LARP in Progress

Cogitations anthropo-GNistes

Ma vision du polyamour | 2018-04-18

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La réflexion qui suit est une élaboration libre à partir de l’article « Tu sais bébé, mon cœur n’est pas sur liste d’attente » publié par Solène Hasse sur le blog « Un bruit de grelot ».

Par honnêteté intellectuelle envers les personnes qui, autour de moi, se montrent critique face au polyamour, je vous envoie cet article, qui parle de responsabilité affective et, surtout, de pas s'auto-congratuler trop vite. Dessous, je vous livre également en exclusivité (enfin presque) mon point de vue sur le polyamour, parce que ça fait un moment que je me dis qu'il serait utile que je le fasse, a minima pour les personnes qui me sont proches mais aussi pourquoi pas, parce que je suis un peu mégalo sur les bords et que j'ai toujours l'impression que ma réflexion peut intéresser au-delà, LE MONDE.

« La relation, en tant que ressource, est épuisable et finie (ne serait-ce que pour des raisons matérielles de temps). On ne peut mathématiquement pas multiplier les relations sans que cela n’affecte l’accès que d’autres personnes auront aux relations. Et comme pour le capitalisme, les plus riches s’enrichissent toujours, et les plus pauvres s’appauvrissent toujours… Celleux qui ont du capital social et qui baisent auront encore plus de capital social et de baise, et celleux qui n’en ont pas en auront encore moins. Certes, peut-être que dans nos alter-mondes prétentieux, certainEs personnes auront accès à certaines ressources qu’elles n’auraient jamais pu espérer dans le monde normal des grands méchants, mais cela ne constitue jamais qu’un changement de forme, un agencement différent des mêmes éléments… On colonise de nouveaux territoires. »

Pour commencer, je pense qu’il me faut partir (une fois n’est pas coutume) de mon expérience individuelle des relations amoureuses et, au final, du polyamour. (L’avez-vous remarqué ? Je suis de ces intellectuel·le·s qui trouvent utile d’étaler leur psychanalyse sur l’espace public pour expliquer la généalogie de leur pensée. Déso pas déso, comme disent les jeunes – haha, les jeunes.)

Pour faire court, j’ai jamais réussi à être exclusive. Mon schéma relationnel se dessinait ainsi : « tomber amoureuse – me sentir enfermée – dire que je ne pouvais pas le rester [c’est important : je n’ai jamais TROMPÉ personne, parce que j’ai toujours été honnête sur le fait que, a minima, j’allais le faire. Je n’ai jamais été exclusive, non, mais j’ai toujours été honnête à ce sujet] – tomber amoureuse de quelqu’un-e d’autre – quitter la personne avec qui j’étais ». Pendant longtemps, j’ai cru que j’étais incapable d’aimer. Ouais. À ce point-là. Pourquoi ? Parce que mes relations duraient quelques mois, qu’arrivait ce moment de crise où la personne ne me « suffisait » plus, ou plutôt où je sentais la relation se refermer sur moi, et qu’alors je paniquais et je partais, non sans avoir cassé des pots sur mon chemin.

Je vous laisse imaginer le degré de haine de moi-même auquel j’ai pu arriver à cause de ça.
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C’est bon ? Continuons.

À un moment, j’ai découvert le polyamour, ou plutôt, j’ai découvert qu’il était possible d’aimer plusieurs personnes sans être une immonde personne soi-même. En premier lieu parce que j’aimais une personne, que j’aime encore aujourd’hui et réciproquement (d’une façon qui n’est pas (qui n’est plus) romantique mais qui en fait une des relations, si ce n’est la relation la plus stable que j’ai la chance d’avoir), et que cette personne ne désirait pas entretenir une relation romantique avec moi. Or, à un moment donné, je suis tombée amoureuse de quelqu’un d’autre. Il m’a fallu quelques semaines, ou peut-être mois, pour réaliser ce fait : j’aimais deux personnes, et la situation n’était pas pathologique. Mind blown.

Bref, pour moi, le polyamour, ça n’est pas le fait d’avoir plusieurs amoureux et amoureuses (même si ça peut l’être). Ça n’en est pas non plus, à mon sens, le but. Le polyamour c’est donc, dans ma vision, plusieurs choses différentes, que j’exposerai tour à tour.

En premier lieu, le polyamour se caractérise par le refus de la possession d’autrui. En gros, l’étape 0 du polyamour, c’est dire à ton ou ta partenaire, et le penser : « Je peux me sentir blessé-e par la vie que tu mènes et les choix que tu fais, mais je n’ai aucun droit de t’empêcher de le faire ». Pourquoi dis-je étape 0, d’abord parce que c’est la condition sine qua non d’une relation poly (c’est-à-dire de n’importe quelle relation amicale, amoureuse, sexuelle entre au moins deux personnes consentantes – je le répète, pas besoin d’être en relation avec quatre personnes pour être poly à mon sens – qui applique ce précepte initial), ensuite parce que, comme stipulé dans l’article, ça n’est souvent pas suffisant (confers responsabilité affective, tout ça).

Le corollaire de cela est bien entendu que, même s’il est possible de ressentir de la jalousie, il ne faut pas, au grand jamais la considérer comme légitime. La pathologie majeure de la monogamie instituée, c’est celle, nourrie par romans, films et autres représentations culturelles, qui consiste à dire « iel est jaloux·se, c’est mignon » – NON, la jalousie, ça n’est pas MIGNON, c’est TOXIQUE. Point. Je vais pas revenir là-dessus. Il est possible de ressentir de la jalousie, parce qu’on est toustes humain·e·s et qu’on ne peut pas exiger la disparition d’un sentiment, encore moins en une génération ou deux. Je suis par exemple susceptible de ressentir de la jalousie : auquel cas, je vais dire un truc du style « je me sens un peu jalouse que tu voies cette personne. Ça ne veut pas dire que je te demande de cesser de la voir, bien entendu, mais j’aimerais que tu m’en parles pour me rassurer. »

Vient ensuite, logiquement, la question de la responsabilité affective : si la personne à qui je confie le ressenti ci-dessus me dit « #dealwithit » et repart dans l’instant folâtrer avec le ou la partenaire par rapport à qui je me sentais insécure (c’est-à-dire qui provoquait chez moi un sentiment d’insécurité affective), ben, je vais me sentir carrément mal. En fait, même si j’ai tort de me sentir insécure ou jalouse, si la personne envers qui (et pas À CAUSE de qui, il serait temps d’arrêter de toujours rejeter la faute sur l’autre) je ressentais cela me laisse gérer cela toute seule, ça se passera mal (vous connaissez le principe de la cristallisation ? En l’occurrence, laissez une personne amoureuse toute seule dans une pièce pendant quelques heures, ajoutez une dose d’insécurité, secouez et c’est prêt ! Vous avez créé un fantasme paranoïaque). La responsabilité affective, c’est donc le moyen de « désamorcer » les éléments pathologiques qui peuvent naître du fait de se lancer sans filet dans un nouveau type de relation dans lequel l’autre n’est plus acquis. Concrètement ? La plupart des situations d’insécurité se règlent avec un câlin, une discussion apaisée, et dans les cas les plus difficiles par la mise en place de paliers « progressifs » vers une relation pleinement poly où tout le monde se sentira libre, et pas seulement l’une des personnes. Pour certaines personnes, ça passe par le fait de rencontrer les autres partenaires de son/sa/ses partenaire·s, pour d’autres par un repli ponctuel sur le couple pour panser ses plaies (type « week-end en amoureux·ses »), pour d’autres par le regain d’agentivité romantique en s’inscrivant sur un site de rencontre par exemple, etc. Il y a autant de solutions que de personnes, ou presque. L’élément central étant la bonne volonté de toutes les personnes impliquées, c’est-à-dire d’abord le respect absolu de la règle 0.

Un autre acquis fondamental de ma perception du polyamour et de l’expérience que j’en ai, c’est l’idée que les relations ne s’inscrivent pas dans des cases, mais sur un spectre – dont je ne suis pas sûre qu’il puisse se satisfaire d’un espace en trois dimensions. Il n’y a pas, d’un côté les « ami·e·s », à côté les « amant·e·s », puis les « amoureux·ses » voire les « copains/ines » et les « époux·ses ». Si j’aurais tendance à écarter cette dernière catégorie parce qu’elle tend, par son caractère institutionnel, à rigidifier et à hiérarchiser les relations, il est à noter que je ne la condamne pas – je pense simplement qu’elle nécessite des soins particuliers pour fonctionner dans une optique polyamoureuse, mais de nombreuses personnes y parviennent avec brio.

Percevoir les relations sur un spectre, c’est d’abord ne pas être obligée d’annoncer – ne serait-ce que pour soi – « cette personne est liée à moi par une relation amoureuse de type couple » : d’aucun·e·s nomment cela l’anarchie amoureuse. Une amie chère m’a fait remarquer il y a quelque temps que notre relation était en sinusoïdales : tantôt quasi-fusionnelle, tantôt irritée ou distante, etc. et alternativement. D’une façon comparable, la relation que j’entretiens avec la personne avec qui j’ai enclenché le processus de prise de conscience de l’existence et de la viabilité du polyamour est en fait la cinquième, sixième, vingtième peut-être relation qu’on a eue : d’abord amant·e·s, puis ami·e·s, meilleur·e·s ami·e·s, amant·e·s à nouveau, ensemble, amoureux·ses, ami·e·s encore… – en fait, on a rapidement laissé tomber, au profit de la certitude de l’importance réciproque de notre relation.

Ainsi, le polyamour, pour moi, c’est aussi accepter que les relations fluctuent, et que ça n’est pas grave. Que redevenir « ami·e·s » alors qu’on était « amoureux·ses » n’est pas un déclassement, mais une évolution de la relation, une fluctuation qui s’enrichit toujours de l’expérience commune. Et, je l’assène, ça n’est pas grave. Ne plus être amoureux·se, ça n’est pas grave. S’éloigner, ça n’est pas grave. Se rapprocher à nouveau, coucher ensemble alors qu’on était amoureux·ses avant mais qu’on ne l’est plus, s’embrasser alors qu’on est ami·e·s, ne pas se désirer alors qu’on s’aime, rien de tout cela n’est grave, décisif, péremptoire. Les relations sont spectrales, et chaque élément biographique est un prisme qui en modifie la fréquence. Ce n’est pas grave, non : c’est beau, et c’est sain.

Depuis que je suis entrée, pas à pas, dans le polyamour, je n’ai plus coupé les ponts avec qui que ce soit [1]. En fait, presque (à très peu d’exceptions près) toutes les personnes dont j’ai été amoureuse, qui ont été amoureuses de moi, avec qui j’ai été, avec qui j’ai couché sont des personnes qu’a minima je respecte, souvent avec qui je suis amie, parfois que j’aime, et surtout ce sont des personnes que je peux croiser dans la rue ou dans un GN avec plaisir, sans gêne et de qui je suis sincèrement contente d’avoir des nouvelles. Ça ne veut pas dire que je ne me suis pas engueulée avec, parfois violemment (celleux qui me connaissent savent bien que la chose est fréquente avec moi), ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des moments difficiles, mais avec du dialogue et du respect, les choses ont pu s’apaiser et la relation prendre une forme nouvelle, sans cesse fluctuante.

Pour en revenir à l’article, le polyamour ne saurait être capitaliste, parce qu’il ne peut s’envisager sans développement durable. Il n’est pas l’affaire de nombre, de conquêtes, de collection : il est l’affaire d’un respect mutuel entre toutes les personnes, d’un engagement profond en faveur de l’honnêteté, de la communication et du care.

Même si c’est quelque peu anachronique, je finirai sur une citation d’Aristote, issue de l’Ethique à Nicomaque :

« Mais en ce qui regarde les amis vertueux, doit-on en avoir le plus grand nombre possible, ou bien existe-t-il aussi une limite au nombre des amis, comme il y en a une pour la population d’une cité ? Si dix hommes, en effet, ne sauraient constituer une cité, cent mille hommes ne sauraient non plus en former encore une. Mais la quantité à observer n’est sans doute pas un nombre nettement déterminé, mais un nombre quelconque compris entre certaines limites. Ainsi, le nombre des amis est-il également déterminé, et sans doute doit-il tout au plus atteindre le nombre de personnes avec lesquelles une vie en commun soit encore possible (car, nous l’avons dit la vie en commun est d’ordinaire regardée comme ce qui caractérise le mieux l’amitié) : or qu’il ne soit pas possible de mener une vie commune avec un grand nombre de personnes et de se partager soi-même entre toutes, c’est là une chose qui n’est pas douteuse. […] on ne peut pas avoir pour une multitude de gens cette sorte d’amitié basée sur la vertu et sur la considération de la personne elle-même, et il faut même se montrer satisfait quand on a découvert un petit nombre d’amis de ce genre »


[1] Hélas, cela n'est plus vrai. J'ai appris qu'il n'y avait, en vérité, aucune façon de se prémunir avec certitude d'expériences traumatiques, et, si je reste convaincue que le polyamour est une manière plus saine et plus durable de vivre ses relations, il ne constitue pas un rempart contre l'adversité.