positionnement politique progressiste, en interrogeant la nature même du jeu, les éléments structurels spécifiques au jeu de rôle grandeur nature pratiqué dans les pays du Nord de l’Europe et les logiques communautaires et culturelles propres au milieu étudié. J’en conclus que c’est dans la sociabilité particulière mise en place au sein et autour du GN que la conscience politique trouve à se loger, en tant qu’elle constitue une niche surprenante où la collaboration se substitue à la compétition, la narration à la production, et le partage au gain individuel. Plus encore, le GN conteste la pertinence de la notion d’identité et de l’injonction à être, du début à la fin, identique à un « soi » qui nous préexiste largement : son potentiel de création et de subversion normatives le rendent ainsi propice au développement de positions politiques favorables à la reconnaissance de la diversité des personnes humaines et au progrès social.

Pour commencer, il me semble important de noter que c’est pour cet objet si singulier qu’est le jeu de rôle grandeur nature que je me suis orientée vers l’anthropologie. En effet, ma formation initiale est en philosophie – ce qui ne manque pas, je crois, de percer dans mon travail, même lorsque celui-ci s’appuie strictement sur des données ethnographiques. Quand j’étais en philo, ou du moins jusqu’en M1, puisque c’est là où j’ai abandonné faute que ma réflexion parvienne à ne s’axer que sur des théories et des concepts, j’étais animée de questionnements éthiques et politiques : en bref, je me demandais comment le sentiment moral, l’éthique que chacune peut se donner et sur laquelle elle fonde en principe la maxime de ses actions, pouvait se traduire par une évolution des institutions et du milieu politique. Mon argument reposait ainsi sur l’idée que la morale, comme faculté à établir des jugements sur le juste et l’injuste, ne saurait être une affaire d’État – sous peine de devenir une norme rigide, non plus morale mais moraliste. Au contraire, à mon sens, le sentiment moral et l’éthique demeurent immanquablement rivés à l’échelle individuelle. Toutefois, il reste possible pour le collectif – le groupe, l’État, les institutions… – de s’approprier le sursaut éthique qu’un individu n’est jamais à l’abri de ressentir, sous forme, effectivement, de normes, de règles, de lois. Il se retrouve alors figé, irrémédiablement dévoyé, mais peut se traduire par une amélioration globale des conditions du vivre-ensemble.

Je me débattais vainement entre Butler et Lévinas quand j’ai découvert le GN, et plus spécifiquement le GN nordique : alors que je m’apprêtais, après une licence d’anthropo destinée à m’aérer la tête et me donner matière à penser, à me réinscrire en master de philo, je m’empressai, au lendemain de ce premier GN nordique, d’annuler mon inscription et de m’orienter pour de bon en anthropologie, dont il me semblait qu’elle fût à même de m’aider à cerner et approfondir l’objet que je venais naïvement de découvrir. Ce GN, c’était Just A Little Lovin’, un classique nordique que j’évoque à plusieurs reprises dans mon mémoire : c’est lui qui me fit écrire dans mon carnet, pour la première fois, « le GN comme apprentissage de l’empathie ».

Cette intuition initiale ainsi que les idées que je poursuivais en philosophie sont centrales dans mon travail : et elles le sont également dans mon rapport à l’anthropologie, qui fait elle aussi de l’empathie une méthode. Partie philosophe, j’arrive, malgré tout, anthropologue, forte de cette démarche inductive et cette ascèse de la suspension du jugement que j’ai trouvée, aussi, dans le GN. C’est pourquoi une part importante de ce mémoire est consacrée à tisser des liens entre l’objet et la méthode, liens qui ne sont pas seulement instrumentaux mais établissent une certaine réciprocité, voire une connivence. Ce mémoire est un moment clé dans ma progression intellectuelle : le fruit d’une démarche menée avec implication, à mon rythme, durant plusieurs années. J’y ai investi une part majeure de mon temps et de mon énergie, et si je peux déjà en discerner des limites – par exemple le traitement trop superficiel de la notion de communauté, ou bien une certaine faiblesse des matériaux ethnographiques dont la distance linguistique n’est pas le moindre souci –, l’objet fini que je présente aujourd’hui fut réalisé sans hâte, avec application, et je suis, pour ainsi dire, en paix avec lui. Je l’ai écrit par blocs, chacun s’imbriquant dans le précédent, et l’ai arrêté parce que je l’avais fini : non parce que j’avais dépassé les cent pages – je l’ignorais alors, n’ayant pas osé mettre bout à bout les différents textes pour ne pas influencer mon écriture –, mais parce que j’avais, tout simplement, dit ce que j’avais à dire.

En outre, si ce mémoire n’est pas la dernière étape, il l’est peut-être du point de vue académique. Quoique je n’en aie fini, ni avec le GN, ni avec l’anthropologie, la décision de ne pas orienter mon mémoire en vue d’une thèse produit un effet de clôture important : aussi est-ce un travail qui n’est plus seulement une étape, mais une sortie de fin, quand bien même celle-ci ne devrait signifier qu’une bifurcation. C’est pourquoi je l’ai bâti, non seulement en vue de l’anthropologie, mais du GN lui-même, et conformément à mes convictions politiques concernant la valeur absolue de toutes les vies humaines, le partage des savoirs, et le refus de la stratification sociale. J’ai tâché de les réunir autour d’un même fil rouge : c’est dans l’attention à l’autre, le décloisonnement du soi et la coopération que nous pouvons – ou pourrions – impulser à nos sociétés une direction qui bénéficie à tous et toutes. Ce n’est pas un processus linéaire, bien sûr : et les critiques que j’apporte aux solutions structurelles mises en place par les GNistes pour produire un espace préservé mettent en lumière certaines des difficultés à opérer ce passage de l’éthique au politique.

Et l’anthropologie dans tout ça ?

Il y a peu, alors que mon mémoire touchait ses dernières pages, j’ai lu les fragments Pour une anthropologie anarchiste de David Graeber : il s’y demande justement pourquoi diable l’anthropologie, qui est tout de même bien placée pour savoir que l’État et le pouvoir coercitifs ne sont que des modes parmi d’autres d’organisation politique, n’est pas un peu plus anarchiste que cela. Quoique le consensus en anthropologie soit la prise de parti pour les faibles, les opprimées, les marginaux, ou tout autre groupe placé en situation de domination structurelle et culturelle – notamment sous le joug de l’Occident capitaliste, quoique cela veuille dire –, Graeber regrette que cette prise de parti se concentre sur l’affirmation des identités, l’irréductibilité de celles-ci aux influences coloniales, leur résistance. Bien sûr, il est important de lutter contre l’idée d’une passivité radicale et victimaire des groupes dominés face à un monstre difforme et hégémonique qui prend l’apparence de la mondialisation, la suprématie blanche, ou le patriarcat : mais l’identité, lieu de résistance, est un piège et une prison. « Personne n’a aucune idée de comment la plupart des gens en Amérique du Nord se définiraient si le racisme institutionnel venait réellement à disparaître », écrit par exemple Graeber [ma traduction]. Pourtant, l’affirmation identitaire est partout, et si cet écueil est bel et bien nécessaire à la lutte quotidienne, il ne faut pas oublier qu’une fois qu’on y est tombé, il n’est pas facile d’en sortir. Que l’anthropologie, science humaine par excellence, rechigne à endosser sa position universaliste et à pousser jusqu’au bout sa démarche inductive, est une erreur : et si, de ma position de presque novice, je ne puis l’affirmer avec autant d’aplomb que Graeber, je suis convaincue que l’identité est un leurre, un appât. Au contraire, c’est dans la déprise de soi, la tension volontaire et renouvelée vers l’autre, que l’apprentissage, la communication, la coopération sont possibles. Anthropologie et jeu de rôle sont deux moyens de s’y appliquer.

À vrai dire, c’est un bien étrange objet que je me suis donné, tout infusé lui-même de science et de réflexivité. Bavardant avec un GNiste inconnu lors d’une soirée, je m’entendis ainsi dire : « Oh, tu travailles sur le GN ? Tu as dû lire mes travaux, alors », découvrant derrière ce GNiste anonyme le chercheur en game studies Markus Montola, tandis qu’Eleanor, ma partenaire de jeu sur Tuhannen viillon kuolema, est citée deux fois dans ma bibliographie… Ainsi, malgré l’accueil on ne peut plus chaleureux et enthousiaste dont j’ai bénéficié, se positionner en tant que chercheuse dans un milieu aussi savant et pour lequel il est impossible de parvenir à une compréhension fine sans une bonne connaissance des productions théoriques émiques n’est pas aisé, et ce fut sans doute la plus grande difficulté rencontrée dans l’appréhension du terrain. Pour la surmonter, je me suis efforcée de situer mon analyse à mi-chemin entre la réalité du terrain et les contenus réflexifs qui le travaillent en profondeur, entretenant une distance critique avec l’une et l’autre : cela n’a rien de facile, car il me semble toujours souffrir de lacunes théoriques qui menacent à tout moment d’effondrer mon analyse en révélant son insuffisance par rapport aux productions émiques, mais je ne pouvais concevoir l’intérêt de mon travail qu’en mettant en dialogue les connaissances issues de sciences sociales et des études du jeu, largement produites par les joueuses elles-mêmes. Le vocabulaire utilisé pour décrire nombre des phénomènes caractéristiques du GN en est par ailleurs issu : en faisant cela, j’ai choisi de prendre pleinement au sérieux les dénominations vernaculaires, et fait l’économie de réinventer la poudre. Je me suis cependant appliquée, bien sûr, à les nuancer, à en questionner et redéfinir les contours lorsque cela me semblait nécessaire (comme en ce qui concerne la notion d’immersion).

En outre, l’hybridité de mon objet m’a amenée au confluent de plusieurs corpus théoriques, notamment celui, qui m’était tout à fait inconnu, des études théâtrales. [J’ai à remercier, pour cela, Muriel Plana, professeur à l’ESAV qui me fournit quelques précieuses pistes.] Ce n’est pas un hasard si j’ai trouvé chez Victor Turner, qui lui-même se mêlait au théâtre, le corpus anthropologique le plus à même de rendre compte du jeu de rôle grandeur nature ; et je regrette que le temps ne m’ait pas permis de me pencher sur les travaux de son comparse, Richard Schechner, et les performance studies. À la place, j’ai eu recours à la sociologie, avec notamment Peter Berger et Erving Goffman ; à des productions anthropologiques concernant le jeu, le rituel, ou l’imitation, ainsi que des textes réflexifs ou de méthodologie ; aux études du jeu, dans de nombreuses disciplines ; à la philosophie bien sûr, retournant pour l’occasion à Emmanuel Lévinas et Judith Butler.

Ces références diverses m’ont permis, je l’espère, d’appréhender le jeu de rôle grandeur nature d’une façon pertinente, à même d’en démontrer la richesse anthropologique. Atypique, cet objet en est d’autant plus intéressant : comme drame social, il s’érige en chaînon manquant entre théâtre et rituel, permettant d’approfondir la compréhension des phénomènes liminoïdes. Comme communauté, il permet d’appréhender l’émergence d’un sentiment d’appartenance décorrélé d’une fréquentation mutuelle assidue, et ouvre une fenêtre sur les relations entre espaces réel et virtuel au point de vue de la sociabilité : c’est par ailleurs un point qui mériterait plus ample considération, muni d’outils analytiques appropriés (une approche plus sociologique ou informationnelle aurait beaucoup à apporter). Enfin, du point de vue des affinités idéologiques, il permet également d’obtenir de précieux renseignements sur le fonctionnement émotionnel de sapiens et contribue à réfuter le mythe du sujet politique rationnel : si c’est l’angle que j’ai retenu, car il me paraît être d’une importance cruciale, ce n’est en aucun cas le seul, et j’espère que mon travail ne restera pas solitaire et que l’anthropologie saura s’emparer de cet objet de recherche. En effet, si d’autres disciplines s’y sont déjà penchées au cours des vingt dernières années, le regard anthropologique manque cruellement, et serait bénéfique au GN autant qu’à l’augmentation des connaissances sur le fonctionnement social de l’humain. Enfin, si l’anthropologie, comme le souligne Turner, est supposée concerner « l’homme vivant » et « la femme vivante », alors nul doute que le GN lui-même pourrait fournir à notre discipline des outils pour dépasser l’étrangeté et l’aliénation ressenties dans l’étude de l’Autre, et exercer, plus tôt dans notre apprentissage, l’empathie nécessaire à sa pleine reconnaissance.