LARP in Progress

Cogitations anthropo-GNistes

La mâle en corps | 2019-09-17

Auto-portrait androgyne

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Je voudrais vouloir être.
Je voudrais avoir
ce vœu mâle
d’être femelle.
- L’île

Il y a quelques jours, je confiais, d’abord à Lille qui m’a offert les mots qui précèdent, mes ressentis, plutôt tortueux, par rapport à mon genre et aux modifications que je pouvais envisager de faire pour tâcher d’y adhérer. Je me trouve dans une situation paradoxale ; je voudrais changer mon genre, mais pas son expression ; je voudrais un corps masculin dans des vêtements féminins ; un torse plat et « elle » pour pronom ; je voudrais aller nue au sauna et qu’on ne sache pas me genrer. Je vais dire quelque chose que je ne devrais peut-être pas partager publiquement, parce que je me rends bien compte que, dans une société où être trans est aussi difficile et dangereux, ce que je m’apprête à dire peut être perçu comme relevant d’un privilège cis particulièrement cruel. Mais voilà : ça n’est pas la première fois que je me dis que si j’étais assignée garçon – ce que j’ai longtemps et souvent ardemment désiré –, je serais peut-être une femme trans. Pourquoi ?… difficile à expliquer. La féminité me fascine, mais sur mon corps femelle, elle me dégoûte. Ce que j’aime dans mon corps, c’est mon ventre musclé, mes bras bien dessinés, mes épaules un peu plus développées que la moyenne des femmes. Oh, j’aime aussi, c’est vrai, mes cuisses rondes et le gras qui se répartit plus joliment sur une figure féminine. Mais… de corps, en vérité, je voudrais être mâle.

En l’état des choses, la féminité me suffoque, m’enferme. Le fait que je sois assignée femme m’empêche d’esthétiser la féminité dans la subversion, de la rendre queer, de la dompter. Si j’étais féminine en plus d’être femme, je n’aurais plus rien pour signifier mon émancipation, je n’aurais pas de symbole de ma lutte – en tout cas, je ne parviens pas à imaginer des façons de le faire. Or, je veux lutter : je veux aller au-delà des identifications de genre, je veux… je veux devenir homme et en revenir, je veux pouvoir créer le doute, je veux qu’on ne puisse pas m’enfermer. J’ai envie de prendre de la testostérone ces temps-ci. Mais je ne veux pas jouer le jeu du jean-t-shirt, je ne veux pas avoir à faire la gueule pour qu’on m’appelle « il ». J’ai juste envie d’un corps mâle et de jupes. Je veux pas être un « il » mais être une « elle » ne me suffit pas.

Il y a bien des années, quelque part en 2012 ou 2013, j’ai écrit un poème que j’ai appelé « la Mâle », et que je peine aujourd’hui à lire – par pudeur, par distance, par trouble. Le voici :

Il est dans ses yeux comme un éclat de pire.

Un corps de rien, goguenard – un zeste enclin au mâle.
Érotisme badin qui aspire et avale
— hommes et femmes la cavalent.
Y a quelque chose empreint d’un geste de thym,
Pendu entre ses seins.
Impétueuse impertinence d’un roulis de hanches, gris rivage d’un regard
Franc. Oui, la mâle
A cet air qui prend le tien ;

Elle n’est pas vraiment belle – ni vraiment elle. Ambigu
Soupçon de garçon, timbre bringuebalant dans les graves veloutés
Voix de femme à l’orée
De mue.

Elle n’est pas ange, non,
C’est une île – oasis sinueux aux mares d’hydromel.
Butine,
Butine, infans – ta voix perdue de dupe enferré est celle d’une fillette.

La mâle hors de toi tirera les cris de ta femme ! Celle que t’habites. Celle que t’étouffes.
Sonne aujourd’hui le glas de ta virilisté.

J’ai toujours vu ce poème comme un idéal. La Mâle, c’est mon idéal depuis bien longtemps. Aujourd’hui, je me demande : oserais-je avancer vers sa réalisation ?

J’ai partagé ces ressentis avec une personne qui m’est chère, et qui sort tout juste de la chrysalide qu’iel avait formée autour d’iel pour recomposer, dans le goo, un genre dont iel osait enfin d’émanciper. J’aimerais vous lire des extraits de ce qu’iel m’a écrit, et essayer, si je le peux, d’y répondre :

Je dois commencer par un aveu. La masculinité me fait peur. Celle des autres, la mienne… C’est une peur apprise. Je l’ai subie. Je l’ai infligée. Et je continue encore aujourd’hui à la subir, parfois… et à l’infliger. Et c’est en ayant été capable de la quitter (ou du moins de me projeter dans une absence de masculinité, même si le côté effectif est encore en chantier) que j’ai plus facilement accepté d’y revenir. Mais en réalité, ce n’est pas LA masculinité ; c’est UNE masculinité. Il en existe d’autres, et elles se font d’ailleurs également maltraiter par la première. […] Ma masculinité est quelque chose que j’essaye parfois de fuir, dans mon expression féminine, ou d’adoucir, dans mes expressions masculine et androgyne. Ce n’est pas quelque chose que je cherche à travailler frontalement, mais plus en détournement. Ce que tu as dit sur ta projection dans la masculinité […] m’intrigue et m’intéresse beaucoup. Je sais que tu as une volonté de faire quelque chose du regard des autres ; ça m’intéresse parce que c’est justement une approche qui est très différente de la mienne. Dans ma jeunesse (collège et lycée, essentiellement, et encore un peu à l’IUT), je me suis construit·e “malgré” le regard des autres ; ce regard était quelque chose à supporter pour être moi-même, une sorte de prix à payer. Et c’est d’ailleurs ce prix qui m’a finalement stoppé jusqu’à “androgyne”. […] Toi, tu sembles animée d’une volonté presque politique de venir provoquer ce regard, là où moi, si le monde entier pouvait me f*** la paix et me laisser m’habiller comme j’en ai envie, je m’en porterais bien mieux. Pourtant… Pourtant, ce manque de modèle de masculinité alternative… Ça donne envie de faire quelque chose. De montrer quelque chose. De démontrer. De prouver par son propre exemple. Et de ça, j’aimerais beaucoup t’entendre parler. Parce que, quelque part… ça m’intéresse beaucoup.

Parler de masculinité, mais comment ? Je ne suis pas un homme. Je suis attirée par les hommes, mais je recherche, sans faute, leur féminité. C’est presque un art, et totalement un fetish : je creuse, j’excave la féminité chez mes partenaires, souvent pour nourrir ma propre masculinité. Parce que je suis attirée par la masculinité, oui, mais chez moi, ou plus rarement chez d’autres personnes assignées femme, même si c’est assez récent (je tends à désirer la féminité chez ces personnes aussi, quoique les androgynes m’attirent de plus en plus à mesure que j’explore mon propre genre). Et, quelque part, la masculinité m’attire chez moi précisément parce que je ne suis pas un homme (ben voyons, ça serait trop simple). D’ailleurs, je suis féministe pour les hommes – vraiment, mon éveil féministe s’est fait par rapport à ce piège de la masculinité, par rapport à cette injustice profonde qui fait qu’une femme peut mettre un jean sans que cela choque qui que ce soit alors qu’un homme en jupe, lui, s’expose aux railleries, insultes, ou pire. J’ai compris récemment que cette interdiction de la féminité pour les hommes orchestrait aussi l’invisibilisation des hommes trans : si une personne assignée homme arborant des attributs féminins questionne nécessairement, se rendant certes plus vulnérable, mais aussi plus visible, une personne assignée femme peut s’habiller en baggy ou costard toute sa vie sans que son entourage aille plus loin que l’identifier – à tort ou à raison – comme lesbienne. Le féminin est marqué, le masculin est neutre. À partir de là… Assouplir la masculinité, imaginer d’autres modèles, esthétiques et comportementaux, ça va nécessairement passer par accepter de décloisonner le féminin. Enfin… Mon ami·e écrit ensuite, questionnant cette binarité dont nous demeurons pris·es au piège :

Le premier modèle est le modèle binaire. Lorsque l’on a accepté que le genre n’est pas binaire, on commence par le voir comme un gradient unidimensionnel. Ce deuxième modèle permet beaucoup plus de souplesse que le précédent, mais n’est toujours pas parfait. Dans ce modèle, la féminité et la masculinité sont toujours opposées : l’une recule lorsque l’autre avance. On peut être 50-50 ou 80-20, mais la somme fait toujours 100 %. Le troisième modèle est celui où masculinité et féminité s’expriment indépendamment, parfois les deux, parfois aucun, avec toutes les nuances du modèle précédent. Actuellement, mon problème est le suivant : pour moi, masculinité et féminité sont mutuellement exclusives. Je conçois « aucune des deux » et toutes les nuances qui viennent mélanger un peu de l’une et de l’autre, mais « beaucoup des deux » m’est encore inaccessible. […] J’ai pleinement conscience que cette vision des choses est erronée. Il y a des plats aigre-doux et des obscures clartés ; il est possible de juxtaposer deux « contraires » d’une manière qui les renforce sans les annuler. Mais pour l’instant, je suis sur une trajectoire M2F ; je cherche à atteindre l’angle du graphe « 100 % F, 0 % M ». Ça tient au refus de ma masculinité, qui me suit depuis mes premiers pas dans une société binaire, mais ça aussi est en train de changer (plus je constate que je suis capable de me départir de ma masculinité, moins je la rejette, et plus je suis apte à l’accepter et à me l’approprier). […]
Il m’est arrivé, à un moment donné des pics de chaleur du mois dernier, en marchant en centre-ville avec une expression de genre féminine, de m’autoriser à déboutonner le haut de ma chemise. Rien de scandaleux, mais rien de fondamentalement discret non plus. Je l’ai fait à l’encontre d’une certaine gêne, et pas très longtemps, mais je dois reconnaître qu’il y a là quelque chose de grisant. […] Je pense que là, à ce moment, j’ai compris ce que tu voulais dire, mercredi dernier. Du moins j’en ai compris quelque chose. Un élément ; un fragment. « F2M then M2F » ; « faire bugger ». Être radicalement en dehors du schéma binaire, et jusqu’à questionner le « second » schéma ; pas juste quelque part entre les deux, encore en dehors. « Beaucoup des deux ». Mais pour ça, il faut abandonner la quête de « passer ». Ce n’est plus le but. C’est autre chose, entièrement. Et c’est quelque chose que je suis en train de m’approprier, lentement. Après tout, c’est ça qui est génial avec cette étiquette « genderfluid » : je ne suis pas obligé·e de me limiter à un point dans le spectre, et je ne suis pas non-plus obligé·e d’attendre d’en avoir atteint un pour en rechercher un autre. Je ressors de cette réflexion, de cette « expérience », avec une nouvelle direction. Pas en remplacement de l’ancienne ; je continue ma quête de « féminité indubitable » […]. Mais en plus, et en plus de mon travail sur mes expressions de genre « masculinité alternative » et « androgynie discrète », qui me sont déjà accessibles, je vais rajouter cet objectif : « beaucoup des deux ».

Je ne sais pas quoi répondre à ça. Quoi rajouter. Je trouve que ses mots touchent quelque chose de juste, de véritablement non binaire : plutôt que de choisir une expression de genre, au final, il faudrait qu’on les collectionne, qu’on les troque et les échange comme on change de chemise – littéralement. Avec pour objectif : faire échouer le genre. Le rendre intenable. Obsolète.